Critiques de jeux,  Jeux de plateau

Forgotten Waters, le jeu qui bouscule nos habitudes

Forgotten Waters est le tout nouveau jeu de société des éditions Plaid Hat Games. Embarquez pour une aventure épique et palpitante.


Forgotten Waters est le tout gros nouveau jeu des éditions Plaid Hat Games. Le tout premier jeu en tant qu’éditeur indépendant, après avoir quitté le groupe Asmodee en février 2020.

Depuis sa création en 2009, Plaid Hat Games a toujours essayé de proposer des jeux de plateau immersifs, narratifs, disruptifs. On leur doit des jeux parmi les plus innovants du marchéMice and MysticsDead of WinterHistoires de PeluchesGen 7Comanauts, et le tout dernier Aftermath, un Mice and Mystics post-apo.

Plaid Hat Games est l’éditeur derrière la mécanique Crossroads. À la croisée des chemins. Il s’agit en réalité d’une mécanique narrative qui demande de prendre une décision à un moment donnée, un choix narratif qui va plus ou moins changer le cours de la partie. C’est un peu « quand les livres dont vous le héros rencontrent les jeux de plateau ».

La mécanique Crossroads a été lancée en tout premier dans leur tout gros carton Dead of Winter, puis déclinée dans d’autres. Cette mécanique a par ailleurs inspiré des jeux d’autres éditeurs, tel que Scythe, par exemple, avec son système de cartes narratives, ou également Fallout.

C’est en 2015 que Plaid Hat Games a été racheté par Z-Man, membre du groupe canadien F2Z Entertainment dirigé par Filosofia. Une année plus tard, Asmodee a racheté tout le lot F2Z Entertainment, avec tous les studios qui appartenaient à (feu)Filosofia et sa constellation d’éditeurs. Dont Plaid Hat Games.

Asmodee a quand même négocié le départ de l’éditeur début 2020, en conservant les droits d’édition de plusieurs de leurs titres, dont Dead of WinterRaxxon (un jeu de cartes tout moisi dans l’univers de Dead of Winter), Histoires de Peluches et Mice and Mystics. En gros, Plaid Hat a pu se faire la malle, mais en les laissant derrière, les malles.

Et maintenant que Plaid Hat Games a gagné « sa liberté » en se dégageant du groupe Asmodee en février, l’éditeur qui s’est lancé sur le marché en 2009 a les coudées franches pour ressortir des jeux des jeux narratifs, immersifs et disruptifs. Forgotten Waters est leur tout premier jeu.

Forgotten Waters, un jeu que vous n’oublierez pas

Forgotten Waters est un gros jeu immersif, narratif et coopératif dans lequel vous allez vous embarquer dans des aventures pirates épiques et palpitantes. Vous rejoignez un bateau et son équipage, et partez à l’aventure.

Il s’agit d’un jeu de société narratif pour trois à sept joueuses et joueurs, dans lequel on incarne des pirates à la recherche de trésors. Forcément, mais pas que. Il y a plusieurs scénarios, plusieurs campagnes disponibles, 5 en tout.

Il va falloir se balader et explorer les îles et la haute mer, tout en veillant à gérer son équipage et éviter les soucis : bateau cassé, mutinerie, ou échec de la mission.

Buissons et jeux de société (aucun rapport ?)

Comme avec les enfants et leur développement, l’évolution, biologique et humaine, est buissonnante. Quand on pense à l’évolution, on a en effet l’impression d’avoir affaire à de petits changements continus et successifs, graduels, alors que c’est faux. L’évolution agit plutôt par bonds, par à coup plus ou moins significatifs.

L’évolution est lente, stagnante, à peine visible. Et quand ces bonds interviennent, elle avance de manière fulgurante. Si, comme moi, vous avez des enfants, vous voyez de quoi je parle. Votre enfant ne marche pas, ne parle pas, ne lit pas, ne remplit pas sa déclaration d’impôts, et soudain, de nulle part, il est prêt, il se lève, il parle, il lit, il calcule, par bonds successifs, surprenants et saccadés.

Le jeu de société, c’est pareil.

Mois après mois, années après années, on assiste à une ribambelle de jeux qui en copient d’autres, en s’en inspirant, en en reprenant certaines mécaniques brassées avec d’autres. Tout est remix.

Avec autant de jeux de société sur le marché, peut-on encore innover aujourd’hui ? Et si l’innovation n’était pas tout simplement de « grimper sur les épaules des géants »? Géants qui auraient eux aussi grimpé sur d’autres épaules avant ?

Des nains sur des épaules de géants, en latin : nani gigantum humeris insidentes, est une métaphore attribuée à Bernard de Chartres, maître du XIIe siècle, utilisée pour montrer l’importance pour toute personne ayant une ambition intellectuelle de s’appuyer sur les travaux des grands penseurs du passé (les « géants »).

