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Cartaventura Odyssée. Jeunes cœurs de pirates

Cartaventura Odyssée, le jeu de cartes narratif destiné à toute la famille. Vivez des aventures pirates. Et trouvez les cartes secrètes.


Cartaventura Odyssée

Cartaventura. Ce nom vous dit certainement quelque chose. C’est ce micro-jeu de cartes narratif, coopératif et historique sorti en printemps 2021 chez les Hauts-savoyards de Blam ! Ils viennent tout juste de sortir Odyssée, une boîte destinée aux familles, aux enfants dès 6 ans.

Cartaventura Odyssée reprend les mêmes mécaniques que la gamme Cartaventura existante, et plutôt destinée aux ados-adultes. Un paquet de cartes, numérotées. Avec, à chaque fois, une illustration et un texte. Et enfin, un numéro de carte qu’on est appelé à retrouver dans le paquet. Ces cartes, souvent placées côte à côte, vont finir par dresser un tableau, une carte, un plateau de jeu.

Toutes les cartes affichent deux faces. On passe alors sa partie à les retourner en fonction de ses décisions, actions, réactions.

Cartaventura, Odyssée ou non, est une sorte de Livre dont vous êtes le héros, narratif, immersif, coopératif. Sans paragraphes, mais avec des cartes. Avec la plus-value ébouriffante de nous propulser dans des scénarios historiques, toujours validés par des scientifiques, institutions ou associations qui sont expertes dans le sujet, la période traitée

C’est Thomas Dupont qui a créé la mécanique du jeu, publié par l’éditeur d’Annecy Blam !. Depuis lors, chaque boîte est signée ou co-signée par un ou plusieurs auteurs de jeu. Ici, dans Cartaventura Odyssée, et pour la toute première fois de la gamme, c’est une autrice qui signe l’aventure, Ophélie Gibert.

Il faut également relever deux éléments, essentiels. Cartaventura se joue sans aucune appli ou numérique. Les cartes se suffisent à elles-mêmes. Et enfin, toutes les boîtes Cartaventura sont produites en France. L’éditeur haut-savoyard ayant une forte fibre écologique, il essaie de proposer ses jeux avec la plus petite empreinte écologique possible. Une démarche (trop) rare dans l’industrie du jeu de société. C’est toujours le cas ici avec Cartaventura, Odyssée, entièrement fabriqué en Bretagne en utilisant du papier et carton de forêts gérées de manière durable. Un EcoScore A+++.

Cartaventura Odyssée, tout ce qui change

Pour s’adapter aux enfants, Cartaventura Odyssée introduit plusieurs aspects.

Le point essentiel : le récit se découpe en trois chapitres. Chacun ne dure que 20 minutes. Car on connaît le temps, limité, de concentration des enfants. On dit que la durée est différente pour chaque âge.

  • Avant 3 ans : 10 minutes max
  • De 3 – 4 ans : 15 minutes max pour de la théorie, 20 minutes pour de la pratique
  • Vers 5 ans : 20 minutes
  • Vers 7 ans : 30 minutes
  • Vers 10 ans : 40 minutes

Cartaventura Odyssée intègre cet aspect. Plutôt que d’avoir un récit au long cours, comme dans les autres boîtes Cartaventura plutôt destinées aux adultes, celle-ci le découpe en trois épisodes.

Une mécanique pragmatique, mais surtout épique et pratique. À l’instar d’Hollywood, on peut découvrir plusieurs fins, plusieurs embranchements, plusieurs issues.

Et au lieu de recommencer le jeu depuis le début pour tenter d’autres choix narratifs, on peut très bien reprendre par chapitre. Une excellente idée, subtile et savoureuse. Et appréciable pour les enfants.

Autre gros changement, ce sont les cartes bonus. Cachées dans la boîte sous un coffre, forcément, parce que pirate, selon les événements et personnages rencontrés, on va pouvoir obtenir l’une ou l’autre. Ces cartes bonus ne sont pas « juste » des bonus. Comme les étoiles que l’on obtient dans Unlock Kids par exemple.

