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Critiques de jeux,  Jeux de plateau

Bot Factory : Une chronique ouvrière

🤖 Bot Factory par Lacerda : un jeu où optimiser des robots révèle notre quête d’efficacité. Mais est-ce juste un jeu ?


Bot Factory : L’usine et l’ouvrier

Poursuivant son œuvre autour de la mécanique du placement d’ouvrier, l’auteur Vital Lacerda signe avec Bot Factory une cinglante évocation de notre monde productiviste.

En 2014, Vital Lacerda créait Kanban: Automotive Revolution (Stronghold Games), un jeu inspiré par la méthode de gestion de production en flux tendu mise en place à la fin des années 1950 dans les usines Toyota. Dans ce jeu, les participants incarnent des managers ambitieux chargés de maximiser la production de voitures dans l’usine.

Après avoir poursuivi son exploration du thème et de la mécanique avec la version épurée Kanban EV (2020, Eagle-Gryphon Games), Lacerda s’est associé à l’auteur portugais João Quintela Martins pour étendre le concept dans Bot Factory. Cette fois-ci, fini les managers et les voitures : vous êtes les ouvriers d’une chaîne de montage chargés de produire un maximum de robots-jouets.

Les produits changent, mais le système reste le même. Qui a dit que les jeux n’avaient rien à voir avec le monde réel ?

Bot Factory matériel

Le moteur et la machine

Bot Factory est un système relativement simple à appréhender (bien plus que ses prédécesseurs), à condition d’être à l’aise avec une certaine capacité d’abstraction et de disposer d’une patience ludique pour comprendre sa logique (il est donc déconseillé pour initier au jeu moderne des non-initiés).

Dans son essence, Bot Factory est un jeu de collection avec un système de placement d’ouvrier utilisant le draft ouvert (open drafting) – comment, étant donné son thème, pourrait-il en être autrement ?

La mécanique de jeu connue sous le nom de « placement d’ouvrier » (worker placement) vous est probablement familière. Elle est assez similaire à un système de draft d’action : à chaque tour, vous choisissez une action disponible parmi un panel limité et accessible à tous les joueurs. Une action choisie n’est plus disponible pour les autres, et vous devez généralement sélectionner une action différente de celle que vous avez réalisée au tour précédent (ce qui favorise mécaniquement la rotation des phases de développement du jeu). Ce système, qui peut sembler complexe, est rendu cognitivement accessible par l’utilisation de pions « ouvriers » (meeple, cubes ou autres) qui servent de façon purement ergonomique à matérialiser visuellement le choix et l’historique de vos actions.

Dans Bot Factory, les actions consistent essentiellement à acquérir des pièces de robot et à former des séries complètes par couleur. L’objectif mécanique du jeu est de réaliser le score le plus élevé en fin de partie en formant un maximum de robots complets. L’optimisation et la planification de vos coups sont donc au cœur de l’expérience et du plaisir de jeu.

Il n’est pas très utile de détailler ici toutes les règles. De très complètes expli-parties ou vidéos de règles existent déjà sur Internet, et il est toujours possible de télécharger le livret de règles. Comme beaucoup de jeux modernes d’optimisation, le moteur est bien huilé et vous ne rencontrerez pas de problème mécanique. Vital Lacerda a perfectionné son système depuis plus de dix ans et c’est certainement ici sa version la plus aboutie : un jeu plus épuré, plus court, avec des règles simplifiées et un flux bien dosé. Vous êtes entre de bonnes mains.

Certaines micro-causalités sont également bien pensées, comme les pénalités en fin de partie pour les pièces non-utilisées (pas de gaspillage !), ou encore la possibilité de dépenser l’une des ressources du jeu (jetons « prise de parole ») pour influencer certaines variables (comme la valeur finale des robots) ou éviter de passer votre tour lorsque votre ouvrier se trouve sur le même plateau que Sandra, le « bot » du jeu qui circule dans l’usine pour vous surveiller (en plus de bloquer des actions).

Le jeu tourne, l’usine tourne, le monde tourne – jusqu’ici tout va bien. Mais en réalité, la question à se poser est : de quoi parle réellement ce jeu ?

Les Temps Modernes (Chaplin, 1936) – I, Robot (Alex Proyas, 2004)

La carrosserie et la destination

Vous incarnez donc les ouvriers d’une chaîne de montage avec un objectif narratif clair : vous devez tenter d’impressionner les dirigeants en devenant « encore plus productif ». Si vous parvenez à les convaincre de votre « enthousiasme », vous pourrez peut-être obtenir un poste de superviseur et quitter la chaîne de montage. Ne riez pas du jeu : les valeurs que promeut notre société sont-elles vraiment si différentes ?

C’est là tout le génie de Bot Factory : ne plus dissimuler son moteur de jeu derrière un thème fantaisiste (comme la construction de cathédrales, le calendrier maya, l’architecture médiévale ou le développement agricole), mais représenter explicitement ce que le jeu vous fait faire : travailler à optimiser votre rendement et à gagner votre valeur sociale par la performance. Malgré ses illustrations aux formes enfantines et son matériel joyeux, le jeu nous tend un miroir sans concession : le sujet, c’est bien l’obsession contemporaine pour l’optimisation et la productivité. Notre société n’a à ce point plus honte de sa propre aliénation qu’elle s’en amuse sous la forme d’un jeu de plateau.

