Q u’est-ce qui nous pousse tellement à apprécier peindre et pimper nos figurines de jeu ? L’effet IKEA.
Je dois vous avouer un truc, mais promettez-moi de garder ça pour vous. Je n’ai jamais peint une seule fig dans ma vie. Jamais. Parce que je n’ai pas la patience, d’abord, mais surtout, parce que je ne pense pas en posséder les compétences et l’habilité pour peindre les détails
Quand j’achète un gros jeu de plateau bourré de fig, genre, Rising Sun, je laisse les fig à vie dans leur « couleur » d’origine, dans ce brun pâle tout plat (quoique, dans Rising Sun, elles ont chacun une couleur différente)
Je me souviens, ado, mes potes s’éclataient à passer des aprem à peindre leurs fig, pour jeux de plateau parfois, pour jeux de rôle souvent. À l’époque, dans les années 80, tout était en métal, en plomb, il y a avait encore peu de fig en plastique, ce n’était pas comme aujourd’hui
Je les regardais, entre envie de me lancer et désespoir de ne pas être à la hauteur, de pas ne pas être assez habile ou artiste pour y parvenir. Et aujourd’hui, quand que j’ouvre une grosse boîte de jeu bourrée de fig, je me retrouve chaque fois propulsé dans les affres de mes années d’ado, obligé alors à utiliser des fig non-peintes, plates, et de me taper ensuite la honte auprès du reste de mon équipe qui me dit: « quoi, t’as pas peint tes figurines? »
Quel est le dernier jeu que vous avez financé sur KS? Depuis des années, les jeux de plateau, et surtout ceux lancés sur KS, proposent des palettes de figurines. Oui, car la fig fait vendre, et la plupart de ces figurines sont livrées non-peintes dans leur boîte. Parce que c’est moins cher pour l’éditeur, certes, mais peut-être aussi pour permettre ensuite aux joueurs et joueuses de s’approprier le jeu
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Et vous, est-ce que vous passez du temps à peindre vos fig, ou, comme moi, vous ne l’avez jamais fait, entre manque de temps, d’intérêt et de compétences?
Et au fait, qu’est-ce qui nous pousse tellement à apprécier peindre, pimper notre matériel de jeu?
En un mot: l’effet Ikea
Des figurines et des gâteaux

Commençons par une petite anecdote tout crétine, toute croustillante. L’histoire raconte que, dans les années 1950, la société américaine de produits alimentaires General Mills cherchait des idées sur la façon de vendre plus de mélanges pour gâteaux instantanés de sa marque Betty Crocker. Elle a mis le psychologue Ernest Dichter sur le coup , le « père » de la recherche motivationnelle et en marketing
Dichter a alors dirigé des groupes de discussion pour arriver à la conclusion suivante: il fallait changer la recette. Il suffisait de remplacer les œufs en poudre dans le mélange à gâteau par l’obligation pour les consommateurs et consommatrices d’ajouter des œufs frais. Selon Dichter, le mélange de gâteaux instantané rendait la cuisson trop facile. Cela réduisait le travail et les compétences du cuisiner et de la cuisinière. Donnez plus de taf, mais surtout, plus d’importance dans le résultat final, et augmentez les ventes
Aujourd’hui, près de septante ans plus tard, l’idée de rendre les choses plus difficiles pour amener les consommateurs et consommatrices à les valoriser davantage est une tactique marketing bien établie, que l’on retrouve aussi dans beaucoup de jeux de plateau récents
C’est ce qu’on appelle en psychologie « l’effet Ikea »
Tester l’effet Ikea

L’effet Ikea a été testé. Il induit que le travail réalisé peut créer une plus grande sympathie, attachement, fierté pour le résultat
Autrement dit, si vous vous impliquez d’une certaine manière dans le produit fini, vous en éprouverez un attachement accru
Et au fait, pourquoi lui coller le nom d’un fabricant de meubles suédois? Parce que selon les chercheurs en psycho qui ont découvert l’effet en 2011, chez Ikea, on n’y achète rarement un meuble déjà monté. On doit l’assembler soi-même (de préférence avant des modes d’emploi en turc et tronqués, c’est encore mieux. Je suspecte fort qu’Ikea engage des designers dont le seul job est de créer des modes d’emploi foireux. Ou alors, de livrer le meuble avec toujours une vis ou un boulon ou un truc qui manque, juste pour pousser le et la cliente à s’arracher la tête et à trouver des solutions par elle-même)
Selon les chercheurs, le fait de demander aux gens de construire leurs meubles eux-mêmes, ou toute autre activité, est l’ingrédient crucial pour apprécier le produit
Pour confirmer ce phénomène, les psychologues ont mené des expériences avec des boîtes Ikea, du pliage d’origami et des constructions avec des Lego. Les résultats ont démontré que les objets assemblés par les groupes-tests étaient plus précieux, plus appréciés que ceux qui l’étaient par quelqu’un d’autre
Le graphique suivant montre les résultats de l’une des expériences, dans lesquelles il était demandé aux participants de plier des animaux en origami, puis de faire une offre d’achat pour leurs créations. La phase d’enchères comprenait également des origamis créés par des experts, donc des trucs de ouf
Résultat? Ils avaient tendance à considérer leurs propres créations comme étant beaucoup plus précieuses, beaucoup plus incroyables que celles réalisées par d’autres participant.e.s, et d’une valeur presque égale à celle de l’origami de l’expert
Bon, les expériences ont également montré que l’effet Ikea avait ses limites. Typiquement, lorsque les participants et participantes ont passé trop de temps à bosser sur leurs créations, ou n’ont pas réussi à terminer la tâche, leur velléité à payer pour l’article a alors diminué
Autrement dit: un peu, c’est mieux, beaucoup, c’est trop
Le graphique suivant montre les résultats de l’expérience dans laquelle certains participants et participantes ont construit une boîte Ikea, tandis que d’autres n’ont été autorisés à effectuer que la moitié des étapes nécessaires à la construction de la boîte
Ceux et celles qui ont pu compléter leur boîte l’appréciaient alors beaucoup plus, comme en témoigne leur volonté de payer pour la conserver
Des fig et des hommes (et des femmes, aussi)

Pour en revenir à notre sujet des jeux de plateau, aucune étude n’a été (encore) menée sur la peinture de figurines et sur un possible attachement accru. Il faudrait effectuer des tests pour comparer les appréciations d’un jeu aux figurines pré-peintes, non-peintes et peintes en DIY
N’empêche
Ouvrir sa boîte de figurines non-peintes, plates, et passer du temps, souvent beaucoup, et de l’argent en achat de pinceaux et de peinture évidemment, pour finalement jouer ensuite avec ses propres « créations », choix de couleur, de personnages, puis peut-être en publier les photos sur Insta, Twitter, etc. Il y a quelque chose du mérite, du plaisir du travail accompli, d’appropriation, d’investissement. J’ai fait ça de mes propres mains, moi-même. Mais si au final, parfois, le résultat peut sembler… approximatif, mais qu’importe, on y a mis temps et tripes
Est-ce que les éditeurs qui laissent leurs figurines non-peintes sont conscients de cet effet Ikea, ou ne le font-ils uniquement que pour économiser les frais de fabrication supplémentaires liés à la peinture industrielle?
Le TED de l’un des chercheurs qui a découvert cet effet:
Et en plus court, condensé:


