Asmodee entre dans le crowdfunding, et ce n’est pas une lubie
đŽââ ïž Dead Men Tales n’est pas qu’un Zombicide pirate : c’est le laboratoire D2C du gĂ©ant Asmodee. On dĂ©crypte.
Asmodee se lance enfin dans le financement participatif

Vous pouvez écouter cet article sous forme de podcast ici, généré par IA. Et nous sommes également sur Apple Podcast & sur YouTube Podcast ici :
L’essentiel en 3 points :
- Asmodee lance le 22 avril sa premiÚre campagne sur Gamefound avec Zombicide: Dead Men Tales, test de sa stratégie D2C.
- En mai 2025, le groupe a recruté David Preti, ex-COO de CMON, pour piloter ce virage.
- L’enjeu : Ă©quilibrer crowdfunding premium et rĂ©seau boutique (35-40 % du marchĂ©), sans rĂ©pĂ©ter l’erreur Altered.
Il y a des jeux qui annoncent une sortie. Et il y a des jeux qui annoncent une stratégie. Dead Men Tales est clairement dans la deuxiÚme catégorie.
Quand Asmodee bouge, toute la filiĂšre du jeu regarde par-dessus son Ă©paule. Et lĂ , franchement, il y a de quoi. Le 22 avril, dans trois jours, le groupe français (enfin, franco-suĂ©dois, enfin, cotĂ© Ă Stockholm mais pilotĂ© depuis Boulogne-Billancourt, on y reviendra) lance sa toute premiĂšre campagne en marque propre sur Gamefound. Le jeu s’appelle Zombicide: Dead Men Tales. Des pirates, des zombies, du grom, cette boisson fantasy qui booste l’attaque, oui oui, et une page de campagne qui affichait dĂ©jĂ plus de 23 000 abonnĂ©s quelques jours avant le lancement.
Sur le papier, on pourrait hausser les Ă©paules. Un Ă©niĂšme Zombicide, une Ă©niĂšme campagne Ă figurines, un Ă©niĂšme « rejoignez la communautĂ© des soutiens ». Mais ce serait passer Ă cĂŽtĂ© de l’essentiel. Parce que le vrai sujet n’est pas le jeu. Le vrai sujet, c’est le canal.
Le timing, ce détail qui change tout
Depuis deux ans, les plateformes de crowdfunding ont mutĂ©. On est trĂšs loin, trĂšs trĂšs loin, du petit site oĂč des crĂ©ateurs en hoodie filmaient leur proto dans un garage. Gamefound, aujourd’hui, c’est du pledge manager, du late pledge, du paiement fractionnĂ©, de la gestion des taxes et des frais de port, un Stable Pledge pour rassurer les backers, et depuis fĂ©vrier 2026, l’« Express Crowdfunding » qui permet d’expĂ©dier pendant que la campagne est encore en cours. Kickstarter suit la mĂȘme pente, pledge manager gĂ©nĂ©ralisĂ©, Tariff Manager pour refiler les surtaxes douaniĂšres Trump aux backers amĂ©ricains. On n’est plus dans du financement participatif au sens⊠romantique du terme. On est dans un systĂšme de lancement quasi industriel.
Et c’est exactement le moment que choisit Asmodee. Pas un hasard.
Asmodee change de peau (et assume)
En juin 2025, Thomas KĆgler, le CEO (arrivĂ© en 2024 en remplacement de StĂ©phane Carville), dĂ©roulait la nouvelle identitĂ© de marque : « Inspired by Players ». Le message tenait en une phrase : Asmodee ne veut plus seulement ĂȘtre le gĂ©ant discret que connaissent les distributeurs, les boutiquiers et les pros. Le groupe veut devenir une marque que les joueurs et les joueuses cherchent, reconnaissent, et, oui, aiment. Il y a un mot pour ça dans le jargon. Ăa s’appelle du D2C. Direct-to-consumer. Parler aux gens sans intermĂ©diaire.
