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Boonlake. Plongée en eaux profondes

Boonlake, le tout nouveau gros jeu de l’auteur autrichien Alexander Pfister. Attention, grosse claque, intense !


Boonlake

Vous êtes enfin arrivé à Boonlake. Cette région abandonnée, qui se trouve au bord du lac du même nom, semble presque inhabitée. Il ne s’y trouve qu’un petit groupe de personnes, qui protègent la nature et essaient de développer la vie selon leurs idéaux. Cette terre n’a pratiquement pas été explorée, mais une chose est sûre, ce superbe environnement offrira de précieuses opportunités d’améliorer la vie des habitants de Boonlake.

À votre tour, vous devez choisir une action dont tous les joueurs bénéficieront : explorer, s’installer, élever des bovins, recruter, moderniser, construire, naviguer… Quels objectifs poursuivrez-vous ? C’est à vous de décider… dans Boonlake.

Un thème absent

Ça, c’était pour le pitch. Deux paragraphes, et puis c’est tout. Boonlake ne propose plus rien. Côté thématique et récit, Alexander Pfister nous a habitués à plus, à mieux. À l’instar de CloudAge ou Maracaibo. Soyons honnêtes dès le départ. Boonlake ne nous a pas fait vibrer. Vous cherchez un jeu de plateau qui vous transporte, qui vous fait vivre une aventure, qui vous propose de découvrir un thème ou un contexte ? Dans Boonlake, le récit est plus que superficiel. Il ne tient donc que sur ces deux malingres paragraphes.

Boonlake est, pour faire simple, un jeu de gestion de… bétail. On aura vu des thèmes plus… sexy dans le milieu du jeu de société.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Pfister s’intéresse à ce sujet, Western Trail parlait déjà de la même chose. Un dada de l’auteur ?

Boonlake est un jeu de gestion et de « civilisation » pour 1 à 4, dans un futur (proche ?) post-apo, dans lequel les êtres humains se sont retranchés dans des communautés rurales, sur les rives de Boonlake, le lac Boon, pour relancer un semblant de civilisation prospère. C’est un peu CloudAge, mais au niveau du sol.

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À vous de jouer pour trouver de la nourriture, des ressources, des infrastructures et de l’énergie pour votre communauté pour la faire progresser, tout en élevant du bétail, donc.

On se trouve ici face à un pur jeu mécanique dit à l’allemande : actions, ressources, tuiles, objectifs. Rarement un jeu aura été aussi froid, avec un succédané de thème abscons et inerte. Mais ce n’est pas là qu’il faut chercher le plaisir du jeu. Car Boonlake, quelle claque !

Une prise en main rocailleuse

Ne vous y trompez pas. Boonlake est un gros, gros, gros jeu. Complexe, ample, profond, stratégique, il vous faudra bien compter 3-4h pour votre première partie. Entre lecture des règles claires mais copieuses, fastidieuse installation et partie qui se joue en deux robustes manches, entrecoupées de quatre décomptes intermédiaires, Boonlake est clairement un jeu qui se mérite.

Comme l’excellentissime Ark Nova également sorti il y a quelques semaines chez le même éditeur Super Meeple, dites-vous que votre toute première partie est flinguée. Il y a tellement de mini-règles à maîtriser, de picto à reconnaître, et surtout d’enjeux à contrôler qu’il est juste impossible, impensable de profiter de sa première partie. Qu’importe. On est bien ici face à un jeu Core pour Gamers comme seul Super Meeple sait nous les proposer.

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Petit conseil. Avec un tel gros jeu, on a souvent tendance à jouer « le nez dans le guidon ». Et à découvrir en toute fin de partie, à ses dépens, qu’en fait, on aurait dû faire ceci, cela. Pour votre toute première partie, comme pour Ark Nova, n’allez pas au bout de votre première partie. Ne faites que deux décomptes à 2, ou un seul à 3-4. Puis passez directement au décompte final, juste pour comprendre ce qui vient de se passer et comment jouer. Comment mieux jouer votre prochaine vraie partie.

Outre son thème, absent, Boonlake présente un autre souci. Il y a un tel débit de de picto de tous les côtés, de mini-règles, qu’on finit par s’y noyer, dans ce lac. Une aide de jeu personnelle aurait été bienvenue. Elle manque cruellement.

Des mécaniques rutilantes

Boonlake se réapproprie la mécanique de Race for the Galaxy. À votre tour, vous avez le choix entre 7 actions : progresser, découvrir, bâtir, etc. Vous en choisissez une, vous l’effectuez. Sachant que comme RftG pour les intimes, chaque action choisie permettra aux autres, et à vous-mêmes aussi, en principe, d’en faire une autre, même si ce n’est pas vous qui avez choisi.

Une mécanique que l’on retrouve également dans un autre excellent jeu, Ceylan. Autrement dit, il va bien falloir transpirer des neurones pour faire le bon choix d’action. Ce que je choisis pour m’arranger pourrait également arranger les autres. Chanmé, cruel, passionnant ! Il va falloir non seulement faire des choix stratégiques pour soi-même, pour son propre développement, mais également pour ne pas trop avantager les autres. Dans Boonlake, l’analysis-paralysis se tapit dans les profondeurs.

