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Ronchonchon, ou comment apaiser la colocation

Ronchonchon, un petit jeu familial qui parle des émotions. Subtil et savoureux.


Ronchonchon. Aujourd’hui, je suis… !

Je suis…

Je suis…

Je suis ronchonchon, terme affectueux et familier et qui évoque un certain partage d’humeur. En effet, ronchonner, selon le Larousse, c’est murmurer des paroles manifestant la mauvaise humeur ou le mécontentement. C’est comme bougonner, grogner, grommeler, maugréer, râler. C’est le moment où ceux qui nous entourent ont la sensation que quelque chose ne va pas, sans vraiment bien comprendre pourquoi.

Et ça tombe bien, parce que dans Ronchonchon, on va parler des émotions. Un thème qui commence à émerger dans les jeux modernes, surtout ceux destinés à développer, sous forme d’expérience ludique, nos compétences psycho-sociales et notamment l’empathie. On pense bien évidemment à Feelings, le précurseur, et sa belle palette d’émotions.

Ronchonchon se concentre sur quatre émotions : la peur, la tristesse, la colère et la honte. Les trois premières font partie des émotions dites « primaires » ou « fondamentales » auxquelles peuvent s’ajouter la joie, le dégoût, la surprise. Ces émotions « primaires » sont des sortes de facteurs de survie, des réactions nous permettant de nous protéger du danger. La honte, elle, est une émotion « complexe ». C’est un mélange de plusieurs émotions dont la tristesse et la peur. Elle ne peut se dissocier du regard des autres. Elle est donc plus délicate à assimiler dans un jeu s’adressant à des enfants à partir de 6 ans.

Et pourquoi les émotions, c’est important ? Parce que repérer, identifier, nommer l’émotion que l’on ressent, c’est d’abord apprendre à se connaître soi-même.

Mais ce n’est pas tout.

Repérer, identifier, nommer l’émotion de l’autre, c’est d’aussi apprendre à connaître l’autre personne, sans se confondre avec elle, et c’est donc développer son empathie.

Mais ce n’est pas tout.

Reconnaître son émotion, celle de l’autre, c’est une première étape. Car l’émotion est un signal, le signal d’un besoin à satisfaire. Et là on parle bien du besoin, pas d’une envie. L’envie est en réalité une stratégie pour satisfaire son besoin. Ronchonchon fait la part belle à ce qu’on appelle l’intelligence émotionnelle.

Mais au fond, qu’est-ce que l’intelligence émotionnelle ?

La mesure de l’intelligence émotionnelle est relativement nouvelle dans le domaine de la psychologie. Elle n’a été explorée que vers le milieu des années 80. Plusieurs modèles sont en cours de développement, mais pour ce qui nous intéresse ici avec Ronchonchon, nous examinerons ce que l’on appelle le « modèle mixte » mis au point par le psychologue Daniel Goleman (vous pouvez suivre sa conférence TED à la fin de l’article). Le modèle mixte comporte cinq domaines clés :

La conscience de soi

La conscience de soi implique de connaître ses propres émotions. Cela comprend une évaluation précise de ce dont vous êtes capable, du moment où vous avez besoin d’aide ainsi que de vos déclencheurs émotionnels. Autrement dit, quoi, comment et quand.

l’autogestion

L’autogestion implique de pouvoir garder ses émotions sous contrôle lorsqu’elles deviennent perturbatrices. 

L’auto-gestion implique de pouvoir se contrôler, de discuter calmement des désaccords et d’éviter les activités qui vous sapent, comme un sentiment de panique ou d’auto-panique prolongé. L’autogestion, est, en un mot : contrôle.

La motivation

La motivation nous pousse à agir pour des récompenses, argent, statut ou maîtrise. Ce sont les piliers de la motivation.

Le modèle de Goleman, cependant, fait référence à la motivation pour des raisons de bonheur personnel, de curiosité ou du besoin de satisfaction d’être productif.

Empathie et intelligence émotionnelle

Alors que les trois catégories précédentes font référence aux émotions internes d’une personne, celle-ci traite des émotions des autres. L’empathie est l’habileté et la pratique de lire les émotions des autres et de réagir de manière appropriée. L’un des élément clé dans Ronchonchon.

Ronchonchon et compétences sociales

Cette catégorie implique l’application de l’empathie ainsi que la négociation des besoins des autres avec les nôtres. Comme trouver un terrain d’entente, gérer d’autres personnes dans un environnement de travail et d’être persuasif. Ce qu’on appelle les soft-skills.

Nos émotions ne représentent que la moitié de toutes nos relations. C’est la moitié sur laquelle nous nous concentrons le plus, bien sûr, peut-être, ou pas. Toutes les autres personnes qui comptent pour nous ont leurs propres sentiments, désirs, déclencheurs émotionnels et peurs (peur que l’on peut également vivre en jouant).