Non. Elles sont de véritables mines d’or d’information sur le thème, historique, de la piraterie. Qui était ce pirate-ci ? Que faisait-on dans cette région à l’époque ? C’est qui, c’est quoi ? Dans Cartaventura Odyssée, l’aspect « chasse au trésor » devient une véritable quête de la connaissance. Malin !

Un autre aspect, savoureux, narratif, consiste au choix de son pavillon lors d’une rencontre. Pavillon blanc, pour aborder en paix ? Ou pavillon noir, et c’est la baston ? Les enfants devront à chaque fois choisir. On attaque d’abord et on discute après ? Ou vice versa ? Cartaventura Odyssée expose également des thématiques historiques, marquantes, tel l’esclavage.

Enfin, un autre petit changement, c’est le perroquet qui nous accompagne au tout début pour nous expliquer les règles du jeu, la prise en main, fluide, facile, et automatique. On ouvre, on joue. On adore !

Cartaventura Odyssée, un jeu dès 6 ans ?

Non, pas vraiment.

Le jeu indique dès 6 ans. C’est ambitieux.

C’est, selon moi, la seule véritable ombre au tableau. En voulant jouer la carte (c’est le cas de le dire) du réalisme, comme dans tous les Cartaventura, cette version « enfants », d’où mes guillemets, se perd parfois dans des scènes, des personnages, des situations sombres, anxiogènes, menaçantes et belliqueuses. Tout ce qui dressait le décor de l’époque pirate.

Le jeu indique dès 6 ans. Menaces, dangers, affrontements, personnages et lieux lugubres, on est loin, très loin d’un jeu, d’une aventure bienveillante que l’on pourrait attendre et espérer d’un jeu pour des enfants de 6 ans.

Rajoutez à cela beaucoup de texte à lire, à écouter, et vous obtenez un jeu plutôt destiné dès 8 ans.

À l’abordage !

Il faut l’admettre, les pirates occupent une place importante dans notre imaginaire. On les retrouve dans les films, les romans, les bandes dessinées, les dessins animés, les jeux vidéo et, comme ici dans Cartaventura Odyssée, les jeux de société. Comment expliquer une telle présence de cette imaginaire pirate ?

Larguons les amarres et prenons le large pour aborder le sujet (vous apprécierez la phrase).

« Alors, les enfants, on s’énerve pas On les aborde, on les égorge, on les étripe, on les massacre et on les coule. La routine habituelle, quoi ». Cette phrase, vous la connaissez certainement. Culte, elle est prononcée par le chef des pirates dans le dessin animé Astérix et Cléopâtre sorti en 1968.

Il y aussi cet extrait, délirant, du film Astérix & Obélix Mission Cléopâtre d’Alain Chabat sorti il y a vingt ans exactement (déjà ?) en 2002.

Depuis la création des bateaux, les mers ont toujours pullulé de pirates féroces et sombres. Pour signifier leurs intentions peu… sympathiques, les pirates arborent un drapeau bien reconnaissable. Il faut toutefois relever qu’ « au début » de l’histoire de la piraterie, ces drapeaux n’étaient pas du tout noirs, avec une tête de mort et des os humains.

Avant de parler de pirates, on parle plutôt de corsaires. Il s’agissait des pirates qui étaient… sponsorisés, en quelque sorte, par des États comme la France où l’Angleterre. Ces corsaires étaient « autorisés » à se fendre sur un ennemi et à… se servir dans son bateau. Les corsaires possèdent les lettres de marque, plus tard appelés lettres de représailles.

Le corsaire dispose d’une période pour se livrer à ses activités. Il a des ennemis qui lui sont clairement indiqués. Et évidemment, cette activité ne se fait qu’en temps de guerre. Ce qui n’est en rien le cas de la piraterie.

Les États paient des gens armés, en bateau, pour leur pays. Ils affichaient alors le drapeau du pays correspondant avec le pavillon rouge. Qui signifiait « pas de quartier ».

