Jeux de plateau

Cicero 1 – Humains 0. Une IA capable de gagner à Diplomacy

Meta, la maison-mère de Facebook, vient de créer Cicero, une intelligence artificielle capable de gagner à… Diplomacy.


Cicero

Voilà. C’est plié. L’intelligence artificielle est à présent capable de gagner au jeu de plateau Diplomacy. Ce mardi, Meta, la maison-mère de Facebook, Insta et WhatsApp, a annoncé avoir développé Cicero, une intelligence artificielle (IA) capable de collaborer, négocier et persuader des êtres humains. Nous.

Selon Meta, Cicero est la première IA à atteindre « des performances de niveau humain dans le jeu de stratégie populaire Diplomacy ». Diplomacy est, à l’origine, un jeu de société, qui jouit de nombreuses itérations numériques. La raison pour laquelle Meta a jeté son dévolu sur ce jeu, c’est qu’il s’avère un choix intéressant, car le cœur du jeu reposer sur la négociation. Il s’agit d’un jeu multijoueur dans lequel on doit constamment négocier avec un autre.

Le message de Meta annonçant Cicero reconnaît diverses victoires de l’IA sur les humains. Cicero est censé être capable de négocier, de persuader et de collaborer avec des acteurs humains pour atteindre des objectifs stratégiques de la même manière qu’un humain le ferait.

Le jeu de plateau Diplomacy a longtemps été considéré comme l’un des grands défis de l’IA pour ces raisons. Vous devez comprendre les motivations des autres, ajuster vos stratégies. Cicero a joué sur webDiplomacy.net, une version en ligne du jeu, et « a obtenu plus du double du score moyen des joueurs humains et s’est classé parmi les 10 % des meilleurs participants qui ont joué à plus d’un jeu », selon le communiqué officiel.

Et le communiqué de rajouter : « Cicero est si efficace dans l’utilisation du langage naturel pour négocier avec les gens dans Diplomacy qu’ils ont souvent préféré collaborer avec Cicero plutôt qu’avec d’autres participants humains. » Le frimeur !

Une partie de la réussite repose sur le fait que Cicero n’a pas été construit sur la « méthode traditionnelle » de renforcement de l’auto-jeu grâce à laquelle les IA apprennent des jeux (en jouant à des millions de jeux contre elle-même ou contre des humains et en analysant les données). Le Deep Learning, l’Apprentissage Profond, comme on dit.

Meta explique avoir intégré deux éléments principaux : « le raisonnement stratégique, tel qu’utilisé dans des agents comme AlphaGo et Pluribus, et le traitement du langage naturel, tel qu’utilisé dans des modèles tels que GPT-3, BlenderBot 3, LaMDA et OPT-175B ». OK, si vous n’avez pas Bac+18 en IA, c’est le moment de vous sentir quelque peu… éclatés au sol.

Pour faire « simple », une partie particulièrement cruciale du dispositif de cette intelligence artificielle qui se la raconte à Diplomacy, est que Cicero peut reconnaître les gens avec qui elle joue, et ce dont elle a besoin pour gagner et proposer une stratégie pour les faire participer.

L’IA « exécute un algorithme de planification itératif qui équilibre la cohérence du dialogue avec la rationalité ». Bon appétit. L’IA prédit les mouvements futurs sur la base du dialogue avant de proposer un plan qui intègre ces prédictions.

Mais rassurez. Cicero ne va pas encore conquérir le monde. Pas tout de suite. Cicero n’est capable que de jouer à Diplomacy. Bien que les ambitions de Meta pour ce logiciel s’étendent bien au-delà d’un… vieux jeu de société. Meta estime que cela pourrait avoir un impact important sur les assistants de chat IA, leur permettant par exemple de tenir des conversations et des dialogues d’apprentissage qui enseignent de nouvelles compétences aux humains. Bientôt toutes et tous remplacés ?

L’intelligence artificielle est déjà omniprésente dans nos vies

Du smartphone aux assistants personnels, les nouveaux logiciels embarquent tous une dose d’intelligence artificielle. Il n’y a pas besoin d’utiliser un set d’ordinateurs ultrapuissants pour se rapprocher d’un système d’intelligence artificielle (IA). Même si ce terme est souvent utilisé à des fins marketing, l’IA est devenue omniprésente. Voici quelques exemples :