Une interaction subtile

Dans Boonlake, l’interaction n’est pas brutale. Pas de conflit, pas de majorité. Le choix de l’action augmente l’interaction tout en diminuant le temps d’attente entre ses tours. De quoi augmenter l’intérêt et l’engagement au jeu.

On peut bien sûr chouraver quelques emplacements sur les tuiles avant les autres, mais rien de bloquant ou de rédhibitoire. Boonlake, comme dit plus haut, est un pur « jeu à l’allemande », i.e. plus mécanique et stratégique que tactique et belliqueux. On construit par-ci, on pose par-là.

Et encore une fois, comme à nouveau dans Ark Nova, tous les points sont visibles. Rien n’est caché. On voit son avance, ou pas, sur la piste des scores. Et le danger de voir les autres nous dépasser. Pas d’objectifs personnels, pas (trop) de salade de points de victoire. On ne pourra pas compter le nombre exact des points finaux possibles, cela prendrait trop de temps, mais on peut se faire une petite idée. Ou se faire rattraper, attristé.

Boonlake, à combien y jouer ?

Boonlake se déguste très, très bien en solo. Les règles proposées surpassent le pis-aller. On a ici vraiment affaire à une réelle expérience ludique unique.

À 2 ou 3 le jeu est aussi excellent. À 4, la tension est à son comble, certes, mais le jeu ralentit quelque peu. Même si on joue tout le temps, même hors de son tour.

Boonlake, verdict

Avec les années, le truculent auteur autrichien Alexander Pfister s’est taillé une solide réput sur le marché du jeu de société. Et ça se voit, se savoure avec Boonlake. Des mécaniques riches, rutilantes et ripolinées. Un jeu profond comme un lac. Est-ce le meilleur jeu de l’auteur ? Peut-être pas. Car il lui manque son goût immodéré pour des jeux flirtant avec la narration et évolutifs.

Ce qui fascine, toutefois, dans Boonlake, c’est cette mécanique, simpliste, captivante, de choix d’actions. 7 actions, et puis c’est tout. C’est beaucoup, certes, mais plus le jeu avance et plus la tension augmente. Comme une rivière au débit qui augmente, au fil de l’eau, de la partie, les tours filent, foncent, défoncent. Se baigner dans Boonlake, c’est vouloir tout faire, tout essayer, sans jamais y parvenir. On en sort essorés, mais heureux.

👉 Vous pouvez consulter les règles du jeu en anglais ici.


Grandiose !

Note : 5 sur 5.

  • Auteur : Alexander Pfister
  • Illustrateur : Klemens Franz
  • Éditeur : Super Meeple pour la VF
  • Nombre de joueurs et de joueuses : 1 à 4 (tourne mieux à 1-3)
  • Âge conseillé : Dès 14 ans (pas moins !)
  • Durée : 2-3h (pas moins !)
  • Thème : Post-apo rural
  • Mécaniques principales : Gestion, ressources, objectifs

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Article écrit par Gus. Rédacteur-en-chef de Gus&Co. Travaille dans le monde du jeu depuis 1989 comme auteur et journaliste. Et comme joueur, surtout. Ses quatre passions : les jeux narratifs, sa ménagerie et les maths.

5 Comments

  • Rémy

    Bonsoir
    Merci pour cette présentation ! Ça fait envie mais après avoir acheté GWT, j’ai pris Macaraibo et grosse déception. Trop redondant. Et c’est parfois le cas avec les jeux de cet auteur.
    Là, on est sur quelque chose de plus différent ?

    • Gus

      Oui, un poil, Rémy. Et avec tellement d’ouvertures stratégiques qu’il paraît difficile d’en faire le tour.

      Votre intervention soulève un débat intéressant. Le facteur « auteur ». Certains nous fascinent. D’autres nous repoussent. Et quelle que soit leur sortie, on a tendance à les encenser ou les bannir.

      Je suis comme vous, Rémy. Certains auteurs peuvent sortir n’importe quelle bouse 💩 et je frétille. Et vice versa. C’est un biais. Qu’on appelle l’effet halo et l’effet horn : https://gusandco.net/2021/04/21/biais-psychologie-jeux-achat/ point 7 & 8.

      Et non Rémy, je ne donnerai pas les noms des auteurs ou autrices qui me rebutent 😅

  • Rémy

    🤣
    Nous sommes d’accords, ne parlons pas de ceux qui fâchent, ça reste souvent objectif.
    Bon, je vais prendre le temps de regarder précisément ce jeu et voir si je vais franchir ce pas.
    En même temps, l’extension de Star Wars bordure extérieure… quelle vie compliquée 😀

    • Tapisdejeu

       » Et non Rémy, je ne donnerai pas les noms des auteurs ou autrices qui me rebutent 😅  »

      Je pense à Bruno Cathala par exemple, il y est des choses qui ne peuvent se cacher… Malgré soi. Je ne trouve pas honteux ni même irrespectueux de s’en ouvrir. Au contraire, la démarche est saine, ça donne à voir l’épaisseur des choses. Nul ne vous jugera pour cela, si un article est traité avec honnêteté intellectuelle et avec sérieux.

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