Pourquoi les figs dans les jeux sont rarement peintes. Et pourquoi on kiffe. L’effet Ikea

Temps de lecture: 5 minutes

Je dois vous avouer un truc, mais promettez-moi de garder ça pour vous. Je n’ai jamais peint une seule fig dans ma vie. Jamais. Parce que je n’ai pas la patience, d’abord, mais surtout, parce que je ne pense pas en posséder les compétences et l’habilité pour peindre les détails

Quand j’achète un gros jeu de plateau bourré de fig, genre, Rising Sun, je laisse les fig à vie dans leur « couleur » d’origine, dans ce brun pâle tout plat (quoique, dans Rising Sun, elles ont chacun une couleur différente)

Je me souviens, ado, mes potes s’éclataient à passer des aprem à peindre leurs fig, pour jeux de plateau parfois, pour jeux de rôle souvent. À l’époque, dans les années 80, tout était en métal, en plomb, il y a avait encore peu de fig en plastique, ce n’était pas comme aujourd’hui

Je les regardais, entre envie de me lancer et désespoir de ne pas être à la hauteur, de pas ne pas être assez habile ou artiste pour y parvenir. Et aujourd’hui, quand que j’ouvre une grosse boîte de jeu bourrée de fig, je me retrouve chaque fois propulsé dans les affres de mes années d’ado, obligé alors à utiliser des fig non-peintes, plates, et de me taper ensuite la honte auprès du reste de mon équipe qui me dit: « quoi, t’as pas peint tes figurines? »

Quel est le dernier jeu que vous avez financé sur KS? Depuis des années, les jeux de plateau, et surtout ceux lancés sur KS, proposent des palettes de figurines. Oui, car la fig fait vendre, et la plupart de ces figurines sont livrées non-peintes dans leur boîte. Parce que c’est moins cher pour l’éditeur, certes, mais peut-être aussi pour permettre ensuite aux joueurs et joueuses de s’approprier le jeu

>>> À lire aussi: Les 5 raisons qui expliquent le succès des figurines dans les jeux de plateau

Et vous, est-ce que vous passez du temps à peindre vos fig, ou, comme moi, vous ne l’avez jamais fait, entre manque de temps, d’intérêt et de compétences?

Et au fait, qu’est-ce qui nous pousse tellement à apprécier peindre, pimper notre matériel de jeu?

En un mot: l’effet Ikea

Des figurines et des gâteaux

Commençons par une petite anecdote tout crétine, toute croustillante. L’histoire raconte que, dans les années 1950, la société américaine de produits alimentaires General Mills cherchait des idées sur la façon de vendre plus de mélanges pour gâteaux instantanés de sa marque Betty Crocker. Elle a mis le psychologue Ernest Dichter sur le coup , le « père » de la recherche motivationnelle et en marketing

Dichter a alors dirigé des groupes de discussion pour arriver à la conclusion suivante: il fallait changer la recette. Il suffisait de remplacer les œufs en poudre dans le mélange à gâteau par l’obligation pour les consommateurs et consommatrices d’ajouter des œufs frais. Selon Dichter, le mélange de gâteaux instantané rendait la cuisson trop facile. Cela réduisait le travail et les compétences du cuisiner et de la cuisinière. Donnez plus de taf, mais surtout, plus d’importance dans le résultat final, et augmentez les ventes

Aujourd’hui, près de septante ans plus tard, l’idée de rendre les choses plus difficiles pour amener les consommateurs et consommatrices à les valoriser davantage est une tactique marketing bien établie, que l’on retrouve aussi dans beaucoup de jeux de plateau récents

C’est ce qu’on appelle en psychologie « l’effet Ikea »

Tester l’effet Ikea

L’effet Ikea a été testé. Il induit que le travail réalisé peut créer une plus grande sympathie, attachement, fierté pour le résultat

Autrement dit, si vous vous impliquez d’une certaine manière dans le produit fini, vous en éprouverez un attachement accru

Et au fait, pourquoi lui coller le nom d’un fabricant de meubles suédois? Parce que selon les chercheurs en psycho qui ont découvert l’effet en 2011, chez Ikea, on n’y achète rarement un meuble déjà monté. On doit l’assembler soi-même (de préférence avant des modes d’emploi en turc et tronqués, c’est encore mieux. Je suspecte fort qu’Ikea engage des designers dont le seul job est de créer des modes d’emploi foireux. Ou alors, de livrer le meuble avec toujours une vis ou un boulon ou un truc qui manque, juste pour pousser le et la cliente à s’arracher la tête et à trouver des solutions par elle-même)

