Comment les biais et effets psychologiques influencent nos choix lorsque nous achetons des jeux

Vous venez d’entrer dans une boutique de jeux. Ou vous surfez sur une boutique en ligne

Vous tombez sur une référence qui vous semble intéressante

Vous hésitez quelques instants, vous continuez peut-être de flâner, puis vous décidez quand même d’acheter le jeu que vous avez vu

Vous le ramenez à la maison ou attendez quelques jours pour la livraison par la poste. Vous en dévorez alors les règles, rassemblez quelques joueuses et joueurs et vous vous lancez dans la partie

C’est, en gros, ce qui se passe

Mais qu’est-ce qui nous motive à acheter un jeu plutôt qu’un autre? Sommes-nous toujours conscients des mécanismes psychologiques qui nous poussent à acheter ou apprécier certains jeux?

Notre cerveau nous joue des tours. C’est ce qu’on appelle les biais cognitifs

On a tendance à penser, à tort, et c’est également un biais, que nous sommes plus forts que les autres et que notre crétin de cerveau. Que nous sommes capables de rester objectifs

Mais bien souvent, sans que nous le sachions, des effets, des biais viennent perturber, obscurcir notre jugement, nos opinions, nos comportements de joueurs et acheteurs

Voici quelques-uns de ces biais cognitifs

L’effet d’ancrage

C’est le fait que rester bloqué sur la première information reçue

C’est souvent le cas lorsqu’on cherche un jeu dans une boutique, online ou AFK. On tombe sur un jeu qui nous plaît. On va peut-être continuer à se balader pour comparer, en chercher d’autres, mais son attention, son intérêt restera fort sur la toute première référence acquise

(C’est pour cette raison qu’en négo, et surtout dans les jeux d’enfoirés, il est important d’être le ou la première à lancer un chiffre. A cause de l’effet d’ancrage, c’est ce chiffre qui restera en tête des différents partis)

L’effet Loupe

Egalement appelé le biais de fréquence

C’est le fait d’avoir l’impression qu’un jeu soit cité partout, tout le temps, qu’on ne parle que de lui

Ce qui risque bien évidemment de susciter de l’intérêt. Intérêt qui était en réalité à l’origine de ce biais et qui continue à l’alimenter

Un effet souvent rencontré lors de campagnes KS en cours, on a l’impression de ne voir que ça

L’effet de rareté

Une manœuvre souvent utilisée par les vendeurs de voiture

Et lors des soldes bien sûr

Vite vite vite, ce jeu est le dernier, prenez-le, il n’en restera plus après

C’est souvent le biais qui affecte de nombreux visiteurs des salons comme la Gen Con ou Essen. Avec des éditeurs qui font parfois exprès de ne prévoir qu’une quantité limitée d’un jeu pour provoquer cet effet de rareté, et de pouvoir ensuite annoncer être sold-out. Etre sold-out avec 50 copies n’est évidemment pas la même chose qu’avec 5’000…

L’effet Backfire

J’ai raison, vous avez tort

Il est extrêmement difficile slash impossible de convaincre quelqu’un. Plus on essaie et plus on risque de le conforter dans ses opinions

Avez-vous déjà essayé de convaincre quelqu’un d’arrêter de fumer? De devenir végétarien? Laborieux et… impossible

Pareil pour un jeu. Essayez de convaincre quelqu’un que le jeu qu’il apprécie est en réalité une grosse bouse. Allez-y, essayez. Vous avez 4h

L’effet de groupe

C’est un effet psychologique très connu et répandu. C’est le fait d’être influencé par le groupe, la communauté, la majorité

La plupart des gens disent que ce jeu est bien? Ça doit donc forcément être le cas. Et personne ne va prendre le risque d’assumer une voix dissonante pour ne pas passer pour le « mouton noir »

Les anglophones parlent de « groupthink »

L’effet de Halo

C’est le biais psychologique qui a tendance à nous faire croire que tout ce que fait un auteur, un éditeur est toujours bon

Avez-vous remarqué comme certains auteurs ou éditeurs sont adulés du public, et leurs jeux souvent des cartons? Alors qu’ils peuvent très bien parfois se planter?

L’effet de Halo concerne également l’impact visuel du jeu sur sa qualité intrinsèque. Autrement dit, un jeu moche, un jeu mort?