  • Les assistants personnels : en soi, ils ne sont qu’un haut-parleur et un micro, reliés à Internet. Mais les appareils Echo d’Amazon, Home de Google ou HomePod d’Apple sont le symbole de l’IA grand public. Ces appareils comprennent de mieux en mieux le langage naturel, interprètent en permanence tout ce qu’ils entendent et sont capables de commander un billet de cinéma, un taxi ou de répondre à des questions. Derrière, ce sont les vastes bases de données de ces géants de la technologie, utilisées par des algorithmes puissants, qui font tout le travail.
  • La reconnaissance faciale : après la reconnaissance d’iris lancée par Samsung sur ses smartphones, Apple a suivi avec la reconnaissance faciale, fin 2017, avec le système Face ID implanté dans l’iPhone X, et depuis dans tous ses portables. Capable de détecter le visage de l’utilisateur même dans le noir, ce service ne fait pas appel – à l’inverse des assistants personnels – à une puissance de calcul située dans des centres de données. Tout se passe en local, sur la puce du téléphone, dans laquelle les ingénieurs ont pu insérer un réseau de neurones artificiels.
  • La reconnaissance d’image : équipé du service Google Lens, le dernier smartphone de Google, le modèle Pixel 2, est capable de reconnaître avec précision des objets, des animaux ou des monuments. Le téléphone affiche ensuite plusieurs informations relatives à ce qu’il reconnaît. Au sein des téléphones Android ou iPhone, la recherche locale d’images, que l’on tape le nom d’un ami, d’un parent ou simplement «fleur», «voiture rouge» ou «Genève», est déjà extrêmement performante.
  • Les applications «intelligentes» : le logiciel Seeing AI, disponible sur iPhone, décrit à l’utilisateur ce que voit la caméra. Cette application est d’abord destinée aux personnes malvoyantes.

Cicero, une machine intelligente, vraiment ?

On ne peut pas nier la possibilité, future, d’une super-intelligence artificielle qui prendrait notre… contrôle. On ne sait pas à quelle sauce on sera… mangés dans quelques décennies, siècles. Il n’y a aucun argument pour l’exclure totalement. En revanche, il y en a de nombreux pour dire que nous ne sommes pas exposés à un tel risque. Pour l’instant. Et cette histoire de Cicero qui nous lamine à Diplomacy ne change rien.

Car si Cicero, et d’autres intelligences artificielles nous explosent à certains jeux de société, échecs, poker, Hanabi, même, on peut les mettre au défi de ce qu’elles ne savent pas faire. De ce qui apparaît comme des propriétés de l’intelligence spécifiquement humaine.

Comment imaginer une machine qui puisse être surprise, par exemple ? La machine ne peut qu’enregistrer ce qui est, et comparer avec ce qu’elle connaît déjà. Pour être surprise, la machine devrait savoir ce qui est normalement attendu, ce qui nécessite un savoir d’un autre type, difficilement formalisable. Et tout le monde sait bien, justement, que la surprise est un élément essentiel de l’apprentissage, tant chez l’enfant que chez l’adulte.

Autrement dit, il ne s’agit de rien moins que de comprendre la rationalité humaine. Est-ce que le futur des intelligences artificielles passe par l’imitation de l’intelligence naturelle, voire par l’amplification de ses mécanismes ? Le calendrier de ce futur n’est pas écrit.

On se calme

À la suite de la publication par Meta sur Cicero intelligence artificielle, beaucoup de médias se sont emballés. C’est devenu une habitude. Les intelligences artificielles sont sources d’inquiétude. Et si elles finissaient par nous… détruire ? Remplacer ?

Minute, papillon.

Il est vrai qu’à lire certains articles publiés ces dernières heures sur les recherches de Meta en intelligence artificielle et sur Cicero, on pourrait être en droit de paniquer. Mais avec un peu de recul, on se rend compte que depuis quelques années, et plus encore depuis la très médiatique victoire d’Alphago sur Lee Sedol en mars 2016, nous sommes régulièrement confrontés à une vague d’articles plus flippants les uns que les autres sur un futur angoissant dominé par des intelligences artificielles incontrôlables.

Et à chaque fois, ce sont les mêmes termes qui sont invoqués : Skynet, Terminator, Sarah Connor (c’est à côté).

On se calme, et on boit de l’eau fraîche. L’histoire des intelligences artificielles est une succession, bruyante, de promesses qui n’ont pas été tenues

Meta travaille en ce moment d’arrache-pied pour essayer de rendre son nouveau joujou le metaverse crédible, fonctionnel et bankable. Bonne chance ! Et si Cicero fait joujou avec nous, et Diplomacy, c’est surtout pour « s’entraîner » à réagir avec nous.

Mais en enrobant tout ça avec un peu de frissons et d’angoisse, on arrive toujours à… Stephen Hawking. Pourtant, malgré la popularité et le statut de ceux qui croient dans un futur singulariste, ça ne reste aujourd’hui qu’une croyance.

Depuis le temps qu’on nous sort les mêmes articles, anxiogène, les prédictions catastrophistes sont aussi, pour les acteurs de la Silicon Valley, un moyen d’établir un futur inexorable: Comme si la technologie se déployait de façon autonome. Comme si elle prenait le relais de l’humanité. Les grands acteurs de la technologie ont tout intérêt à nous raconter cette fable. Parce que, comme Meta, ça les dédouane de tout ce qu’ils font. Ils ne sont pas responsables. C’est la technologie!

L’histoire des intelligences artificielles est une succession de « promesses » qui n’ont pas été tenues. On est donc devenus plus prudents. Faut-il s’emballer, s’inquiéter de Cicero ? Non.


Article écrit par Gus. Rédacteur-en-chef de Gus&Co. Enseigne à l’École supérieure de bande dessinée et d’illustration, travaille dans le monde du jeu depuis 1989 comme auteur et journaliste.

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