L’empathie est notre compétence la plus importante pour naviguer dans nos relations. L’empathie est une compétence qui dure toute la vie.

Par définition, l’empathie signifie entrer dans la sphère émotionnelle de quelqu’un d’autre. Permettre à leurs expériences de résonner avec les nôtres et de réagir de manière appropriée. Et Ronchonchon, comme d’autres jeux de société par ailleurs, nous permet de la pratiquer, de l’exercer, de la développer.

Dans Ronchonchon, il va donc falloir identifier un besoin caché derrière une émotion. Le jeu propose là encore quatre possibilités : le besoin de justice, le besoin de respect, le besoin de sécurité et le besoin d’écoute. Évidemment, il en existe beaucoup d’autres. Le champ des besoins est un vaste terrain d’exploration.

Le jeu accorde autant d’importance à l’émotion qu’au besoin. Une démarche constructive ! Qui sanctuarise la reconnaissance d’un besoin pour identifier, et soulager, l’émotion qui l’a suscitée. Dans Ronchonchon, on va alors devoir choisir l’un et l’autre, besoin et émotion, au regard de la situation décrite dans le scénario et les autres. Tout en évitant l’avancée du spleen.

Le Spleen ? C’est qui lui ?

Ronchonchon est un jeu coopératif dans lequel on s’efforce de comprendre son colocataire et de répondre à son besoin avant que le spleen ne pénètre dans la maison.

Le Spleen, c’est ce personnage qui fait le tour de la maison et qui s’approche, plus ou moins vite, de la porte d’entrée à chaque fois que l’on se trompe, et qui recule lorsque l’émotion et le besoin sont reconnus.

Le Spleen dans Ronchonchon, et dans la vraie vie aussi, renvoie à un état désagréable qui viendrait pourrir l’ambiance de la colocation si l’émotion et le besoin du personnage n’étaient pas pris en considération et qui feraient ainsi perdre la partie !

Ronchonchon, une mécanique redondante, mais rassurante et efficace !

Dans Ronchonchon, on incarne des coloc vivant dans un lieu plutôt sympatoche avec une salle dédiée à la musique, au dessin, au jeu : le rêve de tout ludiste !

Le jeu se joue avec un scénario. Il en existe six pour chacun des six personnages. C’est la ou le joueur prêt à être d’humeur « ronchonchonne » qui devient le maître du jeu en charge de la lecture du scénario le concernant.

Dans Ronchonchon, tous les scenarii se décomposent de la même manière. Le but étant à différentes étapes de retrouver parmi les jetons disposés face cachée sur le plateau, deux jetons identiques.

  1. Une courte introduction narrative, une phrase suffit.
  2. Retrouver les jetons « Dialogue »
  3. Retrouver les jetons « Pas content »
  4. Retrouver l’émotion du maître du jeu
  5. Retrouver les jetons « Content »
  6. Retrouver le besoin du maître du jeu
  7. Retrouver les jetons « Idée »
  8. Retrouver deux paires de jetons dans l’ordre précisé par le scenario
  9. Dénouement

Quel que soit l’histoire, c’est toujours la même rengaine. La mécanique est ritualisée, de quoi offrir de bons repères aux plus jeunes.

La dénomination des jetons fait écho aux phases clés de l’évolution d’une situation de résolution de conflit. Le jeu s’ouvre sur l’idée d’un dialogue, à la manière de la technique du « message clair », en passant par l’expression de l’émotion et du besoin du personnage. S’ils sont reconnus, on passera alors d’une émotion dite « désagréable » à une émotion dite « agréable ». Vient ensuite l’idée ingénieuse et créative des coloc qui permettra de sortir cette situation de conflit.

Alors oui, clairement on est en présence d’un outil de gestion de conflits. Et pour la petite histoire, le jeu est né dans une école, grâce aux élèves créatifs et à leur enseignante de l’école du Colibri aux Amanins, et bien accompagnés par l’association ZAZIMUT.

Le message clair, c’est quoi ?

Le « message clair » c’est un outil de gestion de conflit qu’on retrouve de plus en plus dans les écoles de nos bambins, plus ou moins grands.

Il se rapproche de ce qu’on appelle la communication non violente. C’est bien, parce que ça marche !

C’est un outil qui se décompose lui aussi en plusieurs étapes. Ritualisé aussi, il finit par devenir une formulation naturelle qui va dans le sens d’une communication respectueuse de chacun.

  1. Dialoguer : « Je veux te faire un message clair. Es-tu d’accord ? »
  2. Verbaliser son émotion : « je suis… quand … »
  3. Verbaliser son besoin : « j’ai besoin de … »
  4. Vérifier : « Est-ce que tu comprends ? »
  5. Faire une demande, ou mieux encore, créer une solution commune

Le message clair est donc un outil de communication qui développe l’empathie. Grâce à l’écoute, on se rend compte que l’autre ressent les mêmes émotions que nous, mais pas toujours dans les mêmes circonstances.