Plus un jeu est beau et plus on aura tendance à croire qu’il est forcément meilleur

L’effet des Cornes (Horn Effect)

C’est l’effet inverse que le précédent effet Halo

Le Horn Effect, ou effet des Cornes (mais en français l’appellation est plutôt moisie)

Si l’effet de Halo a tendance faire croire qu’un éditeur, un auteur ne fait que des bons jeux, l’effet Horn est exactement le contraire. Que cet auteur ou éditeur ne fait que des bouses. Toujours

Et ça marche aussi avec les blogs… Gus&Co, TT, LX, LG, VdJ (choisissez), ils ne font de toute façon que de la m… Tout le temps

L’effet d’appréciation

C’est le fait d’être influencé quand quelqu’un a fait quelque chose de positif pour nous. On a alors tendance à plus apprécier cette personne et surtout, à avoir l’impression de lui devoir quelque chose

Les magasins l’ont bien compris. C’est le coup des échantillons gratuits et offerts. C’est cadeau

Cadeau, vraiment? On a alors fâcheuse tendance à se sentir redevable

C’est l’effet qui touche de très près les blogueurs ludiques. Est-ce que le fait de recevoir des jeux des éditeurs n’affecterait pas notre jugement? Peut-on rester objectif quand on reçoit des freebies?

L’effet Ikea

Oui, il existe bel et bien un effet psychologique qui porte le nom d’un célèbre magasin de meubles bleu et jaune

C’est le fait de surestimer, surévaluer un élément qu’on a construit, réalisé soi-même

C’est le danger qui guette tout auteur·e de jeux. Créer un jeu. Réaliser un proto. Et croire que ce sera le prochain Spiel vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires

L’effet de consistance

C’est le fait de ne pas vouloir changer d’avis sur une décision prise

Petit exercice: lors d’un pari sur une course de chevaux, à quel moment ressentirez-vous le plus d’anxiété?

Petit a: avant de parier

Petit b: après, en attente des résultats

Si vous avez dit a, vous avez raison. Car dès le pari effectué et le cheval choisi, on est alors convaincu d’avoir fait le bon choix. Même si on s’est trompé

C’est souvent le cas avec un jeu. On aura beaucoup de mal à en dire du mal après l’avoir acheté pour ne pas se contredire ou (s’)avouer avoir commis une erreur

Le biais de confirmation

C’est le fait de ne s’intéresser et de ne valider que les éléments qui renforcent nos choix, nos opinions déjà construites et de ne pas chercher à les contredire

On pense qu’un jeu est bien, ou pas? On ne va s’intéresser et accepter que les critiques qui vont dans le même sens que son propre avis

L’effet d’autruche

C’est l’effet proche du précédent. C’est le fait d’éviter, d’ignorer la réalité parce que trop dérangeante

Pareil avec les critiques de jeux. Quand un jeu nous intéresse, pour une raison (biais cognitif) ou une autre, nous préférons éviter de lire les critiques négatives

Le biais de perception

Nous sommes au moins de janvier. Comme beaucoup de monde, comme résolution pour la nouvelle année vous vous êtes mis·e·s à faire du sport. Et que pouf c’est incroyable après juste 1-2 sessions vous voyez déjà les effets sur votre corps. Vous avez maigri et pris du muscle. Dingue!

Vraiment?

Après juste 1-2 sessions d’entraînement?

Physiologiquement, il y a très peu de chance. Mais psychologiquement, oui

Grâce à l’effet de confirmation, ou de perception. Le fait d’être persuadé d’une chose pour le voir/croire réalisé

Exactement le cas d’un jeu. Si on l’a acheté parce qu’on le pensait bien, sous influence du groupthink ou de l’effet Halo par exemple, on aura alors tendance à le surévaluer pour confirmer son opinion

L’effet de nouveauté

La nouveauté est bien souvent plus excitante, plus exaltante

Les derniers jeux sortis seront souvent mieux notés et seront plus ancré en mémoire

Le cas typique que l’on retrouve en fin de l’année avec les listes des meilleurs jeux de l’année. Avec Essen et ses innombrables sorties, on aura tendance à ne voir que les derniers jeux et à reléguer ceux sortis plus tôt dans l’année

Quels jeux avez-vous tendance à chercher en boutique? Ceux qui datent de 2-3-4 ans en arrière, ou les toutes dernières nouveautés? Y aurait-il un lien prouvé entre date de sortie et qualité d’un jeu?

Nous l’avons remarqué au Bar à Jeux. Les jeux les plus récents sortent le plus souvent. A part pour les quelques jeux cultes et classiques qui sortent tout le temps

L’effet de courtoisie

Un biais qui pousse à préférer donner un avis positif pour n’offenser personne

Souvent le cas des critiques de jeux qui évitent de dire que le jeu est moisi, même si c’est parfois le cas, juste pour ne fâcher personne

L’effet de dénomination

On préférera dépenser des plus petites sommes qu’une grosse

On aura ainsi plutôt tendance à acheter plusieurs jeux à 20-30 euros plutôt qu’un gros à 80. Même si au final, on aura dépensé autant d’argent, voire même plus

L’effet de validité

C’est le fait de croire que quelque chose est véridique à force de le voir répété souvent

OK, citer Hitler est moyennement pourri, mais le petit à moustache le disait déjà lui-même: « Un mensonge répété dix fois reste un mensonge ; répété dix mille fois il devient une vérité. »