Au livre III du Metalogicon (1159), Jean de Salisbury fait dire à son maître Bernard de Chartres : « Nous sommes comme des nains assis sur des épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux. » (Dicebat Bernardus Carnotensis nos esse quasi nanos, gigantium humeris insidentes, ut possimus plura eis et remotiora videre, non utique proprii visus acumine, aut eminentia corporis, sed quia in altum subvenimur et extollimur magnitudine gigantea.).

Autrement dit, pour créer, développer, il faudrait s’inspirer, s’appuyer sur ce qui a déjà été fait avant.

La créativité repose sur trois piliers fondamentaux : Copier, transformer, associer.

  • Copier, des créations déjà existantes.
  • Transformer, ajouter ses propres idées, ses envies, ses développements.
  • Associer, des jeux, des mécaniques, des idées différentes.

Le tout, remixé, donnera finalement une toute nouvelle œuvre, différente, innovante.

Picasso disait : « les bons artistes copient, les grands artistes volent ». Einstein : « le secret de la créativité, c’est de savoir comment cacher ses sources. »

Voici une conférence TED extrêmement intéressante, qui parle de ce processus, et qui explique que même Steve Jobs n’a rien inventé mais a copié / s’est inspiré d’autres technologies pré-existantes, pour les faire ensuite siennes. Copier, transformer, associer. Bref, remixer.

Et soudain, arrive un jeu qui chamboule tout.

Ce jeu propose de tels arrangements, de tels changements, de tels mélanges que l’évolution devient buissonnante, par à coup. C’est le cas de Forgotten Waters aujourd’hui fin 2020. Et dans « l’histoire » du jeu de société moderne, c’était déjà au préalable celui de titre qui ont marqué le marché : Les Colons de Catane, Caylus, Dominion, Dead of Winter, Unlock, Détective. Ces jeux ont eu un impact significatif sur le marché. Pour s’en convaincre, il suffit de voir à quel point ils en ont inspiré d’autres par la suite.

Forgotten Waters, un jeu qu’on n’oubliera pas

Forgotten Waters propose une expérience qui lorgne du côté du jeu de rôle, avec un accent mis sur le pirate que l’on incarne. Avant le début du jeu, on doit en effet créer son perso avec un background, des ambitions et des motivations qui vont influer sur le reste de la partie. Tout ça de manière tout à fait simple et facile en remplissant une petite fiche qui pose quelques questions.

Ensuite, au cours du jeu, grâce à une application qui gère les décisions, ces persos peuvent ensuite améliorer leurs compétences et faire évoluer leur personnage. Le jeu cherche donc à offrir une expérience immersive et narrative, personnalisée. Le jeu propose en effet un gros paquet de feuilles de personnage disponibles, toutes différentes.

Forgotten Waters reprend le même concept que Dead of Winter. Il s’agit d’un jeu coopératif, mais pas vraiment, mais si quand même un peu. On joue ensemble, mais avec un twist ! En effet, tout le monde travaille ensemble, tire à la même corde, mais pas vraiment non plus. À la fin de la partie, il y a quand même un ou plusieurs vainqueurs, selon les objectifs personnels. Mais sans félon infiltré.

L’équipe de conception derrière Forgotten Waters inclut d’ailleurs le co-créateur de Dead of Winter, Isaac Vega.

Mais surtout, ce qui détonne dans le jeu, c’est son aspect Crossroads. Selon qu’on décide d’aller explorer cette île-ci plutôt qu’une autre, ou réaliser cette action-là, on indique un numéro à l’appli qui réagit et lit la réaction, la situation, la conséquence.

Et oui, vous avez bien lu, Forgotten Waters se joue avec une application. Une plateforme web, plutôt, pas besoin de télécharger quoi que ce soit. On peut même mettre la plateforme en mode off-line si on est coincés au beau milieu de l’océan sans wifi.

Et les voix sont excellentes. Très pro ! On se croirait vraiment plongés dans un film, un livre de pirates. Pareils pour les effets sonores et la musique qui rajoutent une couche immersive l’expérience.

➡️ La plateforme web pour y jouer est ici

Bref, en un mot comme en cent, Forgotten Waters est passionnant !

Alors oui, le jeu est un jeu-kleenex. Il propose 5 aventures, à chaque fois campagne au long cours, toutes découpées en plusieurs chapitres. Une fois l’aventure finie et réussie, on peut se jeter sur la prochaine. Et une fois les 5 aventures finies, le jeu est… fini. Mais comme chaque aventure dure entre 3 et 4h, il faut bien compter entre 12 et 16h de jeu, au minimum. C’est déjà beaucoup !

Et au fait, comment on joue ?

Pour faire court et simple, les règles ne tiennent que sur 4 pages, à peine. C’est surprenant !

Forgotten Waters reprend la mécanique de programmation avec du placement d’ouvriers de pirates. On commence par poser sa figurine sur l’une des actions disponibles sur la page de l’épisode en cours. Comme Aftermath et Comanauts, Forgotten Waters reprend le même concept de livre-jeu, une page par chapitre, plus ou moins. Cependant, pas de plateau tactique découpé en cases à explorer, sur lesquels se balader et rencontrer des ennemis. Pour cela, Forgotten Waters propose un deuxième plateau, avec des tuiles que l’on va arranger selon le scénario en cours. Ce qui permet au final de donner un jeu beaucoup plus varié et versatile.

