Jeux de plateau

Journée des Droits des Femmes. Des jeux de société culte créés par des autrices

Aujourd’hui 8 mars, c’est la Journée des Droits des Femmes. Penchons-nous sur quelques jeux de société créés par des autrices de jeux.


Quelques femmes autrices de jeux

Nous sommes le 8 mars. Pour célébrer la Journée Mondiale des Droits des Femmes (c’est quand même dingue qu’on ait besoin d’un jour spécial pour cette cause. Si elle a lieu, c’est qu’il se passe quand même un truc étrange dans notre société, non ???), nous vous proposons de nous intéresser aujourd’hui à plusieurs jeux de société connus créés par des femmes autrices.

Il faut noter que si, aux dernières statistiques, les femmes composent 50% de la population mondiale, dans l’industrie du jeu de société, on est loin du compte. Alors certes, beaucoup de femmes illustrent les jeux, et beaucoup d’entre elles bossent dans la comm pour les maison d’édition. Mais c’est un peu tout.

Il n’y a qu’à voir les jeux primés à l’As d’Or il y a quelques jours. Sur les quatre titres, aucun n’a été créé, pas même co-créé par une femme. Aucun. On critique souvent, et à juste titre, les remises de prix pour les films, Oscars ou Césars, comme n’étant pas assez inclusifs. Dans le jeu de société, c’est pire.

Les femmes autrices de jeux de société existent, pourtant. Elles sont minoritaires, et de loin, mais pas inexistantes pour autant. Certaines d’entre elles ont même joué (c’est le cas de le dire) un rôle majeur, en créant des jeux iconiques, classiques.

Voici une petite liste, en vrac et non-exhaustive bien sûr, de quelques jeux connus, culte, créés par des femmes. Pour leur rendre hommage, aujourd’hui, Journée Internationale des Droits des Femmes.

Monopoly

Commençons par le plus évident, le plus connu, le plus… old-school, le Monopoly. Faut-il encore le présenter ?

Oui, c’est une femme qui a créé le jeu, aujourd’hui vendu à plusieurs dizaines de millions d’unités. Elizabeth Magie était l’autrice d’origine. Elle n’a pas touché grand-chose pour son jeu. Un homme, Charles Darrow, l’a racheté pour des… cacahouètes.

Charles Darrow était un vendeur de chauffage de Philadelphie. Il est généralement crédité pour la création du Monopoly. La vérité est donc ailleurs.

Il a en réalité repris (volé ?) l’idée à une femme. Elizabeth Magie a créé un jeu de société très similaire à celui auquel on joue aujourd’hui. Son jeu était connu sous le nom de Landlord’s Game, dont elle a déposé le brevet en 1903. Parker Brothers n’a commencé à fabriquer le Monopoly de Charles Darrow que 30 ans plus tard.

Elizabeth Magie, très engagée politiquement, a créé le jeu comme une protestation contre les monopoles établis par les riches John Rockefeller et Andrew Carnegie. Charles Darrow a revendiqué une version du jeu comme étant la sienne et l’a finalement vendue à Parker Brothers. 

Parker Brothers a alors conclu un accord avec Magie pour racheter le brevet de son Landlord’s Game, ainsi que deux autres de ses idées de jeux, qui n’ont par ailleurs jamais été commercialisées. Les revenus de Darrow sur le jeu lui ont rapporté des millions de dollars. Tandis que Magie n’a gagné que… 500 dollars grâce à son contrat.

👉 À lire également : 10 choses étonnantes que vous ne saviez pas sur le Monopoly.

Qwirkle

Décerné par un parterre de journalistes germaniques spécialisés en jeux de société, le Spiel des Jahres existe sans interruption, même pendant la pandémie, depuis 1979. Avec chaque année des nominations en printemps et l’annonce des prix en juillet.

Sur les 43 ans de Spiel, on ne compte que quatre noms de femmes autrices. Quatre. Et encore, trois d’entre elles sont associées à des hommes.

  • 1983, Dorothy Garrels pour Scotland Yard, en collaboration avec cinq auteurs masculins, Werner Schlegel, Fritz Ifland, Manfred Burggraf, Werner Scheereret et Wolf Hoerman.
  • 1985, Suzanne Goldberg pour Sherlock Holmes Détective Conseil, en collaboration avec deux auteurs masculins, Gary Grady et Raymond Edwards.
  • 2006 (sacré bond dans le temps pour retrouver la prochaine), avec Karen Seyfarth pour L’ Aventure Postale, en collaboration avec son mari Andreas Seyfarth.
  • Et bim. 2011, avec Susan McKinley Ross, c’est, enfin une femme autrice qui remporte le prix toute seule, avec Qwirkle.

Qwirkle est un jeu familial de tuiles dans lequel on essaie de constituer des rangées similaires ou différentes. En plaçant vos tuiles de manière stratégique, vous pouvez marquer des points pour gagner. Simple, accessible, Qwirkle reste un grand classique. Et le seul jeu d’une autrice, Susan McKinley Ross, qui a remporté le fameux Spiel à elle toute seule en 43 ans !

Wingspan

Comment parler des meilleurs jeux créés par des femmes sans mentionner Wingspan ? Sorti en 2019, ce jeu a été un véritable phénomène dans l’industrie du jeu de société. Et aujourd’hui, trois ans plus tard, il continue à faire parler de lui.