Selon les chercheurs, le fait de demander aux gens de construire leurs meubles eux-mêmes, ou toute autre activité, est l’ingrédient crucial pour apprécier le produit

Pour confirmer ce phénomène, les psychologues ont mené des expériences avec des boîtes Ikea, du pliage d’origami et des constructions avec des Lego. Les résultats ont démontré que les objets assemblés par les groupes-tests étaient plus précieux, plus appréciés que ceux qui l’étaient par quelqu’un d’autre

Le graphique suivant montre les résultats de l’une des expériences, dans lesquelles il était demandé aux participants de plier des animaux en origami, puis de faire une offre d’achat pour leurs créations. La phase d’enchères comprenait également des origamis créés par des experts, donc des trucs de ouf

Résultat? Ils avaient tendance à considérer leurs propres créations comme étant beaucoup plus précieuses, beaucoup plus incroyables que celles réalisées par d’autres participant.e.s, et d’une valeur presque égale à celle de l’origami de l’expert

(Crédit: Harvard Business School / CC BY 4.0)
Source: Harvard Business School (Source: Harvard Business School / CC BY 4.0)

Bon, les expériences ont également montré que l’effet Ikea avait ses limites. Typiquement, lorsque les participants et participantes ont passé trop de temps à bosser sur leurs créations, ou n’ont pas réussi à terminer la tâche, leur velléité à payer pour l’article a alors diminué

Autrement dit: un peu, c’est mieux, beaucoup, c’est trop

Le graphique suivant montre les résultats de l’expérience dans laquelle certains participants et participantes ont construit une boîte Ikea, tandis que d’autres n’ont été autorisés à effectuer que la moitié des étapes nécessaires à la construction de la boîte

(Crédit: Harvard Business School / CC BY 4.0)
Source: Harvard Business School (Source: Harvard Business School / CC BY 4.0)

Ceux et celles qui ont pu compléter leur boîte l’appréciaient alors beaucoup plus, comme en témoigne leur volonté de payer pour la conserver

Des fig et des hommes (et des femmes, aussi)

Pour en revenir à notre sujet des jeux de plateau, aucune étude n’a été (encore) menée sur la peinture de figurines et sur un possible attachement accru. Il faudrait effectuer des tests pour comparer les appréciations d’un jeu aux figurines pré-peintes, non-peintes et peintes en DIY

N’empêche

Ouvrir sa boîte de figurines non-peintes, plates, et passer du temps, souvent beaucoup, et de l’argent en achat de pinceaux et de peinture évidemment, pour finalement jouer ensuite avec ses propres « créations », choix de couleur, de personnages, puis peut-être en publier les photos sur Insta, Twitter, etc. Il y a quelque chose du mérite, du plaisir du travail accompli, d’appropriation, d’investissement. J’ai fait ça de mes propres mains, moi-même. Mais si au final, parfois, le résultat peut sembler… approximatif, mais qu’importe, on y a mis temps et tripes

Est-ce que les éditeurs qui laissent leurs figurines non-peintes sont conscients de cet effet Ikea, ou ne le font-ils uniquement que pour économiser les frais de fabrication supplémentaires liés à la peinture industrielle?

Le TED de l’un des chercheurs qui a découvert cet effet:

Et en plus court, condensé:

Et vous, est-ce que vous kiffez peindre vos fig? Et ressentez-vous alors un plus fort attachement, un plaisir ensuite à y jouer?

10 Comments

  1. Étant gamin, j’ai peint des figurines… airfix, vous vous rappelez ? les « petits soldats » en plastique moulé de 1,5 cm de haut représentant différentes armées/époques… J’ai même peints parfois avec des pinceaux à 2 fils. Ah, nostalgie ! J’étais content et fier, même si le résultat était très (très?) loin de ce qu’on voit dans les magasins de fans de Wordcraft et autres (technique du lavis, …).
    Le seul jeu dont j’ai peint les figurines est l’excellentissime supergang où j’ai peint et verni les 14 figurines, avec lesquels j’ai un réel plaisir de jouer à chaque fois où on ressort le jeu.
    Quand à l’effet Ikea, je ne suis pas étonné : on est toujours plus motivé dans quelque chose quand on s’y investi personnellement plus que d’avoir simplement acheté… et passé à autre chose.

  2. Oui, j’aime les jeux avec de grosse boites pleines de figs dedans et encore plus si elles sont peintes. Je trouve que ca rajoute beaucoup à l’immersion.

    Non, je n’en jamais peintes. Je manque déjà de temps pour jouer ..alors pour peindre ! Un simple calcul démontre que compte tenu de mon espérance de vie, même si je joue tous les week-ends jusqu’à mon trépas, il restera encore des jeux sous blister sur mes étagères…mais c’est un autre débat.

