Pourquoi nous avons tant de mal à nous débarrasser de nos (vieux) jeux

Temps de lecture: 7 minutes

Pourquoi gardons-nous nos vieux jeux ? Pourquoi nous nous accrochons encore à ces jeux dont nous n’avons plus besoin, auxquels nous ne jouons plus ? Trois raisons trois biais psychologiques peuvent l’expliquer, et comment éviter ces pièges

Quand est-ce que vous avez rangé votre ludothèque pour la dernière fois ? Je veux dire, vraiment rangé ? Trier les jeux que vous chérissez, que vous voulez garder, de ceux auxquels vous ne jouez plus depuis un moment et qui finissent par prendre la poussière ?

Avec Essen en approche dans quelques jours, la rentrée ludique est le moment parfait pour faire une petite « introspection ludique » et surtout, pour faire de la place pour les nouveaux. Et 2019 va à nouveau faire péter tous les records en terme de sortie. Les organisateurs annoncent déjà des chiffres ahurissants et historiques : 1’200 éditeurs (1,150 l’année passée), pour 1’500 jeux (1’400 en 2018). Septembre-octobre est donc le meilleur moment pour se poser ce genre de questions : quels jeux garder, et lesquels dégager

Plus facile à dire qu’à faire

Tsundoquoi ?

Le Tsundoku, vous connaissez. C’est ce « mal » qui nous guette, joueurs et joueuses de société. Le Tsundoku, un mot japonais, mélange entre « doku », le fait de lire, et « tsun », de « tsumu », qui signifie « empiler ». Autrement dit, le Tsundoku, c’est le fait d’acheter des bouquins et de ne jamais les lire

On achète, on collectionne, on stocke, mais on n’en fait rien. Et pour les jeux de société, ça existe aussi? Alors oui, pour être précis, vu la traduction, le terme de Tsundoku ne concerne que les livres. Pour parler des jeux de plateau, il faudrait utiliser le mot japonais « Asobimasu », jouer. Donc Tsunasobimasu. Ça le fait quand même beaucoup moins que Tsundoku

Ça vous rappelle quelque chose ? Quelqu’un ? Un·e ami·e ? … Vous, peut-être ?

En réalité, il y a trois raisons, trois biais psychologiques qui peuvent expliquer notre difficulté en tant que joueur, joueuse, pourquoi nous avons autant de mal à nous débarrasser de nos « vieux » jeux. Car au fond, une fois qu’on n’y joue plus, pourquoi les conserver ?

Autopsie

Prenez un moment pour penser à tous vos jeux rarement joués. À ceux qui prennent la poussière depuis 1d4 années, à toutes les extensions jamais ouvertes, jamais jouées. À toutes les boîtes encore sous cello. Combien en possédez-vous ?

Pour beaucoup d’entre nous, joueurs, joueuses, la réponse semble être «beaucoup». Comme en témoigne la popularité de Marie Kondo et sa «magie du rangement», la méthode KonMari, qui peut aussi bien se décliner pour nos ludo, se débarrasser de ces biens excédentaires a été une expérience positive pour les populations du monde entier. Moi pareil. Mais si désencombrer sa ludo procure une joie durable (si si, mon cas), il reste assez difficile pour beaucoup d’entre nous de dégager les jeux-poussière

Pourquoi nos cerveaux sont-ils si réticents à donner, vendre ou… jeter (noooooon, jamais !) l’inutile ? L’attachement émotionnel joue certainement un rôle important. Et pareil si nous nous débarrassons d’un jeu que nous voudrions racheter plus tard, ça va (de nouveau) nous coûter une blinde

N’empêche

En réalité, nous sommes victimes de pièges, de préjugés, de biais qui nous mettent des bâtons dans les roues et impactent notre jugement sur les jeux qui méritent d’être gardés, ou pas

Voici trois pièges cognitifs qui rendent plus difficile l’élimination des jeux que nous n’utilisons plus

L’effet de dotation (ou aversion à la dépossession)