L’illustration de la boîte de jeu indique parfaitement le sentiment qui se dégage face à ce constat : l’humain isolé dans ce monde de machines, vu comme une autre pièce de rechange. Dans cet univers où les robots fabriquent des robots, nous ne sommes que des presse-boutons, nous-mêmes robotisés par les actions mécaniques dans lesquelles nous enferment les processus (dont la méthode Kanban est l’illustration parfaite). Les ouvriers-joueurs deviennent ces mêmes robots qu’ils sont censés fabriquer, le tout sous la joyeuse couverture du divertissement, l’impératif contemporain qui consiste à s’amuser partout et tout le temps – tant que les chiffres sont au rendez-vous.

Les plateaux de CO2 : Second Chance, Kanban et Kanban EV (autres jeux signés Lacerda)

S’il vous vient spontanément à l’esprit de me dire, « Mais ce n’est qu’un jeu ! », je me permettrais de vous répondre : le jeu est toujours un discours sur le monde dont il est le produit, qu’il le fasse via une critique consciente ou une mimèsis involontaire et inconsciente. Sans chercher à prendre parti ou à porter de jugement moral, Bot Factory pose malgré tout la question du pourquoi. Pourquoi tout cela, pour quelle finalité ? La question est posée à deux échelles : celle de la société – et celle du jeu. Car paradoxalement, Bot Factory remplit à ce point et malgré lui sa fonction critique que la réponse épidermique au terme de la partie est bien… celle de ne plus avoir envie de rejouer. Pas parce que le jeu est mauvais, mais bien parce qu’il frappe à la porte de notre léthargie et assène la question du sens que l’on donne à cette sacro-sainte productivité.

Dix ans plus tôt, Vital Lacerda concevait le jeu CO2 (et plus tard CO2: Second Chance, la version coopérative), un éco-jeu qui amenait les joueurs et joueuses à gérer un fournisseur d’énergie avec l’objectif de réduire la pollution et de répondre à la demande croissante d’énergie verte, tout en générant des profits. Malgré ce grand écart thématique, la filiation avec Bot Factory se dessine : l’œuvre de Vital Lacerda interroge bel et bien notre société productiviste, dont l’horizon indépassable reste le rendement et l’optimisation des processus, quel que soit son objet (la production d’énergie ou les Tamagotchis). Ces plateaux de jeux aux multiples circulations, cases et actions, dressent le portrait d’une certaine complexité du monde que l’on cherche désespérément à dompter. Apprendre à jouer (et peut-être à « gagner », sans trop savoir quoi), c’est déjà nourrir le fantasme de l’hyper-contrôle, mais c’est dans le même temps une étape nécessaire pour comprendre cette étrange partie que nous jouons collectivement — et envisager autre chose.

Les jeux de plateau vous font-ils réfléchir sur la vie réelle ?

Bot Factory, verdict

Alors, Bot Factory, j’achète ou je n’achète pas ? Mauvaise question. S’il y a une chose à retenir de ce jeu, c’est bien l’urgence de sortir du logiciel productiviste. Je vous propose plutôt de vous interroger en ces termes : Bot Factory (et tous les jeux qui vous passent entre les mains), j’y pense ou je n’y pense pas ?

Cool

  • Un moteur de jeu abouti, qui bénéficie de l’expérience solide de l’un de ses auteurs sur des productions et un système similaires.
  • La thématisation qui ne cache même plus son cynisme.
  • Un plateau à assembler (comme des fiches Kanban), très lisible et dont l’illustration marie très joliment le thème aux zones mécaniques du jeu.
  • La possibilité de jouer en solo et des règles adaptées pour 2 : l’expérience est optimisée de 1 à 4.
  • Un thermoformage pour le rangement des pièces dans la boîte.

Moins cool

  • La roue de production qui doit tourner pour distribuer les pièces : amusante au début, mais fastidieuse à la fin.
  • Un prix de 60€.
  • Une partie suffit (et après, on descend dans la rue).
  • Un thermoformage pour le rangement des pièces dans la boîte… en plastique.

Neutre

  • Le jeu situe l’action dans une « usine de jouets » : mais en réalité, on est vraiment dans une usine de robots. Peut-être est-ce une façon de nous dire que la robotisation est déjà une forme de gamification du monde ?

Note : 4 sur 5.

  • Label Dé Vert : Non. Pour en savoir plus sur le label Dé Vert, c’est ici.
  • Création : João Quintela Martins, Vital Lacerda
  • Illustrations : Pedro Soto
  • Édition : Eagle-Gryphon Games
  • Nombre de joueurs et joueuses : 1 à 4 (tourne bien à toutes les configurations)
  • Âge conseillé : Dès 14 ans (bonne estimation)
  • Durée : 45 minutes
  • Thème : Usine
  • Mécaniques principales : Placement d’ouvriers, tuiles. Pour en savoir plus sur les différentes mécaniques de jeux, c’est ici.

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2 Comments

  • Lionel Yon

    N’oublions pas que la productivité et la consommation sont génératrices de richesses,elles mêmes génératrices de taxes et impôts,eux mêmes générateurs de l’accès à l’éducation,la santé,la sécurité,les aides sociales et j’en passe…c’est le résultat d’un choix collectif protecteur de nos familles,de notre groupe social,de nos institutions….ce n’est pas obligatoirement le plus mauvais choix !

  • David

    Merci pour ce passionnant article, là où les jdr sont à mon goût, souvent tristement représentatifs de nos désirs de conquête, d’optimisation de tout, de compétitivité.

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