Dans le rapport Q2 2025/2026, KĆgler a Ă©tĂ© encore plus explicite, et la phrase mĂ©rite d’ĂȘtre citĂ©e parce qu’elle dit tout :
« Certains produits, de par la façon dont ils sont structurĂ©s, ne pourraient probablement pas exister uniquement via le retail, c’est liĂ© Ă la fois Ă leur structure de marge mais aussi parce que le crowdfunding est en rĂ©alitĂ© un moyen trĂšs puissant d’engager le consommateur lors du lancement d’un produit. »
Traduction : on a des jeux trop chargĂ©s en figs, trop chargĂ©s en matos, trop chargĂ©s en ambition pour vivre seulement en boutique. Et accessoirement, la marge directe, c’est quand mĂȘme autre chose que la marge distributeur.
David Preti, ou l’art du cercle parfait
Si vous voulez comprendre Ă quel point Asmodee a pensĂ© son coup, il faut regarder un nom : David Preti. En mai 2025, le groupe recrute discrĂštement l’ancien COO et directeur crĂ©atif de CMON. Huit ans passĂ©s chez le gĂ©ant hongkongais, une centaine de millions de dollars levĂ©s sur une soixantaine de campagnes, architecte du virage de CMON vers Gamefound en 2024. Le bonhomme sait exactement comment on fabrique une campagne Ă plusieurs millions.
Petite subtilitĂ© savoureuse : Preti quitte un CMON en perte de presque 20 millions de dollars sur 2024 (cotation suspendue un mois Ă Hong Kong dĂ©but 2025, vente du siĂšge de Singapour Ă l’automne, pour vous donner l’ambiance) et devient l’architecte crowdfunding d’un groupe cotĂ© Ă Stockholm pour 2,5 milliards de dollars. Cercle parfait. On croirait un scĂ©nario de sĂ©rie Netflix : saison 1, la chute ; saison 2, la reconversion dorĂ©e.
Sauf qu’un de nos lecteurs de Gus&Co commentait rĂ©cemment, et la remarque pique un peu : « AsmodĂ©e avec ce type de stratĂ©gie court directement Ă sa perte Ă terme [âŠ] Moi ça ne me rassurerait pas de savoir que l’ancien COO de CMON qui a plongĂ© la boĂźte dans le rouge est maintenant Ă la tĂȘte d’AsmodĂ©e. » On l’entend. Mais il y a une autre lecture, plus pragmatique : Asmodee ne rachĂšte pas seulement des IPs (Zombicide en juin 2025, Cthulhu: Death May Die en octobre, et la liste continue), il rachĂšte aussi l’ADN crowdfunding qui va avec. Et l’ADN, c’est Preti.
Pourquoi Dead Men Tales, au juste ?

Le choix de la franchise n’a rien d’anodin. Zombicide n’est pas une licence nĂ©e dans les rayonnages de Philibert puis poussĂ©e vers le crowdfunding. C’est exactement l’inverse. C’est une IP façonnĂ©e, Ă©levĂ©e, ritualisĂ©e dans le crowdfunding moderne, sous CMON, depuis 2012 : plus de 40 millions de dollars levĂ©s sur Kickstarter, plus de 2 millions d’exemplaires vendus. Une communautĂ© habituĂ©e aux annonces en campagne, aux updates, aux exclus, aux discussions sans fin sur la compatibilitĂ© avec les anciens jeux, aux paniers qui gonflent en trois clics parce qu’on a vu passer un stretch goal Ă 18h et qu’on n’a pas envie de le rater.
Pour son baptĂȘme du feu, Asmodee ne pouvait pas choisir une licence plus « crowd-compatible ». C’est presque trop propre. (Un commentaire repĂ©rĂ© sur le forum Cwowd, signĂ© silarkhar, rĂ©sumait bien la lassitude de certains : « Bah, ils vont avoir fait le tour de tout ce qui est proposable en zombies cĂŽtĂ© pop culture : moderne, cowboys, fantastique avec des orcs, dans l’espace avec des aliens. Et maintenant les pirates. Ha on me dit dans l’oreillette qu’il reste les dinosaures⊠sĂ»rement le prochain projet Zombicide. » On prend les paris : Zombicide Jurassic, 2028, vous l’aurez lu ici en premier.)