Quand ils levaient le pavillon rouge, cela voulait dire que l’adversaire n’allait pas être épargné. Qu’il y aurait des morts. C’était, vous l’imaginez bien, une manière de faire peur, de gagner le combat plus rapidement. Parce que les ennemis préfèrent fuir plutôt que… mourir. Cela s’appelle de l’intimidation, et ça fonctionne, parfois, souvent.

Le noir apparaît plus tard sur les drapeaux quand les pirates perdent leur statut de… fonctionnaires. Oui, vous avez bien lu. Par la suite, quand on a cessé d’appeler ces gens des corsaires, parce qu’on a cessé de les entretenir par les États, certains se sont trouvés sans soutien et donc, par conséquent, il leur fallait un drapeau, un pavillon. Car toutes les nations, tous les bateaux se devaient, et encore aujourd’hui, d’en arborer pour afficher son appartenance.

Ces anciens corsaires, devenus indépendants, se sont alors créés des pavillons noirs pour en même temps de se rapprocher, au niveau idéologique, mais également parce que la couleur noire est souvent liée à la mort. Donc au danger. Et en rajoutant parfois des squelettes sur le drapeau, on renforce ici l’idée mortifère, périlleuse. Ça fait son petit effet. De l’intimidation, encore une fois.

Pirates et histoire

Le problème avec les pirates dans l’histoire, c’est qu’ils demeurent incompris parmi les historiens. Bien peu se consacrent à mieux connaître ces… voyous des mers. Très peu d’archives, de recherches existent sur eux. Et comme le dit si bien l’adage, ce sont les vainqueurs qui racontent l’histoire.

Oui, mais. Comme parmi les pirates il y en a très peu qui savent écrire, quelques livres de bord sont certes restés, mais on ne peut pas certifier vraiment qu’il s’agisse de capitaines pirates de l’époque. Et bien évidemment, on peut le comprendre, les pirates préférèrent… rester discrets sur leurs activités.

L’écrivain britannique Daniel Defoe a beaucoup écrit sur les pirates au 17e siècle. Il a laissé un très grand témoignage en racontant la vie très détaillée d’une vingtaine de pirates. Le tout est romancée. Toutefois, il y a tellement d’informations pertinentes qu’on pense qu’il aurait pu avoir accès à certains éléments de bord.

Il existe d’autres livres, d’autres témoignages qui viennent appuyer notre connaissance de l’histoire des pirates. Mais il faut se montrer circonspect. Toute cette connaissance est racontée par des gens de l’époque, par des pirates ou par des proches. Ces éléments sont ainsi souvent déformés.

Y-a-t-il un âge d’or de la piraterie ?

Oui, on peut parler d’âge d’or de la piraterie. Entre 1650 jusque, environ, en 1726 (un jeudi). Le temps que les États réagissent et assurent une police efficace contre la piraterie.

Il faut reconnaître que la colonisation a fait exploser les actes de piraterie. Les échanges commerciaux entre pays européens et Afrique, Inde, Amérique du Sud et Amérique du Nord donnaient l’occasion d’attaquer ces bateaux. L’occasion fait le larron, comme on dit. La colonisation a étendu le rayon d’action des pirates.

Un profil-type ?

Des pirates, il en existait un peu partout, en France, en Angleterre, dans le nord de l’Afrique, dans les Caraïbes bien sûr, comme au début de Cartaventura Odyssée. Mais y a-t-il un profil type du pirate ? Est-ce que ce sont des gens qui sont pauvres ? Est-ce que ce sont des gens qui ont connu des problèmes avec leur pays, avec leur roi, qui ont dû fuir ?

Dans le cadre de ce qu’on a dit plus haut, les pirates sont d’anciens corsaires. Lorsque la guerre pour laquelle ils (s’) étaient engagés est terminée, on n’a plus besoin d’eux. Refusant de se sédentariser, ils continuent leurs activités en mer. Ils deviennent par conséquent des pirates.

Mais pas seulement.

