Critique de jeu: Château Aventure. Ouvrir inventaire. Prendre jeu. Jouer. S’éclater

Temps de lecture: 8 minutes

Étonnant, passionnant, hilarant, crépitant. L’année ludique 2018 commence bien

  • Date de sortie : Février 2018
  • Auteur : Jared A. Sorensen, Antoine Bauza, Ludovic Papaïs, Corentin Lebrat, Anthony Combrexelle, Théo Rivière, Gabriel Durnerin et Ludovic Maublanc
  • Illustrateurs : Miguel Coimbra, Paul Mafayon, Jérémie Fleury, Xavier Collette, Vincent Joubert, Naïaide, Mathieu Leyssenne, Djib, Vincent Dutrait et Pierô, Maëva da Silva et Christine Deschamps
  • Editeur : IELLO
  • Nombre de joueurs : 2 à 600’000 (optimum à 5)
  • Age conseillé : dès 10 ans (plus jeune c’est également possible avec un bon accompagnement. A part pour le tout dernier scénario, prévu pour un public mûr)
  • Durée : 30-45 minutes
  • Thème : multiples (zombies, méd-fan, fantastique, pulp…)
  • Mécaniques principales : narration, coopération

Château Aventure, de quoi ça parle?

D’un personnage balancé dans un périple épique

Les scénarios, il y en a douze, proposent des ambiances, des univers différents: méd-fan de base, space-op, école de magie à la Harry P, zombies, pays merveilleux à la Mon Petit Poney…

Le jeu est extrêmement immersif, le thème fort puisque on vit des aventures balaises et scénarisées

Et comment on joue?

Un des joueurs ou joueuses incarnent l’ordinateur. Il ou elle a le livre sous le yeux avec le chapitre du scénario choisi et la carte en encart

L’ordinateur connaît le scénario, il l’a peut-être préparé à l’avance, ou pas forcément car on peut très bien le découvrir en jouant, et c’est lui qui donne alors les informations au personnage-joueur et qui valide les « commandes »

En bref, aucune règle.

En réalité, on peut y jouer en 2 secondes, il suffit de comprendre le système des « commandes », des instructions

Ordinateur? Personnage? Commandes?

Château Aventure est une adaptation, une transposition des jeux textuels joués dans les années 80 sur PC

Monter. Descendre. Inventaire. Sauvegarder

Des jeux à texte et sans illustrations qui demandaient à l’époque aux joueurs d’insérer des commandes courtes pour avancer dans le jeu. Monter. Descendre. Inventaire. Sauvegarder

Dans Château Aventure, c’est tout pareil. Un ou une joueuse incarne l’ordinateur qui place le décor et valide les réponses et interventions du personnage

Pour tout savoir sur les jeux textuels et se mettre dans l’ambiance pour Château Aventure, ARTE a réalisé un court docu péchu

Et comment on gagne?

Tout dépend du scénario. Mais en gros, le but est de faire le plus de points, généralement un 100%. On peut très bien avoir résolu l’aventure, être arrivé à la fin, mais sans être parvenu au score parfait. Ce qui pourrait inciter les joueurs et joueuses à rejouer (mais on le fait rarement)

Château Aventure est un jeu coopératif. Soit on gagne, soit on perd tous ensemble. Mais on ne perd jamais. On réalise juste, au pire, un score minable. Et oui, on peut mourir

Quoi, on peut mourir?

Oui

Très souvent, même. Pour des broutilles. C’est ça qui est drôle

Et on recommence toute la partie depuis le début. Oui, comme dans Time Stories. Sauf qu’on peut très bien « sauvegarder » le jeu en annonçant la « commande » et on reprendra la partie à cet endroit-là

Mais attention, selon les scénar, les « sauvegardes » sont limitées. Faut pas pousser grand-mère dans la fondue, surtout quand le caquelon est bouillant (expression helvétique)

Interaction?

Evidemment, très forte

Entre l’ordinateur, qui se marre bien à réagir aux interactions avec les autres, et « le » personnage en prise avec un récit trépidant placé et incarné par l’ordinateur

Un jeu qui ne se joue qu’à deux?

Non, et c’est tout l’intérêt du jeu. On peut y jouer jusqu’à 600’000, environ, c’est écrit sur la boîte

Toujours avec un seul et unique ordinateur qui a le scénario et le plan sous les yeux, et tous les autres qui incarnent un seul personnage, et qui donnent à chaque fois et à tour de rôle une indication, une « commande » à l’ordinateur. Celui-ci réagit et/ou improvise en fonction du scénario

Mais alors, à combien y jouer?