    Donc comment faire ? Pas de miracle, il faut payer. Soit le jeu est vendu plus cher (édition de luxe) avec des figs (pré)peintes. Soit je recycle: achat d’occasion de figurines peintes d’autres jeux, ce qui est mon option privilégiée. Soit je pourrais sous traiter : faire peindre, mais je n’ai pas encore essayé.

    Alors pas d’effet Ikea ? Pas sûr ! Dans les jeux de rôle, la fig de mon perso n’est peut-être pas peinte, mais son background, ses compétences et ses statistiques sont aussi le résultat d’un investissement personnel.

  3. Article intéressant, comme souvent 😉
    Il ne faut pas non plus oublié le côté hobby, passe-temps propre à la peinture de fig, en plus de l’effet Ikea.
    Ce qui fait que dans la plupart des cas les joueurs-peintres vont préférer des figs non peintes à des figs pré-peintes (souvent moches), même si la différence de prix n’est pas énorme.

  4. Que l’effet IKEA existe, je n’en doute absolument pas. Par contre, sur les figs, je pense que ce n’est pas tout à fait cela, pour plusieurs raisons:

    – Deja, car pour être bien fait, ça demande beaucoup de temps. Et comme vu dans l’article, si trop long, cela ne fonctionne plus. Trop d’effort demandé.

    – Ensuite, parce qu’il s’agit, pour la plupart des peintres, d’un plaisir à part entière. On est plus dans l’effort appréciable/apprécié, mais bien dans une activité recherchée

    – Enfin, parce-que tout simplement le rendu possible en pré-peint est très très loin du rendu possible en peinture manuelle.

    Après, forcément, une chose reste vraie : le plaisir de jouer avec des figs peintes soi-même augmente l’attachement au jeu et le plaisir qu’on y prend, c’est une évidence pour moi

  5. Pas le temps, pas l’argent, pas la place, et pas d’yeux suffisamment en bonne santé pour que je peigne des figurines de 3 / 4 cm de hauteur.

    J’aimerais beaucoup que mes figurines de starcraft jeu de plateau,
    resident evil 2 jeu de plateau et
    D&D jeu de plateau soient peintes.

    Je viens de rencontrer un joueur qui pourrait éventuellement me les peindre mais je ne veux pas abuser de son temps,
    de toute façon, je le paierai. Ca me paraît non négociable.

  6. Une dernière chose, ce serait pas mal que les éditeurs de jeux propose des éditions peintes pour 5 / 10 € de plus que la version non-peinte (en fonction du nombre de figurines aussi).

  7. On pourrait faire un article similaire au sujet du dépunchage… et de la dose.
    Mon dernier jeu a donné lieu à 20 minutes de dépunchage : c’était sympa au début, mais à la fin… l’impatience de lancer la partie était plus forte :
    donc, ok pour « un peu, c’est mieux, beaucoup, c’est trop »
    Bonne journée,
    bande de gamers 😉

  8. On pourrait également parler du temps d’installation du jeu sur la table… Lol, si on prend en exemple un excellent jeu (à mon goût) comme Resident evil 2 jdp, ça peut aller de 30 minutes à 1 heure. Bon, après, je suis peut-être un petit peu trop soigneux avec les différentes éléments composant le jeu XD.
    A ton avis, quand on est un joueur (ou une joueuse), est-on forcément une personne soigneuse?

  9.  » Je suspecte fort qu’Ikea engage des designers dont le seul job est de créer des modes d’emploi foireux. Ou alors, de livrer le meuble avec toujours une vis ou un boulon ou un truc qui manque, juste pour pousser le et la cliente à s’arracher la tête et à trouver des solutions par elle-même) »

    Pour le coup j’ai toujours trouvé que ceci n’était qu’un mythe, une légende urbaine renforcée par des sketches douteux a la Gad Elamaleh.
    Des meubles Ikea j’en ai monté des tas, et jamais il ne m’a manqué une seule pièce (ni pièce en trop d’ailleurs). Et pour le mode d’emploi c’est d’une simplicité enfantine pour qui sait suivre les étapes dans l’ordre des numéros…

    Pour le reste et la question finale, je pense que ce n’est qu’une histoire de cout, si les figs ne sont pas peintes….et pour moi les peindre enlève de la valeur au jeu, un peu comme plier des pages d’un livre ou les colorier…

    Bref je ne me reconnaît pas du tout dans cet article, une fois n’est pas coutume !

A vous de jouer! Participez à la discussion

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.