Il y a également beaucoup d’anciens marins qui sont particulièrement maltraités et qui vont quitter la marine pour s’engager dans des activités de piraterie. Le commerce négrier, par exemple, emmenait des centaines de marins tous les ans pratiquer le commerce triangulaire. Un commerce pénible, impitoyable. Les marins y étaient particulièrement maltraités. battus, humiliés, mal vêtus, affamés, ces gens-là vont finir par se rebeller et vont se mutiner. Pour récupérer le bateau pour eux-mêmes.

Enfin, il y a une troisième et dernière catégorie peu connue qu’il ne faut toutefois absolument pas oublier. Ce sont les pirates qui n’en sont pas. Il a besoin que tout le monde ait son poste, qui l’y ait un charpentier, qu’il y ait un pilote, qu’il y ait un chirurgien. Et s’il manque des gens pour compléter l’équipage, on va les… prélever. Comprenez par-là, kidnapper. Des pirates seront par conséquent aussi des pirates qui n’ont jamais demandé de l’être.

Et le trésor, dans tout ça ?

Le grand fantasme lorsqu’on est enfant, c’est le trésor des pirates à fouiller sur une île oubliée. Dispose-t-on de témoignages de tels trésors ? Fantasme, ou réalité ?

On peut imaginer que certains trésors aient été enterrés, que des cartes ont été dressées pour pouvoir les retrouver. Mais la plus célèbre des légendes de trésor de pirate, c’est celle d’Olivier Levasseur dit « la Buse » ou « la Bouche ». Il était un pirate français 1730.

Au moment de son exécution, il aurait lancé un cryptogramme en disant que la personne qui le déchiffrerait trouverait son trésor. Et jusqu’à aujourd’hui, trois siècles plus tard, des gens se lancent encore à la recherche du fameux trésor. Qui n’a jamais été découvert. Et qui n’existe peut-être pas. Ou plus.

La construction d’un mythe

Les films Pirates des Caraïbes, L’île au Trésor, Peter Pan, One Piece et bien d’autres encore. Comment expliquer qu’un monde, qu’une figure évoluant plutôt dans la marge nous marque encore aujourd’hui autant ?

Cette construction du mythe a commencé assez tôt. Quand certains pirates étaient arrêtés, on chercherait à marquer les esprits et à les exécuter en public. Pour effrayer, et avertir la population. Ne faites pas pareil. Parce que ça va mal finir. Une sorte de pédagogie exemplaire. Voilà ce qui va t’arriver si tu deviens pirate.

Avant Netflix, on allait voir les… exécutions publiques. Et pour les pirates, il s’agissait d’exécutions particulièrement… atroces. Parce que les bourreaux s’arrangeaient pour que le pirate agonise pendant une demi-heure. On s’arrangeait effectivement pour qu’il gigote. C’était plus… dramatique. C’est ce qu’on a alors appelé la gigue du pirate. On montrait cela aux enfants pour les effrayer, et avertir. Voilà ce qui t’arrivera si tu n’es pas sage, si tu ne te brosses pas les dents et si tu ne finis pas ta fiche de maths de Madame Jeanmain en CE1. À peu près.

Mais.

C’est finalement tout le contraire qui s’est produit. Et la littérature a finalement exploité ce filon. Avec Defoe, le premier au 18e siècle. Et puis au 19e siècle, Robert Louis Stevenson a continué, et le mythe s’est construit, peu à peu.

Perroquet, que l’on retrouve dans Cartaventura Odyssée, jambe de bois, cache-œil, drapeau noir, etc. Tant d’iconographies, tant d’emblèmes pour figurer, transfigurer le pirate.

Le cinéma s’en est d’ailleurs emparé très tôt. La bande dessinée, aussi. Il y en a de magnifiques sur les pirates.

La figure du pirate, ces brigands sans foi ni loi, évoque pour nous une certaine liberté. Un côté rebelle, anarchiste, puissant. Qui nous renvoie également à des images de tropiques, de fantasmes de voyages.

Les pirates sont, somme toute, un peu comme les sorcières. Dans l’imagerie pop moderne, il existe beaucoup de figures de pirate. Parfois très méchant qui fait peur avec son crochet, parfois plutôt sympathique. Jack Sparrow, ou Capitaine Crochet.