Des oiseaux, des nichoirs, des œufs, des écosystèmes. Un jeu aussi bon que beau. Et créé par une autrice, l’américaine Elizabeth Hargrave, qui a par ailleurs publié une liste de toutes les femmes autrices et non-binaires de l’industrie.

👉 À lire également : Wingspan, comment un jeu de société sur les oiseaux est devenu un blockbuster.

Jenga

Oui, le Jenga a également été créé par une autrice. Le monde entier connaît ce jeu d’adresse dans lequel on retire progressivement les pièces d’une tour pour les replacer à son sommet jusqu’à ce qu’elle finisse par perdre l’équilibre. Son nom vient du verbe swahili « kujenga », signifiant « construire ». « jenga! » en est l’impératif.

L’inventeur de Jenga est en réalité une femme. Et elle ne savait pas qu’elle avait inventé le Jenga.

Leslie Scott est née à Dar es Salaam en Tanzanie et a passé sa jeunesse à s’installer dans des villes africaines. Dans les années 1970, la famille de Scott jouait souvent avec la pile de blocs de construction amassés par son frère, les utilisant pour construire une tour qui s’effondrerait s’ils ne faisaient pas attention. La famille a tellement aimé le jeu qu’ils ont finalement commandé des briques de charpentier de bonne qualité pour en améliorer l’expérience de jeu.

Ce n’est que plus tard que Scott réalisa que le jeu avait été créé au sein de sa famille. «Ce n’est que lorsque j’ai déménagé à Oxford que j’ai réalisé que ce n’était pas quelque chose que tout le monde faisait», a déclaré Scott à la Gazette de Somerset en 2010.

À Oxford, en Angleterre, Leslie a travaillé chez Intel en tant que conceptrice de jeu en interne pour aider les employés à acquérir de nouvelles compétences. Dans ses temps libres, elle organisait des repas entre amis. Scott a alors décidé de commercialiser son jeu. Jenga, qui signifie «construire» en swahili, en lien avec la Tanzanie, a été lancé au Royaume-Uni en 1983 et partout ailleurs en 1986.

Et à cause du jeu, l’autrice a presque fait faillite !

Les premières ventes de Jenga n’étaient pas fofolles. Et puisque Scott payait elle-même pour la prod, l’échec du jeu portaient de lourdes conséquences pour les finances personnelles de Leslie. En 2009, elle a même déclaré au Oxford Times qu’elle envisageait de vendre sa maison et ses actions d’Intel pour continuer à financer le jeu. Heureusement, sa famille est intervenue et l’a soutenue. Son partenaire d’alors a accepté de se porter garant d’un prêt et la mère de Scott a accepté d’hypothéquer sa maison pour un deuxième prêt.

Leur confiance a été récompensée lorsque le jeu est apparu à la Foire du jouet de Toronto en 1986. Scott a reçu des commandes pour 400 000 exemplaires. Quand Alan Hassenfeld, alors directeur général de Hasbro, a vu le jeu, sa réaction a été: « Nous devons juste l’avoir. » Il a rapidement acheté les droits de distribution pour les États-Unis.

Jenga est sorti en Amérique du Nord en 1986 et est devenu un succès immédiat, bien que le contrat de Scott ne soit pas top top, Leslie a déclaré qu’elle ne touchait « que » 20% des redevances sur le jeu, un montant qui avoisine les cinq centimes pour chaque 10$ que le jeu coûte (en gros). 20%, c’est déjà pas mal pour un ou une autrice de jeu. La plupart du temps, aujourd’hui, ce sont plutôt entre 5 et max 10%, avant commercialisation.

👉 À lire également : Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le Jenga (sans jamais oser le demander).

Ora Coster

OK, je triche un peu ici. Ce n’est pas un jeu, mais le nom de l’une des autrices au nom le moins connu, qui pourtant a créé toute une ribambelle de jeux connus. Le Qui-est-ce, c’est elle. Le Go Pop!, c’est elle aussi. Unanimo, chez Cocktail Games, aussi.

Cette autrice israélienne nous a quitté en juin de l’année passée à l’âge de 90 ans, avec près de 190 (!) jeux créés et co-créés avec son mari, Théo Coster. Un destin de d’autrice de jeux inouï ! Même à 90 ans, Ora Coster s’est toujours montrée créative.

Elle est décédée le 28 juin 2021, laissant derrière elle plus de 190 jeux. Elle a été inhumée dans un cimetière de Tel-Aviv aux côtés de son mari Theo, décédé deux ans auparavant, avec qui elle fut mariée pendant… 62 ans.

Clin d’œil à la postérité, leurs pierres tombales ont été conçues comme deux figures du Qui est-ce ? et la police d’écriture ornant les stèles est en forme de… bâtonnets de glace qui s’assemblent. En référence à Icetix, un autre jeu de construction qu’Ora a créé avec son mari.

Les tombes d’Ora et Theo Coster à Tel Aviv.

👉 À lire également : L’autrice Ora Coster nous a quittés, nous laissant avec 190 jeux radieux en bel héritage.

Et encore une chose

Pour poursuivre sur ce sujet, voici quelques articles qui pourraient vous intéresser.

Bonne Journée Mondiale des Droits des Femmes à vous !


Article écrit par Gus. Rédacteur-en-chef de Gus&Co. Travaille dans le monde du jeu depuis 1989 comme auteur et journaliste. Et comme joueur, surtout. Ses quatre passions : les jeux narratifs, sa ménagerie et les maths.

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