Ce tout premier biais implique que nous surévaluons nos biens, nos jeux

L’effet de dotation est l’idée que les gens attribuent plus de valeur aux choses une fois qu’elles les possèdent. Dans une expérience, les chercheurs ont donné aux étudiants des tasses à café et leur ont ensuite offert la possibilité de les vendre à d’autres étudiants. Les nouveaux propriétaires de tasses à café accordaient beaucoup plus de valeur à leurs cadeaux que ceux qui n’en possédaient pas, demandant environ deux fois plus d’argent pour la vente que les acheteurs étaient disposés à payer

Il est ainsi facile de voir comment cet effet se produit dans nos propres vies, ce qui nous rend plus susceptibles de nous accrocher à nos jeux simplement parce que nous les possédons. La bonne nouvelle est que, lorsque nous avons compris comment cet effet de dotation fonctionne, il devient plus facile de se débarrasser de jeux inutiles. Mais est-ce que cela existe vraiment, un jeu inutile ? Pour soi, pour son cercle de joueurs et joueuses, pour sa famille, peut-être, oui, parce qu’on n’y joue plus, tout simplement.

Utilisez cette exercice plutôt simple pour commencer: examinez dans votre ludo certains de vos jeux et demandez-vous combien d’entre eux vous en vendriez. Maintenant, demandez-vous combien vous seriez prêt à payer pour chaque jeu. La différence peut être choquante, entre ce que vous seriez prêt à demander à la vente, et à l’achat. Cet exercice toute bête est un outil puissant pour nous aider à comprendre l’effet de dotation et pour abandonner peut-être plus facilement nos jeux les moins importants

L’erreur de coût irrécupérable

Ce biais signifie que nous gardons des choses que nous n’utilisons pas. Imaginez que vous achetiez un nouveau jeu plutôt coûteux, genre entre 70 et 90 euros, que vous l’essayiez, puis réalisiez que le jeu n’est pas fait pour vous, qu’il est tout moisi. Le jeu ne peut pas être retourné. Vous pourriez, devriez simplement le donner à un ami, ou à votre pire ennemi, tout dépend du jeu, mais certaines parties de votre cerveau vous répètent sans cesse que, comme le jeu était cher, vous devriez le garder, juste au cas où. Les années passent et le jeu reste dans votre ludo, prenant de la place, de la poussière, et jamais joué à nouveau

Ceci est un excellent exemple de l’erreur de coût irrécupérable, notre incapacité à voir que certaines dépenses sont simplement perdues, pour ne jamais être récupérées. Argh. Dans ce cas, c’est mort, il n’y a aucun moyen de récupérer l’argent que vous avez dépensé pour le jeu. Bye bye. Cependant, au lieu de vous en débarrasser et de passer à autre chose, et de récupérer de la place dans votre ludo, vous finissez par le garder indéfiniment. C’est moche

En comprenant mieux l’effet de coûts irrécupérable, nous pouvons mieux nous débarrasser plus facilement des jeux que nous conservons simplement parce qu’ils étaient chers et/ou difficiles à obtenir (genre sur KS, par exemple). L’essentiel est de comprendre que l’argent et le temps que nous avons épuisés pour obtenir ces articles ont disparu pour toujours

Pour décider quels jeux conserver, la meilleure chose à faire est encore d’oublier ces coûts et de nous poser la question si nous avons d’autres raisons pour les garder. Si la réponse est non, il est probablement temps de se dire au revoir, sans regret ni tragédie

L’effet IKEA

Nous vous en avons déjà parlé. L’effet IKEA signifie que nous attribuons une valeur supplémentaire aux éléments, aux jeux que nous avons contribué à créer. Genre peindre des figurines, le meilleur exemple. Ou trier des cartes et/ou passer des heures à les sleever

L’effet IKEA est sans doute l’un des biais cognitifs les mieux nommés, car nous attachons une grande importance à ce que nous avons construit entièrement, ou en partie. Oui, comme un meuble IKEA (et d’ailleurs au fait, en passant, avez-vous déjà joué à cache-cache dans un IKEA ? Oui, c’est possible, et c’est fun)