L’univers des pirates, quand on y pense, est bourré de clichés. On imagine toujours cet homme de la mer, libre, qui boit du rhum, qui a peut-être un crochet. Pour résumer, les pirates sont des brigands, mais… sur l’eau.

Interviews

Nous avons voulu en savoir plus sur la genèse et le développement de Cartaventura Odyssée. Nous avons alors interviewé Ophélie, l’autrice du scénario, ainsi que Simon, le patron de Blam !, l’éditeur du jeu.

Ophélie

Bonjour, Ophélie, sauf erreur de ma part, c’est votre tout premier jeu publié. Quel est votre parcours ? Et qu’est-ce qui vous a motivé à créer Cartaventura Odyssée ?

En effet, il n’y a pas d’erreur. Il s’agit bien de mon tout premier jeu publié ! Je suis professeure de français dans le secondaire. Je me suis mise en disponibilité en septembre 2021 pour pouvoir rencontrer et créer du contenu pédagogique pour d’autres acteurs des milieux de l’éducation et de l’édition. 

C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Simon au mois de novembre de la même année. J’ai découvert la gamme Cartaventura en réalisant une fiche pédagogique pour le collège à destination du site Un Jeu dans ma classe. Pour ce faire, j’ai mis en place plusieurs tests dans des collèges, mais aussi des MJC.

Le projet Cartaventura Odyssée en était à ses débuts et c’est ainsi que Simon m’a proposé de rejoindre l’équipe. Je suis une grande fan de jeux de société, je connaissais bien la gamme et j’ai tout de suite apprécié l’équipe de BLAM ! Sans trop hésiter, j’ai donc accepté de participer à cette belle aventure aux côtés de Thomas !

Comment avez-vous procédé pour transposer Cartaventura en version enfants ? Parlez-nous de vos séances tests avec la classe de CE1/CE2 ?

Pour transposer Cartaventura en version enfants, il y avait pour moi dès le départ plusieurs modifications évidentes à apporter au scénario, à la suite des tests que j’avais pu réaliser en établissement : agrandir la police d’écriture, réduire la taille des textes et les rendre plus accessibles en simplifiant le lexique et la syntaxe. 

Thomas a imaginé une nouvelle mécanique, plus simple et plus attrayante pour des enfants, avec un coffre secret au fond de la boîte pour remplacer les cartes clés et cadenas du jeu Cartaventura.

Il fallait également choisir un thème qui parle aux enfants. J’ai proposé pour ce premier scénario de la gamme la thématique de la piraterie. Un univers qui fascine les enfants mais qu’ils ne connaissent bien souvent qu’à travers les films et les dessins animés. Le projet était de partir d’un univers qui leur est familier afin de leur apporter des connaissances historiques à son sujet.

Dans Cartaventura, les informations historiques sont accessibles grâce à un livret. Pour les enfants, ce support nous paraissait peu attractif… C’est ainsi qu’est née l’idée de transformer le livret en cartes à savoir, à collectionner au fil des parties et de les dissimuler à l’intérieur du coffre secret.

En ce qui concerne les interventions en école, c’est Simon qui s’en est chargé. Il y était plusieurs fois par semaine afin de réaliser des séries de tests avec les enfants. L’objectif principal était de les rendre autonomes, qu’ils peuvent apprendre à jouer sans l’intervention d’un adulte. 

Nous avons également beaucoup appris, grâce aux échanges avec les institutrices. Ce sont elles qui nous ont par exemple convaincus d’utiliser un vocabulaire riche (bastingage par exemple), mais peu d’adverbes. À chaque test, Thomas et lui amélioraient ainsi la façon d’expliquer le jeu et moi je réécrivais les textes pour que l’histoire et les choix soient bien compris par les enfants.

Cartaventura Odyssée propose un récit très masculin. Le personnage principal est un garçon, et la très grande majorité des personnages rencontrés dans l’aventure sont des hommes. Est-ce que ça ne vous a pas dérangé, en tant qu’autrice ?