« PremiÚre campagne », vraiment ?
Soyons prĂ©cis. Ce n’est pas la premiĂšre fois qu’un studio sous banniĂšre Asmodee va sur Kickstarter ou Gamefound. Lookout Games avait lancĂ© en 2020 une campagne pour l’extension deluxe Grand Austria Hotel: Let’s Waltz (environ 383 000 âŹ), avec ensuite une version retail amputĂ©e de certains composants deluxe et de contenus stretch goals. Et hasard des coĂŻncidences, Repos Production, aussi Asmodee, a Ă©galement annoncĂ© son 7 Wonders Deluxe Series sur Gamefound. Ces prĂ©cĂ©dents existent.
La nouveautĂ©, c’est la frontalitĂ©. Dead Men Tales, c’est Asmodee en tant que crĂ©ateur de campagne. Asmodee North America en banniĂšre co-crĂ©atrice. Fantasy Flight Games en vitrine. Plus aucun filtre, plus aucun studio-Ă©cran. Comme le disait ICv2, « c’est la premiĂšre fois qu’Asmodee crĂ©e une campagne de crowdfunding en son nom propre ». Nuance importante, mais elle ne change rien au fond : le groupe assume publiquement que le crowdfunding est dĂ©sormais une brique de sa stratĂ©gie de lancement.
Le grand écart retail / direct
On arrive au point qui intĂ©resse vraiment les boutiques, et je les comprends. Parce que le dossier investisseurs d’Asmodee (publiĂ© avant la cotation sur Nasdaq Stockholm en dĂ©cembre 2024) dit quelque chose de trĂšs clair : les boutiques hobby et indĂ©pendantes reprĂ©sentent 35 Ă 40 % du marchĂ© board game, les enseignes spĂ©cialisĂ©es et mass market 30 Ă 35 %, le online 25 Ă 30 %. Et surtout, le chiffre qu’on devrait tatouer Ă l’entrĂ©e des salles de rĂ©u, environ 80 % des acheteurs et acheteuses de jeux ont jouĂ© au jeu avant de l’acheter.
Autrement dit, le retail, pour Asmodee, ce n’est pas juste un canal logistique. C’est le moteur mĂȘme de la dĂ©couverte. C’est lĂ qu’on tape la partie avec des potes. C’est lĂ que le commerçant conseille. C’est lĂ que le jeu sort du carton et devient une expĂ©rience. Casser ce moteur pour gagner quelques points de marge en direct, ce serait Ă©conomiquement idiot.
Est-ce que le risque existe ? Oui. Et pour le mesurer, il suffit de regarder Altered. En septembre 2025, Equinox annonçait, avec le soutien explicite d’Asmodee, que son TCG passerait en prĂ©commandes Gamefound avec des conditions « amĂ©liorĂ©es » pour les boutiques, marges adaptĂ©es, meilleurs paiements, produits dĂ©diĂ©s. Promesse du carrĂ© magique : plus de direct et plus de retail. Dans la rĂ©alitĂ© que nous avons pointĂ©e : fatigue des joueurs et des joueuses sollicitĂ©es trop souvent, baisse des commandes pro, confiance qui s’effrite. Leçon retenue ? Probablement.
Ce que l’hypothĂšse la plus crĂ©dible ressemble
Asmodee n’est pas en train de copier le modĂšle CMON d’il y a dix ans, Le « Kickstarter d’abord, tonne d’exclus, retail en seconde zone ». Ce modĂšle a prouvĂ© ses limites (spoiler : CMON fait presque 20 M$ de perte annuelle en 2024 et envisage, ironie des ironies, un retour au crowdfunding pour s’en sortir). Non, ce qu’Asmodee teste ressemble plutĂŽt Ă une stratĂ©gie par Ă©tages.
