L’intelligence artificielle remplacera-t-elle bientôt les auteurs de jeux?

Hello Shadow. Cette chanson est sortie il y a quelques semaines, le premier décembre 2017. Elle vous plaît?

Vous avez certainement reconnu les influences de Stromae

Ce n’est pas forcément votre style, mais lui avez-vous trouvé certaines qualités?

Elle a été composée par des musiciens. Et une IA. En mode Deep Learning

Deep Learning?

Le Deep Learning, c’est ce processus qui permet aux ordinateurs, aux intelligences artificielles d’apprendre par elles-mêmes

On fournit un certain input à l’IA, qui se met alors à « étudier » des processus par elle-même. C’est ce qui a permis par exemple à AlphaGo de gagner au Go en mai 2017 contre un champion rien qu’en s’entraînant avec d’autres IA. AlphaGo a pu alors jouer à des centaines de milliers de parties. Pareil pour le poker en janvier-février 2017, quand une IA a laminé des joueurs chevronnés. Quand une IA nous a mis une raclée à nous, pauvres humains limités que nous sommes

Plus besoin de nous, donc. Les IA sont désormais capables d’évoluer et de grandir par elles-mêmes. Au point de nous battre au Go. Au point de sortir un album complet de musique. Hello World, dont cette chanson Hello Shadow est extraite

Une époque formidable

Hello World, c’est cet album electro-popeux plutôt bordélique et pas forcément incroyable sorti en janvier 2018. Soyons honnêtes, plus un exercice de style ou une prouesse technologique qu’une pure révélation musicale et artistique, pas toutes les chansons sont réussies

Qu’importe. Qu’une IA, certes secondés par des êtres en carbone (nous), puisse composer de la musique, la perf est là

Les studios Sony, secondés par Spotify, ont voulu sortir un album composé par des artistes et une IA. En l’alimentant de chansons et d’inspirations diverses (quid des droits d’auteurs?), l’IA a été capable par elle-même de sortir des chansons

Sans (nécessairement) tomber dans des travers parano-skynetteux, les IA sont désormais partout. Dans les chatbots, dans les appli, dans Google Home, dans le porno (oui, le visage de l’actrice de Wonder Woman a été collée sur une actrice porno ce mercredi 31 janvier avec l’aide d’une IA!),sur les réseaux sociaux (oui, pas tous les comptes que vous suivez sur Twitter ou Insta ou qui vous suivent ne sont gérés par de véritables humains vrais. Mais ça, vous le saviez déjà)

Qu’on le veuille ou non, difficile aujourd’hui de vivre sans IA, à moins de ne pas avoir de smartphone, de connexion à internet et de vivre dans une vallée reculée du Vercors (mais alors, comment faites-vous pour lire Gus&Co???)

Jeux et IA

Des IA qui agissent dans les jeux, ce n’est pas nouveau

Dans la plupart des jeux vidéo de ces dix-vingt dernières années les IA géraient plus ou moins bien les réactions de l’environnement, des personnages et boss rencontrés. Et l’évolution des IA suit de près celle des jeux vidéo. L’exemple avec le très décevant No Man’s Sky sorti en 2016 et ses milliards de planètes générées automatiquement par des IA

Et quid des jeux de société? Pourrait-on un jour imagine un jeu entièrement ou en partie créé par une IA, comme c’est déjà le cas avec l’album Hello World? Est-ce que Bruno Cathala a des soucis à se faire pour son taf?

Oui

Combien de temps faudra-t-il encore attendre pour qu’un auteur, un éditeur ou un programmeur se lance dans la brèche pour sortir un jeu de société développé par une IA?

Crash test

L’avantage certain des IA pour les jeux de société serait pour tester les jeux. Une carte, une règle, une mécanique déséquilibrées?

Grâce à une IA et aux milliers de parties possibles, ces éléments pourraient améliorées, affinées. L’exemple de Through the Ages, dont la seconde édition, améliorée, a pu voir le jour grâce aux nombreuses parties effectuées sur le net et les retours des joueurs. Humains. Pas une IA

Mais ça pourrait changer le jour où les éditeurs programmeront des algorithmes pour lancer des centaines de milliers de parties et analyser les résultats

Créer=copier?

Si vous nous suivez depuis un moment, vous avez peut-être déjà pu lire quelques articles sur la création. Non, on n’invente rien de nouveau. Créer=copier?

Oui

On n’invente rien de rien

On s’inspire toujours de quelque chose d’autre

La création repose sur le processus de réarrangement, de transformation

J’attends toujours un jeu qui présente une mécanique inédite, extrêmement originale

Prenez n’importe quel jeu sorti ces dix dernières années et vous trouverez leurs inspirations quelque part

Unlock? Inspiré des Escape Game. Five Tribes? Qui reprend Longhorn, le précédent jeu de son même auteur, qui reprend l’Awalé. Kingdomino? Tout est dans le titre. Scythe? Civilisation. Dice Forge, nommé pour l’As d’Or 2018? Dominion, mais avec des dés. Nusfjord? Le Havre, du même auteur, inspiré d’Agricola, lui-même inspiré de Caylus…

La création pure n’existe pas

Parfois, les auteurs sont consciemment inspirés par d’autres jeux, parfois inconsciemment et/ou influencés par le zeitgeist. S’inspirer d’une source, c’est du plagiat. S’inspirer de plusieurs, de la recherche. Les géants, les épaules, les nains, tout ça. Sauf que les géants étaient eux-mêmes des nains avant qui ont grimpé sur d’autres épaules

Toute création s’inspire de quelque chose d’autre

Est-ce à dire que tout jeu est copié, que rien de neuf ne sort?

