Jeux de plateau

Avec la crise maritime qui s’aggrave, l’industrie du jeu de société retient son souffle

Moins de containers, port fermé. La crise mondiale s’aggrave. Chronique de temps difficiles annoncés.


La crise s’aggrave

Nous vous le révélions samedi. La sortie tant attendue du jeu Frosthaven, qui devait être envoyé à plus de 80 000 backers d’ici a quelques semaines, a été repoussée pour éviter un surcoût. D’autres jeux en revanche, ont décidé d’augmenter leur prix. La raison ? Les coûts du fret de la Chine ont explosé ! Le commerce mondial maritime connaît en effet à l’heure actuelle une crise inédite. Et la situation ne fait que s’aggraver.

Le vaste et complexe réseau mondial de ports, de porte-conteneurs maritimes et d’entreprises de camionnage qui transportent des marchandises dans le monde entier, jeux de société inclus, est dans la mouise. Les coûts du fret monte en flèche.

Et tout ça au pire moment de l’année, à l’orée de la rentrée ludique, des deux plus gros salons de jeux au monde, la Gen Con en septembre et Essen en octobre. Sans compter Noël en embuscade quelques semaines plus tard. Avec les cadeaux, Noël représente une période cruciale pour l’industrie du jeu de société.

Plus de 18 mois après le début de la pandémie, la perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales s’aggrave. De quoi générer des pénuries de produits de consommation. Et pour les entreprises, cela signifie également des augmentations de prix pour faire venir et expédier les marchandises.

Avec ces problèmes, et la crise sanitaire qui patauge et patine, la probabilité que les prix de nos jeux prennent l’ascenseur ces prochaines semaines est bien élevée.

Et rajoutez à cela un nouveau, gros, très gros grain de sable dans le rouage. Un terminal du port de Ningbo-Zhoushan au sud de Shanghai est fermé depuis le 11 août après qu’un docker a été testé positif au Covid-19.

Et alors ?

Les principales compagnies maritimes internationales, comme Maersk ou Hapag-Lloyd, ont dû « pousser les murs » pour s’adapter à cette situation compliquée. Ils ont par exemple ajusté leurs horaires de travail dans le but éviter le port fermé et ont averti leurs clients des retards engendrés.

Boule de neige, mais en été

Effet boule de neige, la fermeture partielle du troisième port à conteneurs le plus achalandé et actif au monde perturbe évidemment d’autres ports en Chine. Ce qui rallonge les chaînes d’approvisionnement qui souffraient déjà de problèmes récents au port de Yantian, avec, et vous le saviez déjà, des pénuries de conteneurs, ainsi que des fermetures d’usines liées au Covid au Vietnam et des effets qui continuent à se faire sentir du blocage du canal de Suez en mars. Mais si, rappelez-vous !

Bref, en un mot, c’est chaud !

Les compagnies maritimes s’attendent à ce que la tension sur l’économie mondiale se poursuive. Une situation qui augmente de manière massive le coût du fret et pourrait se rajouter à la pression sur les prix et sur les pénuries de certains produits. Dont le papier. à la hausse sur les prix à la consommation.

Le coût de l’expédition de marchandises de la Chine vers l’Amérique du Nord et l’Europe a continué d’augmenter au cours des derniers mois, selon les données de Drewry Shipping, basée à Londres.

L’indice mondial des conteneurs de la société montre que le coût de l’expédition d’un conteneur de 40 pieds sur huit grandes routes Est-Ouest a atteint 9 613 $ dans la semaine jusqu’au 19 août, en hausse de 360 % par rapport à l’année dernière. Ça pique !

Le plus grand bond de prix est observé le long de la route de Shanghai à Rotterdam, le coût d’un conteneur de 40 pieds s’envolant de 659 % pour atteindre 13 698 $. C’est le route maritime qui nous intéresse, qui est la plus affectée, et qui touche de plein fouet l’industrie du jeu de société qui produit principalement les jeux en Chine.

Quand la Chine éternue, le reste du monde s’enrhume, et c’est la grippe pour tous

La fermeture du terminal à Ningbo s’ajoute aux goulots d’étranglement découlant de la fermeture en juin de Yantian, un port à environ 50 miles au nord de Hong Kong. Toujours dû à des contaminations détectées chez les dockers. Le problème, c’est que la situation est tellement tendue que même la réouverture partielle, rapide, de Yantian, a nécessité un temps anormalement élevé pour absorber et résorber le choc, la crise.

Avec Ningbo à l’arrêt, certes momentané, une fois la quarantaine levée, le commerce international, déjà en mauvaise posture et santé, la situation s’aggrave. C’est maintenant que les entreprises, et les éditeurs de jeux, font leur stock pour les semaines, mois, événements à venir. Septembre à novembre sont les mois les plus busy, et à juste titre, avec les fêtes de fin d’année en approche.

Et si un port se ferme en Chine, c’est tout le moteur mondial et maritime qui se grippe. Mais je vous vois venir, bande de petits chenapans, vous vous dites que ça apprendra aux éditeurs de jeux de société d’aller faire produire en Chine. Que c’est le glas qui sonne pour une industrie qui se met, peu à peu, à imaginer un monde d’après, mâtiné d’éco-conception.