Alors oui, on peut y jouer à beaucoup

Mais soyons honnêtes, c’est clairement à 4-5 que le jeu prend son envol. Un ou une joueuse qui incarne l’ordinateur et les 3-4 autres le personnage

Oui, on peut très bien se faire un petit plaisir à deux, mais à plus ça devient beaucoup plus drôle

La revanche de IELLO

Les Space Cowboys ont toujours été les éditeurs en pole position des jeux narratifs et insolites. Notamment avec leurs cartons intersidéraux Time Stories et Unlock et leur reprise slash reboot de Sherlock

Avec Château Aventure, IELLO monte sur le ring et renvoie les Space dans les cordes en signant ici un titre fort, immersif, addictif et différent

(Alors oui, IELLO a traduit EXIT. Mais soyons sérieux deux minutes. EXIT? Un jeu qui porte très bien son nom. A éviter)

Toute l’histoire de Château Aventure

Pour briller en société et vous la péter lors de vos prochaines et nombreuses parties de Château Aventure, voici toute l’histoire du jeu. Dans les grandes lignes. Avec l’aide de Ludovic Papaïs, chef de projet chez IELLO (que l’on retrouve d’ailleurs croqué dans les règles):

C’est en 2003 que son auteur américain, Jared A. Sorensen, grand fan des jeux textuels et autres point n’click, sortit deux scénarios à faire tourner en conv: Château Aventure et Aventure dans la jungle, deux scénarios présents dans le reboot IELLO. Vu le succès rencontré, l’auteur a publié quelques années plus tard une version imprimée et publique en 2010

L’éditeur de jeux de rôle La Boîte à Heuhh, spécialisé dans la trad de jeux indé, en entend parler et décide d’assurer la trad. C’est en 2011 que la BàH en sort 500 exemplaires VF, qui se vendent assez rapidement. Malgré de nombreuses sollicitations, l’éditeur ne lancera pas un reprint

La Boîte à Heuhh ferme en 2013 et son boss, Ludovic Papaïs, est engagé comme chef de projet chez IELLO

C’est alors en avril 2016 qu’un reboot IELLO est décidé. Il faut dire que Ludovic continue de recevoir des demandes de reprint de la VF, ce qui l’a bien motivé. Et qu’entre temps, des auteurs lui proposent de participer au projet comme scénaristes. Un bon bouillon de culture

Il aura donc fallu près de deux ans, 22 mois, pour être précis, pour que le jeu voit le jour. La plus grande difficulté étant de faire avancer tout ce monde ensemble sur le jeu, auteurs et illustrateurs. Un gros paquet (cf intro de l’article avec tous les noms cités)

Alors, Château Aventure, c’est bien?

Terriblement

Vraiment

Oui

Petit format, petit prix, grand jeu

Une aventure à vivre, à partager à plusieurs. Rarement le terme de « jeu de société » n’aura été autant pertinent. Rire des commandes des autres, rire des réactions de l’ordinateur

C’est du Unlock, mais en plus narratif, en plus libre, en moins stressant et en plus drôle, surtout

C’est du Time Stories, mais en plus court, en plus incisif, en moins énervant, pas de multiples runs, et sans aucun hasard puisque aucun lancer de dé

Le rôle de l’ordinateur est crucial pour des parties passionnantes. Avec des injonctions foireuses à des commandes foireuses. La réussite de la partie dépendra beaucoup de l’ordinateur, de sa niaque et sens de la répartie

(Encore) un jeu Kleenex?

Oui

On se souvient tous de la polémique lancée lors de la sortie de Time Stories en 2015

2015

Cela paraît tellement lointain aujourd’hui, après des Pandémie Legacy, des Unlock, des Exit. Time Stories a essuyé les plâtres, le marché est désormais prêt et habitué à payer pour des jeux « jetables », à usage unique

Car oui, dans Château Aventure, une fois un scénar accompli, il y a peu de chance qu’on y retourne, tout sera connu. On pourrait s’amuser à un speedrun, juste pour le fun

Le speedrun, c’est quoi?

C’est ça (merci encore une fois à ARTE)

Donc 12 scénarios de 30-45 minutes chacun, et puis c’est tout

Et alors?