Une fois les pirates placés, on résout à la suite chaque action : réparer le rafiot, pêcher pour augmenter son stock de nourriture, explorer les régions maritimes avoisinantes, naviguer, faire avancer le récit, etc.

Tout est simple et fluide.

Le jeu demande également parfois d’effectuer des jets de compétences pour des actions, de la baston. On lance alors un dé à 12 faces, puis on additionne sa compétence et ses cartes Trésors récupérées qui pourraient donner un petit coup de boost. Et on compare alors la somme avec une tabelle dispo sur la page du jeu en cours. Il y a du hasard, mais très peu.

Tout est simple et fluide.

Un jeu COVID-friendly ?

Oui.

L’éditeur a pensé à tout. En pleine pandémie et pour éviter les rassemblements, on peut jouer à Forgotten Waters à distance. Il suffit qu’une personne possède le jeu, et les autres participent à la même partie en insérant un code pour accéder à la plateforme web et partager la même aventure. Super initiative !

Et à combien y jouer ?

Le jeu indique de 3 à 6.

Mais si vous n’atteignez pas ce nombre, ne faites pas l’impasse sur le jeu pour autant, ça serait vraiment dommage. Vous pouvez très bien y jouer en solo ou à deux.

Vous pouvez prendre un pirate par personne, ou doubler, voire même tripler si vous y jouez en solo, mais ce n’est pas obligé.

Encore une fois, le jeu propose des aventures immersives et narratives, comme un film de pirates à vivre « en vrai », c’est tout à fait possible d’y jouer à moins de 3 !

Et à partir de quel âge y jouer ?

Le jeu est prévu dès 14 ans, parce qu’il y a beaucoup de choses à gérer : pistes, objectifs, personnages, etc.

Mais.

On peut très bien y jouer dès 6-7 ans aussi. Il suffit que les adultes gèrent les différents mini-plateaux et que les enfants prennent les décisions sur les déplacements, les placements de pirates pour les différentes actions et écoutent la narration de l’aventure. Forgotten Waters devient alors un « livre dont vous êtes le héros » en audio et avec du matériel. Magique !

Appréciation

Forgotten Waters, verdict final

Grandiose !

Un gros jeu coopératif et narratif, immersif et disruptif. Partez à l’aventure et préparez-vous à vivre une expérience unique et mémorable.

Note : 5 sur 5.

Vivement la VF !


➡️ Vous pouvez télécharger ici les règles en anglais

➡️ La plateforme web pour y jouer est ici

➡️ Vous pouvez trouver Forgotten Waters en anglais chez Philibert ici

  • Auteur : Isaac Vega, Mr. Bistro, J. Arthur Ellis
  • Illustrateurs : Nadezhda Tikhomirova, Anton Fadeev
  • Éditeur : Plaid Hat Games pour la VO. EDGE pour la VF en 2021 ?
  • Nombre de joueurs et joueuses : 3 à 6 (mais peut tout à fait aussi se jouer de 1 à 2)
  • Âge conseillé : Dès 14 ans (voire même dès 6-7 ans)
  • Durée : 1-2h (tout dépend du nombre de personnes à la table)
  • Thème : Fantastique
  • Mécaniques principales : Temps réel, gestion, placement d’ouvriers, objectifs

Pour vous proposer une expérience de lecture plus agréable, nous vous proposons un site sans aucune publicité. Nous entretenons des relations d’affiliation avec Philibert et Magic Bazar. Ainsi, lorsque vous achetez un jeu en cliquant sur les liens menant aux boutiques, vous nous soutenez. Grâce à vous, nous pouvons obtenir une petite part des revenus. Ceci nous permet alors d’acheter d’autres jeux et de continuer à pouvoir vous proposer de nouveaux articles.

Et encore une chose

Mi-décembre 2020, Plaid Hat Games vient tout juste d’annoncer Oh! Brother, la toute première extension pour Histoires de Peluches, prévue pour 2021.

Deux nouveaux personnages, une licorne et une figurine musclée à la Musclor rejoignent le casting. L’extension comprend également un nouveau livre d’histoires, avec de nouveaux défis, ennemis et fables, ainsi que de nouveaux jetons, cartes sommeil et son propre deck de découverte pour vous guider à travers chaque aventure.

Comme Histoires de Peluches n’appartient plus à l’éditeur, mais à Z-Man / Asmodee, Plaid Hat annonce toutefois avoir travaillé et développé cette extension. Ce n’est donc pas eux qui sortent l’extension. Un peu confuse, leur histoire…

One Comment

  • JEAN-STEPHANE CABEZA

    Vous nous gatez en cette fin d’année avec ce très bel article qui pousse à la reflexion. Et j’avoue que personnellement ma curiosité pour tester les nouvelles mécaniques est un puissant moteur d’interet donc vivement la VF,
    Bravo pour vos articles, encore une belle année ludique (56 partis au compteur cette année) et excellentes fêtes de fin d’année !

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