Ronchonchon, pourquoi c’est bien ?

Parce que Ronchonchon n’est pas seulement un outil, un « jeu éducatif ». C’est un véritable jeu où la mécanique vient s’accorder avec le thème. Sur l’échelle de l’ITHEM, le jeu se place à 4 sur 5.

À partir de l’idée originale des enfants, c’est une belle équipe d’auteurs qui vient apporter le bon équilibre au jeu. On retrouve Boris Courtot, Corentin Lebrat (Draftosaurus, Trek 12, Super Cats, Fou fou fou, Oh mon château…), Julien Prothière (Kosmopoli:t, La marche du crabe, Roméo et Juliette…) aux commandes.

Petits plus, les scenarii intègrent des jetons Pouvoirs et au fur et à mesure des aventures, de nouveaux jetons s’ajoutent. Un peu comme un jeu évolutif, mais dans lequel le matériel est disponible dès le début et sélectionné en fonction du scénario choisi.

Le mélange des mécaniques « chasse au trésor » et « memory » à la sauce coopérative est très savoureux. Les paires de jetons sont à retrouver parmi ceux dispersés à raison de trois dans chaque pièce de la maison. Cela nécessite de se coordonner pour trouver les bons éléments. Cela nécessite aussi une bonne communication.

Et on ne le répètera jamais assez : communiquer, il n’y a rien de mieux pour résoudre les problèmes. Pour se sentir compris et comprendre l’autre. Et voici comment pratiquer la communication de manière ludique : la personne dont c’est le tour improvise une petite histoire pour marquer les esprits avant de reposer le jeton révélé où il le souhaite, face cachée, dans la pièce : « Je place le jeton Dialogue autour de la table, car c’est pendant les repas qu’on discute le plus »…  Ce n’est pas sans rappeler le jeu Farben, un jeu épuré un peu passé sous les radars mais qu’on aime beaucoup chez Gus&Co ❤️️.

Deux petits bémols

Sur quelques scenarii, le choix de l’émotion par la personne ronchonchon est un peu trop dirigé. Difficile par exemple de dire que Pagaille, la dresseuse de mouche ressent autre chose que de la colère quand le texte la décrit comme « agacée ». Heureusement, ce n’est pas le cas de tous les personnages. Dans la majorité des cas, on peut hésiter et se rendre compte que tout le monde peut réagir différemment. C’est à ce moment-là aussi qu’on développe notre empathie.

Puis, cela peut sembler accessoire, mais lorsque l’on joue à 6, les déplacements deviennent presque superflus. En effet, on parcoure la maison à la recherche des bons jetons et la personne dont c’est le tour peut retourner un jeton dans toutes les pièces où se trouve un personnage. À 3, cela nécessite un peu de coordination pour la fouille. À 6 toutefois, on occupe rapidement un bon nombre de pièces de la maison. Ce qui fausse quelque peu le jeu, comparé aux autres configurations.

Matériel

Ronchonchon propose un matériel simple et coloré, illustré par de Jérémie Chiavelli avec un univers amusant et bon enfant.

Quelques frustrations avec le plateau qui peine à s’aplatir, et surtout avec les socles en carton sur lesquels reposent les personnages qui ont tendance à se faire la malle à chaque déplacement. Mieux vaut se déplacer en mode glissade en chaussettes sur le parquet que de voir le socle se carapater dès qu’on soulève le pion. De quoi finir par énerver autant les petits que les grands !

Ronchonchon, verdict

Ronchonchon est un bon jeu coopératif, familial, au format mini. Il aborde et manie les thèmes des émotions, des besoins et de la communication, avec justesse et de manière parfaitement ludique. Il s’agit d’un objet éducatif, certes, mais pas seulement. On y prend un malin plaisir à y jouer.

Plus que sympathique, surtout empathique !

Note : 4 sur 5.
  • Auteurs : Boris Courtot, Corentin Lebrat, Julien Prothière
  • Illustrateur : Jérémie Chiavelli
  • Éditeur : Zazimut
  • Nombre de joueurs et joueuses : 2 à 6 (tourne bien à toutes les configurations, toutefois moins de déplacements à 6)
  • Âge conseillé : Dès 6 ans (avec une aisance en lecture pour être maître du jeu)
  • Durée : 25′ par partie environ
  • Thème : Vivre ensemble, en colocation avec les humeurs de chacun
  • Mécaniques principales : Coopératif, mémoire, communication, émotions, empathie

Et encore une toute dernière chose

Le sujet des émotions dans les jeux de société vous intéresse ? Nous y avons consacré un dossier spécial qui pourrait vous intéresser :

L’Émerveillement

La Peur

La Frustration

Le bonheur


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