Dans une étude, les chercheurs ont d’abord demandé aux participants de construire des meubles IKEA. Une fois les meubles terminés, ces personnes étaient disposées à dépenser beaucoup plus d’argent pour acheter les meubles qu’elles avaient construits comparé au même meuble IKEA assemblé par quelqu’un d’autre

Le fait est que nous sommes susceptibles d’accorder une grande valeur à tout ce sur quoi nous avons travaillé. Cela peut ensuite nous rendre la tâche plus difficile pour nous séparer de nos jeux. Après tout, nous avons passé 1d100 minutes à les dépuncher, plus 1d100 minutes à sleever toutes les cartes, plus 6d100 minutes pour peindre toutes les fig

OK, la fierté d’avoir accompli un truc est une bonne chose dans la vie. Mais est-ce vraiment nécessaire de faire une fixette sur ce Zombicide première édition de 1783 auquel on ne joue plus, rien que parce qu’on a peint toutes les figurines ? N’est-il pas temps de s’en débarrasser ? Pourquoi est-ce que vous le gardez ? Parce qu’il vous rajoute de la valeur à votre propre vie, vu tout le temps, le travail investis ? Ou parce que vous y jouez encore ? Si c’est petit un, il est temps de se séparer d’un accord mutuel (enfin, vous décidez, le jeu ne répond pas trop)

Et maintenant ?

Vous avez réussi à faire le tri dans votre ludo, à passer outre ces trois biais cognitifs qui vous empêchaient de virer ces jeux auxquels vous ne jouez plus ? Et maintenant ? Voici quelques idées, quelques solutions pour leur donner une nouvelle, pour faire des heureux, pour le revaloriser (parce que jeter un jeu est un crime puni par la police internationale du FBI)

Revente directe

Vous pouvez placer un message sur FB, blog ou forum pour indiquer les jeux que vous revendez. Ou en un peu moins 2.0 et en plus IRL, revendez vos jeux aux puces ou dans les vides-greniers

Coludik

A la suite de l’article de Yann sur Ludo-Share sur Gus&Co il y a quelques années, inspiré par l’idée, un projet collaboratif a vu le jour, Coludik. L’idée étant de mettre les joueurs et joueuses en réseau pour qu’ils s’échangent leurs jeux. Et le système semble bien fonctionner. Faites tourner

Okkazeo

La plateforme Okkazeo permet à des privés de revendre directement leurs jeux à d’autres. Simple, pratique. Pour autant que les jeux dont vous vous débarrassez intéressent d’autres personnes. Le site a toujours autant de succès depuis son lancement en 1928 (à la louche)

Associations – ludothèques – bars à jeux

Apportez, offrez vos jeux à des associations ou à des ludothèques locales qui seront tous contents de recevoir vos jeux. Cela leur permettra de proposer de nouveaux titres à leur public et de faire des économies. Vous allez faire des heureux. Tout bénéf

Recyclage Proto

On a toujours besoin de pièces, de jetons, de dés, de cartes pour créer un proto, « Désossez » le jeu et ne gardez que le matériel qui vous intéresse pour créer votre prototypes pour un nouveau jeu. Présentez ensuite votre proto à un éditeur. Et qui sait, peut-être serez-vous publié et deviendrez le prochain Bruno Cathala (on prend 5% de vos ventes si vous décrochez le Spiel, grâce à notre idée)

Recycler un jeu pour en développer un nouveau est d’ailleurs une excellente idée à lancer avec vos enfants pour développer leur créativité à partir d’un matériel précis. Plutôt que de passer un dimanche à jouer à des jeux de société, pourquoi ne pas passer un dimanche à en créer un soi-même ???