Non

Tout le travail créatif d’un auteur, de musique, de bédé, de livre, de jeu, réside dans sa capacité à associer, à transformer, à y insérer de sa passion, de sa personnalité

Ses compétences, expériences, expertise, travail, feront que l’oeuvre sera plus ou moins réussie, plus ou moins passionnante, plus ou moins différente des sources dont elle s’inspire

Même Léonard de Vinci s’inspirait de ses observations, de ses études pour créer ses œuvres. Son fameux « saper vedere« , qui lui a permis de comprendre, de détailler, de s’inspirer et de créer

Ce qui est flagrant, c’est qu’un auteur a sa propre patte. Un jeu Bruno Cathala ne sera pas un jeu Uwe Rosenberg qui ne sera pas un jeu Eric M. Lang

Bruno CATHALia

Le jour où un programmeur rentrera les règles de quelques jeux, des mécaniques les plus connues que l’on retrouve le plus souvent dans des jeux, draft, enchères, majorité… et que cette IA se mette en mode Deep Learning, elle pourrait être alors capable de sortir des jeux, comme c’est déjà le cas avec Hello World

Est-ce que des notes de musique sur une partition diffèrent tellement de règles de jeu?

Alors évidemment, les tous premiers jeux de société ainsi créés seront pâlots, polaires, peut-être ratés, certainement décriés. Dénuée de toute patte personnelle d’un ou d’une auteure

Mais la perf sera là

Et les IA ne sont pas prêts de nous abandonner

On ressort cet article et on reparle dans 5-10 ans (quand les posts sur notre blog seront écrits tous seuls par des bots. Comme les 850 articles dans le Washington Post)?

Une question se pose alors: ces jeux créés et développés par des IA seront-ils réussis ou intéressants pour autant? Parce que soyons lucides, Hello World n’est de loin pas une réussite

Un auteur ou un éditeur devra très certainement y apposer un thème, travailler les visuels, l’ergo, produire le matos et effectuer une vérif finale. Un jeu créé par une IA à 100% autonome paraît compliqué. Il faudra bien une touche humaine

Car après tout, le jeu de société est un produit culturel, donc humain

Mais alors, à quand des jeux créés par et pour des IA, uniquement?

L’album d’Hello World au complet sur YouTube

Et sur Spotify

5 Comments

  1. Intéressantes interrogations. En écoutant ce morceau, je ne vois pas de différence avec le reste de la soupasse servie par les majors, et je m’interroge également sur la pertinence de cette patte humaine, car ce que nous appelons des IA aujourd’hui ne font que copier/ transposer, mais si l’émergence d’une véritable conscience numérique se produit un jour, quelle différence entre elle et nous?

    1. Aïe, merci pour ton commentaire David, mais aïe

      Parce que non

      Les IA aujourd’hui vont bien plus loin que « juste » copier/transposer, elles sont capables d’apprendre (ex AlphaGo) toutes seules et de développer des processus « cognitifs ». Donc elles sont devenues plus que « juste » des machines

      Maintenant, est-ce à dire qu’elles ont une conscience, une «  » » »âme » » » (en tant que théologien ça me fait bizarre d’utiliser ce mot ici), c’est en effet très / trop tôt

      On en reparle quand nous devrons chasser les Replicants avec une police spéciale 😉

      1. Sauf que si, elles ne restent vraiment juste que des machines, sans réelle compréhension de ce sur quoi elles travaillent. Tout le reste n’est que pure marketing bullshit, dont on nous rebat sans cesse les oreilles parce que c’est à la mode, à coup de raccourcis improbables et sans avoir la moindre idée de comment ça fonctionne à la base.

        Quant aux processus cognitifs, comment dire… :
        https://www.computerworld.com/article/3040563/enterprise-applications/5-things-you-need-to-know-about-ai-cognitive-neural-and-deep-oh-my.html

  2. Il me semble que certains jeux ont déjà été créés par des I.A : je pense à Splendor et Century pour les plus connus. Des jeux froids, profonds, très mécaniques, parfaitement équilibrés et ‘sans faille’. Plus généralement, la plupart des jeux de pose d’ouvriers peuvent être modélisés à partir de règles d’inférence totalement à la portée d’une I.A et très adaptée à l’apprentissage…

    Naturellement je plaisante – euh j’espère en tous cas… -.

    Et puis tant que les gros jeux à thème, totalement déséquilibrés, pleins de figurines pas du tout ergonomiques auront autant de succès, les machines auront du mal à reproduire toute cette irrationalité parfaitement humaine 😉

    Et sérieusement, vous voyez un ‘exploding kittens’ émerger d’une ferme de calculateurs après des mois d’apprentissage ??

    J’attends ce jour avec impatience !

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