C’est en effet une question importante qui a été très vite abordée lors de la création du projet. Dès le départ, nous avons été accompagnés par des spécialistes de littérature jeunesse, en partie sur cette thématique. Il s’agit d’une question compliquée. 

Initialement, nous avons fait le choix d’un personnage masculin, Tom, par souci d’authenticité historique. Le milieu de la piraterie au XVIIème était réservé à la gent masculine… Le code de la piraterie de Bartholomew Roberts précise d’ailleurs que la présence de femmes était totalement interdite à bord d’un navire. Nous avons très peu de traces des femmes pirates de cette époque. Tout simplement, parce que lorsqu’elles embarquaient à bord d’un navire, la plupart du temps elles étaient contraintes de se travestir en homme. Ainsi, j’aime à imaginer que le personnage du jeu est en réalité une femme déguisée en jeune mousse.

Puis nous avons décidé de rendre ce personnage le plus neutre possible en retirant son prénom et en ajustant le vocabulaire, les dialogues et les descriptions. Le but étant que tous les enfants puissent s’identifier au personnage. Les tests que nous avons eu la chance de réaliser nous ont d’ailleurs confortés à ce sujet. Les joueuses ne semblaient éprouver aucune difficulté à l’incarner.

Plusieurs de nos cartes savoir abordent la place des femmes dans la piraterie. La carte que l’on débloque à la fin de l’aventure est d’ailleurs consacrée à Madame Ching, une femme réputée pour être impitoyable et sans doute la plus puissante pirate de tous les temps ! Sans compter que notre personnage fait tout de même plusieurs rencontres féminines au cours de ses aventures. Pour en savoir plus sur la place des femmes dans la piraterie, je recommande le livre de Marie-Ève Sténuit, Femmes pirates, les écumeuses des mers. Une lecture qui m’a été très utile au début de l’écriture du scénario.

Et racontez-nous votre collaboration avec Jean Soulat, conseiller scientifique et archéologue expert en piraterie ?

Je ne suis pas historienne et encore moins spécialiste en piraterie ! J’ai donc consacré les deux, trois premiers mois de travail sur le projet à la documentation sur la piraterie et son histoire. J’ai lu de nombreux livres, écouté plusieurs podcasts et regardé divers films à ce sujet. 

La collaboration avec Jean Soulat, de l’association Archéologie de la Piraterie des XVIIe XVIIIe siècles, est arrivée dans un second temps, à la fin de l’écriture du scénario. Nous l’avons invité à relire les cartes du jeu afin de vérifier l’exactitude des éléments abordés. Ainsi, il a annoté le scénario et nous a fourni des informations complémentaires pour enrichir les cartes savoir. Son aide a été très précieuse. Elle nous a permis, à Thomas et moi, d’affiner certains points du scénario et de réaliser les dernières modifications nécessaires afin de nous assurer d’avoir un contenu historique le plus précis possible.

Simon

Bonjour, Simon, vous êtes le patron des éditions Blam ! Cartaventura Odyssée est entièrement conçu en France, et notamment fabriqué en Bretagne avec du papier de forêts exploitées durablement. Comment avez-vous fait pour trouver cette entreprise ?

Nous travaillons depuis la création de BLAM ! avec Abeilles – Games on demand pour gérer nos fabrications. Cela fait donc maintenant 7 ans que nous travaillons ensemble, et depuis 3 ans, le patron de Abeilles est également celui de BLAM ! . C’est donc ensemble que nous avons fait le pari de relocaliser en France certaines productions. Tous les Cartaventura, mais également Splito, Farm Club, Loco Momo.

Cela a demandé de nombreuses recherches, mais il a surtout fallu collaborer avec l’usine afin d’arriver à un niveau de qualité qui nous satisfaisait. Grâce à de nombreux échanges et avec la connaissance de Christian, nous avons pu atteindre nos objectifs avec des prix acceptables.

Est-ce que le fait de faire fabriquer en France a fait exploser le prix du jeu, de sa production, de son prix de vente ?