Pour la millième fois depuis Time Stories, tout est question d’un changement de paradigme, de mentalité. Quand on va au ciné, au théâtre, on paie (souvient bien plus) pour une expérience unique. Est-ce qu’on râle pour autant? Non. Pareil avec toute cette mouvance de jeux « kleenex », jetables, à usage unique. A expérience unique. Mémorable

Mais attention

Château Aventure n’est PAS du jeu de rôle. Les joueurs ou joueuses qui s’attendent à vivre du vrai jeu de rôle seront déçues puisque le jeu est linéaire, le scénario suit une carte bien précise avec des interactions et une résolution bien scriptées

Toutes les propositions sont possibles, mais peu sont acceptées. Tout est question de logique, d’écoute et de mémoire. Un objet mentionné par-ci, un lieu découvert par-là

Château Aventure, c’est un Livre dont vous êtes le Héros à vivre à plusieurs, mais au format très, très court, jouable en à peine 30 ou 45 minutes. Aucune comparaison possible avec du Legacy of Dragonholt, plus riche, plus immersif, plus long, plus ample

La première partie est surprenante, peut-être même décevante si on s’attend à quelque chose d’autre. Mais une fois qu’on a bien compris le concept immersif, narratif, incisif, on commence à saisir tout le plaisir qui en découle

Sausage-Fest 

Un petit hic toutefois, Château Aventure est très male-washing 😞

Huit auteurs différents ont écrit les scénarios. Même pas un seul signé par une femme! Et sur douze illustrateurs, que deux sont des femmes. C’est peu. C’est dommage

A quand une véritable parité aujourd’hui vraiment nécessaire dans le jeu de société?

Il est intéressant, et pertinent, et triste, de relever le décalage flagrant entre monde pro et public

Le monde pro, un monde principalement de couilles. Que des barbus chez TricTrac, et c’est pareil chez les éditeurs et auteurs à forte représentation masculine

A part peut-être une poignée d’exceptions: Hélène Graveleau chez Plato, Marilyne Aquino chez Ludovox, Charlotte Noialles chez Funforge, Mathilde Spriet chez Gigamic, Céline Casel chez Blue Orange, Caroline Deliens chez Blackrock, Maya Izzo chez Swissgames. A y regarder de plus près, toutes principalement dévouées à la comm. Les hommes à la création et à la gestion, les femmes à la comm? Pourquoi? Hasard ou coïncidence? Prenez vos stylos, vous avez 4h

Alors que le public, lui, est clairement plus équilibré. Car non, la pratique du jeu de société n’est pas dominée par les hommes (blancs). Comme ça, à vue de nez, notre Bar à Jeux attire 60-65% de femmes, et une présence féminine est encore plus marquée lors de nos multiples événements, Escape Games, Zombies ou Sherlock Live

Vivement un prochain Château Aventure aux scénarios uniquement signés par des femmes!!! Mais vraiment

Score

Anticipation 5/5. Le reboot des Parsely Games, adaptation des jeux PC des années 80, chez IELLO avec des auteurs chevronnés (Maublanc, Bauza, Rivière, Lebrat…)? Anticipation à coin

Pendant la partie 4/5. Un début de partie déstabilisant, une première partie peut-être décevante. Que du texte à lire / écouter / énoncé par « l’ordinateur », peu de liberté. Mais une fois qu’on a saisi le principe, on se sent vraiment captivé et transporté. Un univers à découvrir, des lieux à visiter, des objets à ramasser, des PNJ à rencontrer, des énigmes et situations à résoudre

Après la partie: 5/5. On rejoue quand? Maintenant? OK

Score final: 5/5. Addictif, narratif, immersif, incisif. Un titre fort de ce tout début d’année 2018. Si cette tendance des jeux narratifs se confirme, on peut s’attendre à une année ludique passionnante et surprenante. Et avec Château Aventure, elle commence bien

Et encore une dernière chose

Vous pouvez télécharger les règles ici

Et vous pouvez également télécharger un scénario de démo ici, rien que pour essayer

Vivement les traductions. Parce que je me vois bien utiliser ce jeu en cours de langue pour favoriser l’apprentissage d’une langue étrangère à l’école grâce au jeu. Ecoute, coopération, mémoire, compréhension. Aspects passifs de la langue (écoute, lecture) mais également actif (communiquer). Abenteuer Schloss, ach, du lieber Gott. Ou un Castle Adventure en sirotant le thé avec la Reine. Ou encore مغامرة القلعة (merci Google trad)

Le jeu ne sort que dans quelques jours, fin-février pour Cannes. Comme IELLO soutient le Bar à Jeux de Genève, nous avons pu obtenir un exemplaire démo une semaine avant sa sortie officielle

Mais vous pouvez déjà le précommander aujourd’hui. Et vous devriez, car il va s’arracher comme des petits pains bio

Prix constaté, environ 25 euros pour 12 scénarios. Ca fait… attendez je sors ma calculatrice (ou calculette, si vous habitez en France)… un poil plus de 2 euros par aventure. A ce prix-là, c’est moins cher que gratuit (oui, nous avons des actions chez IELLO, Gus&Co touche 6’217 euros par livre vendu)

Vous pouvez le trouver chez Philibert

chez Jeu du Bazar

Et si vous habitez en Suisse, chez Helvétia Games Shop

10 Comments

  1. C’est amusant, je n’ai pas la même expérience de jeu que toi 🙂

    Les conditions n’étaient peut-être pas idéales, mais j’ai surtout ressenti de la frustration dans la partie. La répétition des déplacements est abrutissante, et je n’ai pas vraiment eu de plaisir à finir la partie, malgré un score plus qu’honorable. Je n’ai jamais été fan des jeux de ce style sur ordinateur, c’est peut-être aussi une raison.