Oui, mais, minute, papillon. Ce n’est peut-être aussi facile que cela. Sur le canevas mondialisé, il n’y a plus de noir ou blanc. Même si produits en Europe, et uniquement en Europe, les jeux sont en réalité assemblés en Europe. Si vous jetez un coup d’œil à nos chroniques de jeux, quand nous mentionnons l’EcoScore du jeu référencé, nous utilisons le terme de « assemblé », et non plus « produit ». Car comme un… kebab, tous les éléments sont assemblés sur place dans l’usine de production. Et d’où vient le papier pour imprimer les règles, les cartes ? D’où viennent les encres, pour les cartes, les punchboards ? D’où vient le thermoformage, parfois présent dans une boîte de jeu, même si produit en Europe, à l’instar d’un Unlock ? De Chine, bien souvent.

Et effet de boule de neige, encore, avec un port, important, fermé, la congestion maritime se déploie à présent sur d’autres ports, pas forcément préparés à l’arrivée d’un nombre à présent conséquent de porte-conteneurs. C’est ainsi le cas des ports voisins de Ningbo, comme celui de Shanghai et de Hong Kong, qui doivent soudain accueillir les nouvelles routes, les nouveaux arrivants. Imaginez le trafic, et donc, qui dit trafic, dit… retards possibles. Les probabilités que votre navire arrive à l’horaire, au jour prévu, chutent.

Réseau

Encore une fois, tout ce commerce mondial maritime repose sur un système, un réseau bien huilé. Si l’un des rouages grippe, c’est tout le reste de la chaîne qui morfle.

Qui dit port fermé, dit entrepôt bloqués et capacité routière et ferroviaire chahutée. Et rajoutez à cela une pénurie de chauffeurs de camion, entre quarantaines et Covid déclaré, et vous obtenez une promesse pour un désastre annoncé.

Et comme toutes les entreprises cherchent des solutions alternatives, certaines compagnies ont décidé de passer par le fret aérien, ce qui vient à son tour engorger les cargos aéroportuaires. Bref, vous imaginez le jeu des dominos qui est en train de se jouer à l’échelle mondial, en vrai.

Une crise qui crisse

Aujourd’hui, en août 2021, nommez presque n’importe quoi et il semble qu’il en manque quelque part. Les stocks et les commandes ont de la peine à se reconstituer : pièces de vélo, puces électronique pour voiture, papier pour produire les jeux de société, etc. La liste est longue.

Les producteurs de biens de consommation prennent des mesures draconiennes pour répondre à la demande, comme changer l’endroit où les produits sont fabriqués et les déplacer par avion au lieu d’un bateau, mais cela prend du temps et… de l’argent. Et reconstituer de nouveaux réseaux ne se fait pas du jour au lendemain. Et avec la rentrée ludique, on parle bien de lendemain, ici.

Je ne veux pas jouer (le cas de le dire) l’oiseau de mauvaise augure, mais le paysage est sombre. Il y a de la congestion dans les ports, tant en Europe qu’en Chine. Il y a des épidémies de Covid dans les ports et les usines. Il est difficile d’obtenir des conteneurs. Et je dois oublier d’autres facteurs aggravants de la crise. Bref, la situation sent le sapin pour toutes les entreprises, pour l’économie mondiale et, en bout de course, pour nous, joueuses et joueurs, qui devrons ronger notre frein, entre ruptures, retards et augmentation certaine des prix.

Les experts s’attendent à ce que la situation se normalise au premier semestre de l’année prochaine. Or, la situation mondiale est tellement tendue, fragile, que même pour un jeu produit en Europe l’industrie du jeu de société tremble, vacille et retient son souffle pour tenir. Avec les fêtes en approche, cela risque de devenir encore plus compliqué.

4 Comments

  • Paulo

    Plusieurs réflexions à mener sur l’industrie et comment les maison d’édition vont devoir revoir leur façon de travailler. Moins de réassort, plus de grand tirage ? En tant que joueur également, il faudra peut-être faire plus de parties et creuser un jeu donc des jeux plus profonds. Un changement de matériel ie la surabondance de figurine plastique dans les KS qui ne sortent qu’une fois…

  • Gilles

    J’avais lu il y a quelques temps « comment tout peut s’effondrer » de Servigne et Stevens. Je me disais que bon c’était peut être un peu exagéré…. Disons que 6 ans après le livre et à voir comment évolue la crise partie de Covid, ils ont vraiment fait un bouquin très pertinent et c’est très peu rassurant pour la suite.
    Le travail fait sur les limites à la croissance (Meadows – 1972 et début des années 2000) ne laissait de toute façon rien présager de bon.

  • Ludodida

    Tu l’as déjà très bien dit gus: le jeu le plus écologique est celui qui n’est pas produit… remplacer « jeu » par n’importe quel objet de « surconsommation frenetique » et l’on sent poindre la fin d’un modèle complètement déraisonnable. La décroissance se fera dans la douleur sans doute mais elle me semble la solution la plus réaliste…

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