Recyclage Déco

Encore une fois, « désossez » le jeu et ne gardez que le matériel qui vous intéresse pour en créer une déco chatoyante, ludique et loufoque pour votre salon, cuisine, WC

Franchement, un mur recouvert de meeples ou de couvertures de boîtes de jeux, ça le fait, non ? Et postez ça sur Insta, sur Pinterest, ça va cartonner en pouces levés

Game Crossing & Boîtes d’échange

Pourquoi ne pas « faire tourner » votre jeu, comme le bookcrossing ? Une initiative encore inconnue, mais qui pourrait peut-être se développer avec le temps ? À Genève, et ailleurs, il existe des boîtes d’échanges entre voisins (à ne pas confondre avec des boîtes d’échanges de voisins. C’est ce qu’on appelle l’échangisme. C’est autre chose. À ne pas confondre, donc)

Amis – voisins

Le plus simple est encore d’offrir les jeux auxquels vous ne jouez plus à vos amis et/ou voisins. Offrir, ou revendre? Personnellement, je préfère offrir, sans rien n’attendre en retour. Faut-il toujours monnayer les échanges entre êtres humains ?

Moins

Sinon, pour résoudre le « problème » en amont et éviter de se manger les trois biais cognitifs plus haut, il y a toujours la solution de moins acheter, tout simplement. Moins acheter, pour jouer plus

Et vous, quels sont les jeux que vous gardez, dû à l’un des trois biais ? Et avez-vous un autre conseil pour vous en débarrasser ?

8 responses to Pourquoi nous avons tant de mal à nous débarrasser de nos (vieux) jeux

  1. Je ne suis pas vraiment concerné par le problème puis que je suis collectionneur, donc rien à jeter.
    Au pire, on aménage mieux certaines pièces ou on déménage 🙂

  2. Nadir says:

    J’ai pris l’initiative de faire du tri cette année sur la base de si j’arrive ou non à jouer à tous mes jeux et si ces jeux me semblent toujours bien. Résultat après 10 mois: pas mal de place déjà préparée, en attendant la fin du tri. Je vise aussi l’idée de nombres de jeux = nombre de joueurs. Ainsi, posséder 4 « gros jeux » pour 4 mais pas 5. C’est difficile, mais c’est un défi intéressant. Mon plus gros souci est de trouver où donner/vendre mes jeux, mais avec cet article, ça devrait le faire :)!

  3. Je murissais l’achat de Wingspan depuis un long moment. La semaine, tout à coup dispo en magasin. J’ai regardé sur Coludik s’il était dispo chez un autre joueur de ma ville. Malheureusement non. Je l’ai acheté. Je le propose maintenant sur Coludik, d’abord en prêt court car j’ai envie d’en profiter, puis il sera en prêt plus long plus tard, comme tous mes autres jeux.

  4. François says:

    Après 27 ans à empiler, j’ai franchi le pas de revendre la semaine dernière. Le plus dur était de penser à toutes les histoires partagées autour de ces jeux, même joués une seule fois. C’est une partie de la jeunesse qui s’en va et des souvenirs partagés. Seul réconfort: savoir qu’ils vont permettre à d’autres de vivre ces bons moments!

  5. Benouz says:

    Je crois qu’après la lecture de cet article, je vais songé à faire un peu de place dans ma ludothèque. J’ai été personnellement touché dans le paragraphe de l’erreur de coût irrécupérable, j’ai immédiatement pensé à mon achat de Mice & Mystics.

  6. Thomas says:

    Personnellement je subis un autre biais: le « un jour viendra ».
    Ca concerne les jeux dont on ne veut pas se séparer en disant 1 – un jour peut-être il vaudra plus cher (donc ça serait bête de le vendre maintenant à ce prix là) ou 2 – un jour peut-être où je pourrais y rejouer (donc ça serait bête de le revendre maintenant alors que je pourrais y jouer avec mes enfants dans 10 ans :D)

  7. Damien says:

    J’utilise en plus l’application Le Grenier Ludique pour louer (ou vendre si vraiment je sais que je n’y jouerais plus jamais) les jeux qui ne sortent pas beaucoup, c’est aussi pratique même si l’application gagnerait à être connue. Le lien : https://legrenierludique.fr

  8. MikaL says:

    Mouai, je pense qu’il vaut mieux travailler plutôt à la source et ne pas acheter connement et inutilement les nouveaux jeux que_tu_dois_absolument_posséder_tellement_il_est_super qui déferlent sur le marché avant de disparaître tout aussi vite… surtout s’ils n’apportent rien de plus.

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