C’est souvent le cas avec les critiques de jeu. A force de voir les mêmes avis, on pense que ce jeu doit forcément être bon/mauvais, sans prendre la peine de l’essayer soi-même ou de se forger sa propre opinion sans être influencé

L’effet d’origine

Qui rejoint l’effet Ikea. C’est le fait d’avoir un attachement particulier à son groupe, à ses origines, à sa communauté. Pour surtout ne pas le déprécier. Ce qui nous appartient, nous correspond est forcément meilleur

Ce qui motive le « not invented here« . Le rejet de ce qui est autre, différent

Liés à cet effet, on pourrait se demander si les jeux créés par des auteurs et éditeurs français sont plus vendus en France

Le biais d’optimisme

Tout est dans le titre. Le fait de croire qu’un élément sera meilleur qu’il est en réalité. Juste parce qu’on part avec un à priori positif

Pareil avec les jeux et certains auteurs qui ont tendance à être célébré par l’opinion publique. Tous leurs jeux seront forcément bons

Difficile de rester objectif et réaliste. Evidemment, le biais contraire existe aussi, le biais de pessimisme

Le biais de comparaison sociale

C’est le fait d’adopter un certain comportement influencé par le besoin de se comparer aux autres

Autrement dit, on achète un jeu pour se démarquer, ou au contraire pour appartenir à un certain groupe. Les Kubenbois, les partygamers, etc

L’effet d’humour

Un élément humoristique est plus mémorable, plus marquant qu’un autre

Certains jeux, certains éditeurs l’ont bien compris. Placez des éléments drôles dans et sur votre jeu et le public s’en souviendra mieux. Votre jeu aura plus d’impact

Le biais de l’Underdog

C’est le fait d’avoir une préférence pour un élément qui part avec un désavantage. Moins connu, moins grand, il attirera plus d’intérêt. Peut-être par effet ou besoin d’identification?

Prenez n’importe quel conte, n’importe quel film. C’est souvent l’histoire de l’Underdog qui est narrée (Rey dans Star Wars, Daenerys dans GoT…)

Chaque année à Essen le biais de l’Underdog est flagrant. Les faveurs du public iront plutôt vers un petit éditeur (le jeu Colonial d’un micro-éditeur suisse en 2011, Coup en 2012, Love Letter, avant qu’il ne soit repris par de gros éditeurs, Clans of Caledonia en 2017). On croit que les jeux indé sont meilleurs que ceux des gros éditeurs mainstream, dont on a plutôt tendance à se méfier

Et pour vous, quels sont les effets qui affectent le plus souvent votre jugement? Et quand?

7 Comments

  1. Je n’ai pas de biais, je suis toujours parfaitement objectif:

    – Les currywurst d’Essen sont très bonnes.
    – Le Monopoly est un excellent jeu (j’en ai un à la maison).
    – Les currywurst d’Essen sont très bonnes.
    – Je fabrique des protos géniaux.
    – Les currywurst d’Essen sont très bonnes.
    – Pierô est trop cher (tout le monde le dit).
    – Les currywurst d’Essen sont très bonnes.
    – Gus&Co est le meilleur site sur les j2s (la raclette était succulente).
    – Les currywurst d’Essen sont très bonnes.
    – Bruno Cathala fait toujours d’excellents jeux, c’est un dieu. (source: The Game Boy Geek).

    CQFD.

    (Bon c’est pas tout ça… je mangerais bien une currywurst)

  2. Un site de critique de jeux qui essaye de nous faire réfléchir, non mais n’importe quoi !

    Sinon pour les ignares comme moi, vous pourriez arrêter avec les acronymes.

    Gus&Co = Gus&Co, je crois que j’ai bon
    TT = Tric Trac, là aussi je dirais bon
    LX = …, pareil
    LG =…, re
    VdJ = Vin d’jeu ?

    Merci pour ce que vous faites

  3. L’effet Halo a-t-il un rapport avec Beyonce ?

    tous les jeux que j’ai acheté sous influence (faut que j’arrete G&C) sont excellents, tous les jeux que j’ai entassé dans mon grenier l’étaient autant (sinon ma femme va me dire que j’achete trop de jeux même si je ne les trouve pas bien alors que non, j’ai raison …)…

    idée 2018 : ouvrir un centre de desintox ludique ! 🙂

  4. Ce qui est fascinant, c’est que l’effet continue bien après l’achat. Si on est convaincu que le jeu est exceptionnel alors on va l’approfondir à fond, lui ajouter quelques variantes. On va se documenter dessus… Toutes ces actions rendront effectivement le jeu meilleur.
    Si on est convaincu qu’il n’est pas terrible,on va s’attarder sur ses défauts et refuser de lui donner une seconde chance.

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