    Je crois surtout que le plaisir est du côté de l’ordinateur, qui ne construit pas une histoire avec ses joueurs comme peut le faire un MJ, mais les regarde se débattre dans des énigmes qui semblent simples lorsqu’on a la solution. Une forme de Schadenfreude 🙂

    1. Merci pour ton intervention et avis Clément

      Encore une fois, Château Aventure n’est PAS du jdr mais plutôt du Unlock narratif et sans cartes

      Linéaire, avec des énigmes. Le récit est contraignant, c’est tout l’intérêt et la difficulté du jeu

      Il faut le prendre comme un défi, une énigme à résoudre

  2. Bon bah, c’est noté. On va s’y mettre.
    Je ne sais plus quoi penser sur la ‘guerre’ unlock/exit… Les avis sont extrêmement variables (vous me direz : heureusement).

    NB : Hormis frau Brand, lady ‘Key’ dont le nom m’échappe et une italienne dont le nom m’échappe (Russian railroads ou Railroad revolution), je ne vois effectivement pas grand monde… Et encore, elles sont généralement en duo avec un mâle. Triste constat. Faut q ça cesse.

  3. J’avoue ne pas très bien voir l’intérêt de ce jeux : peut-être pour initier les jeunes enfants au Jeu de Role ?
    Mieux vaut se tourner vers le JdR qui sera moins restrictif dans ses possibilités… ou tout simplement jouer sur un ordinateur/console/etc.

    Pour ma part, ca commence a vraiment m’agacer cette nouvelle mode de vouloir faire avec le Jeu de Société la même chose qu’avec un support informatique (alors que ce n’est techniquement pas possible).

    1. Merci David pour votre questionnement pertinent

      Initier les jeunes enfants au jdr? Non, surtout pas, ou alors une très mauvaise initiation car le jeu est très peu libre et donnerait une mauvaise idée/image du jdr. Et « jeunes enfants », pas tellement non plus, car le niveau de concentration et d’écoute sont importants et peut-être rédhibitoires pour des plus petits (j’ai un fils de 4 ans et une fille de 3, donc je connais un tout petit peu la question…)

      Alors, pour qui est-ce que le jeu est destiné? Pour des adultes qui ont envie de relever un défi. Une sorte de mini Escape Game slash jeu d’enquête slash jeu narratif en (très) petit format

      A très vite sur Gus&Co David, merci pour votre participation. Et salutations à la Wallonie!

  4. Un peu comme Clément (et pour cause ?).

    Si on joue linéairement comme devant un jeu vidéo des années 1980 (donc à répéter chaque étape et si on se trompe, tout refaire puis revenir), c’est un poil fastidieux à mon goût. Le MJ peut être plus indulgent pour zapper un peu, cela dit.
    Bref, pas trop ma came. Et encore moins si on ajoute le côté « jetable » du jeu (comme Unlock en effet, une raison pour laquelle ce jeu là non plus ne me plaît pas vraiment)

    Cela dit, « Château Aventure » est très fidèle aux jeux vidéo sus-mentionnés, ça, on ne peut pas lui enlever 😀
    Et je peux concevoir que ça peut être sympa pour des enfants assez grands comme activité de groupe. Déjà qu’on m’a pas écouté pour le poisson… :/

  5. Je fait parfois des animations « initiations aux jeux de rôles » en bibliothèques, et j’utilise les Parsely Games (l’ancêtre de Château Aventure) quand les groupes sont pressés/hétéroclites ou trop nombreux. Ca fonctionne très bien.

    Effectivement ça n’est pas vraiment du JDR (et je le dit bine à chaque fois), mais il y à quand même un personnage (même si commun), un scenario (même si scripté) et un MJ (même s’il est sur des rails). Ca permet de donner un avant gout à certains, et surtout c’est l’occasion de faire jouer la famille entière, ado renfrognée et grand mère inquiète comprise.

    Même avec 10 joueurs d’âge varié ça passe, et Sorensen à fait des sessions avec une centaine de joueurs sans trop de soucis. Un jour qu’il avait une extinction de voix, il à même mené une partie sans parler, avec un vidéoprojecteur et un traitement de texte ^^

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