De manière générale, si on veut fabriquer un jeu sans changer la façon de le concevoir, c’est bien sûr beaucoup plus cher qu’en Pologne (+10%) ou qu’en Chine (+50%). Il faut donc réfléchir autrement. Il faut réussir à augmenter les volumes de fabrication (donc être un peu plus sûr de son jeu, bien écouter les boutiques, les retours des joueurs, assurer une communication de qualité) mais surtout limiter le matériel au strict nécessaire et rester dans des standards (nombre et format des cartes, nombre de pages…). Cela demande donc beaucoup d’optimisation et de réflexion pour réussir à avoir un prix de fabrication acceptable.

Vu le nombre de jeux qui sortent chaque année, il est difficile aujourd’hui d’avoir un prix de vente plus élevé que la norme. Ainsi qu’il soit fabriqué en France, en Europe, un jeu aura, pour nous, un prix similaire.

Les éditions BLAM ! se sont toujours engagées pour des jeux de société écoresponsables. Que diriez-vous à un éditeur de jeux qui voudrait se lancer sur le marché aujourd’hui ? Ou qui voudrait devenir écoresponsable à son tour ?

Je lui dirais que c’est tout à fait possible, mais que les armes ne sont pas les mêmes que les autres éditeurs. Il faut aimer se mettre des contraintes, refuser certains jeux, optimiser le matériel d’un jeu en enlevant certains éléments. Il faut aussi savoir utiliser la flexibilité des productions françaises à son avantage, limiter les ruptures de stock par exemple.

Merci pour toutes vos réponses !

Cartaventura Odyssée, verdict

Passionnant ! Tonitruante péripétie, épique et historique, Cartaventura Odyssée nous emmène dans une aventure pirate aux multiples rebondissements. Apprendre, à grandir, à effectuer des choix, parfois éthiques, Cartaventura Odyssée nous plonge dans une quête initiatique.

Mais attention à bien choisir son public. Les 6 ans indiqués sur la boîte peuvent paraître… ambitieux. Peut-être parfois anxiogènes et belliqueux, certaines scènes et moments du récit pourraient inquiéter les plus jeunes publics. Préférez un solide 8 ans.

On ne s’ennuie pas une seconde ! Un vrai bon divertissement, ludique, historique, érudit, pour grands et petits.

Très, très bon

Note : 4.5 sur 5.

  • Création : Ophélie Gibert et Thomas Dupont
  • Illustration : Audrey Vellard, Jeanne Landart et Julie Gruet
  • Édition : Blam !
  • Nombre de joueurs et joueuses : 1-6 (tourne mieux à 1-2)
  • Âge conseillé : Dès 6 ans (Comptez plutôt 8-10 ans)
  • Durée : 20 minutes par chapitre et par « run ». Donc au grand minimum 60 minutes. Mais on aura envie de rejouer pour découvrir de nouvelles cartes, de nouvelles situations.
  • Thème : Pirates
  • Mécaniques principales : Narratif, coopératif. Pour en savoir plus sur les différentes mécaniques de jeux, c’est ici.

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Article écrit par Gus. Rédacteur-en-chef de Gus&Co. Enseigne à l’École supérieure de bande dessinée et d’illustration, travaille dans le monde du jeu depuis 1989 comme auteur et journaliste.

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2 Comments

  • Plateau Marmots

    Même analyse pour nous, un jeu vraiment brillant et à bien des égards bien plus ambitieux que les Cartaventuras Classiques. MAIS il manque une mention, un warning qui indique que les thèmes abordés sont parfois durs et finalement assez matures. Ne serait-ce que pour armer les parents à répondre aux questions. « Faut-il assassiner un témoin innocent pour couvrir sa fuite ? » est rarement une question que l’on rencontre en fin de Grande Section ou début de CP. Donc 6 ans, c’est trop juste.

    • Gus

      Merci pour votre intervention, pertinente.

      L’enfer est pavé de bonnes intentions. Comme dit dans l’article, en voulant jouer la carte du réalisme, ils ont peut-être sacrifié le public désiré

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