Les jeux familiaux, les evergreen, les locomotives Ă forte rotation : Dobble, Catan, Catan Jr, Camel Up, les licences Hasbro, continueront Ă vivre d’abord en boutique, lĂ oĂč Asmodee est structurellement dominant (40 % de part de marchĂ© en France, 43 % au Royaume-Uni). Les grosses boĂźtes premium, les collectors, les lignes Ă fans, les projets qui gagnent Ă ĂȘtre suivis comme un feuilleton plutĂŽt que dĂ©couverts par hasard un samedi chez Philibert. Ceux-lĂ passeront de plus en plus par une couche directe.
Ce n’est pas idĂ©ologique. C’est opĂ©ratoire. Pour un groupe cotĂ© qui doit montrer sa croissance tous les trimestres, qui encaisse une hausse de 15 % sur certaines gammes FFG/AMG pour absorber les tarifs amĂ©ricains, qui digĂšre l’acquisition d’ATM Gaming en mars 2026 pour 250 millions d’euros (pour des jeux de cartes, laissez-moi insister, 250 millions d’euros pour des jeux de cartes), le crowdfunding devient une technologie commerciale. Ăa sĂ©curise la demande avant fabrication. Ăa calibre les volumes. Ăa transforme le lancement en Ă©vĂ©nement marketing. Ăa soulage le cash conversion cycle. Les banques adorent.
Et pour nous, alors ?
La question classique, la question bateau. Et pour nous, alors ?
Pour nous, joueurs et joueuses, 2026 est l’annĂ©e oĂč une vieille frontiĂšre finit de s’effacer. Pendant quinze ans, on a opposĂ© deux mondes : la boutique d’un cĂŽtĂ©, Kickstarter de l’autre. Ce dĂ©coupage n’existe plus. Un jeu, en 2026, c’est un teasing, une preview, une campagne de prĂ©commande ou de crowdfunding, un pledge manager qui tourne six mois, une livraison en vagues, des exclus KS/GF, puis une version retail un peu plus sage dans laquelle manquent deux ou trois figurines et un pack d’addons. Le produit est devenu une trajectoire. La campagne est une Ă©tape dans cette trajectoire.
Est-ce qu’on doit s’en rĂ©jouir ? Pas complĂštement. Parce que cette industrialisation a un coĂ»t : moral, communautaire, Ă©cologique. Elle tire les prix vers le haut (essayez de pledger un Kingdom Death raisonnablement, bon courage). Elle entretient le FOMO permanent. Elle fatigue les joueurs et les joueuses. Elle met les boutiques sous pression, mĂȘme quand les Ă©diteurs jurent leurs grands dieux qu’ils les respectent. Et elle accĂ©lĂšre la consolidation d’un secteur oĂč les indĂ©pendants tombent un Ă un (Mythic Games en faillite en 2024, Mindclash en difficultĂ© en 2025, CMON Ă la dĂ©rive).
Mais prĂ©tendre qu’on peut revenir au « bon vieux modĂšle boutique pure » serait une fiction. Le train est parti. Asmodee vient simplement de monter dedans, en premiĂšre classe, avec un billet nominatif. Reste Ă voir comment le groupe traite ce canal : avec tact et modĂ©ration (le scĂ©nario Plaid Hat, campagne d’amorce puis retail et abonnement), ou avec gourmandise (le scĂ©nario Altered, avec ses dĂ©gĂąts collatĂ©raux).
On surveillera Dead Men Tales de prĂšs, Ă©videmment. Non pas parce que le jeu sera bon ou mauvais (il sera trĂšs probablement bon, Guillotine Games et FFG ne sont pas des rigolos sur Zombicide). Mais parce que cette campagne est un laboratoire. Un test grandeur nature du volume, de la profondeur communautaire, de l’acceptabilitĂ© prix, de la tolĂ©rance des boutiques.
Si ça marche, d’autres IPs suivront. Star Wars en crowdfunding ? L’Appel de Cthulhu L5R-ifiĂ© ? Twilight Imperium collector ? Tout est sur la table. Si ça rate, ou si les boutiques chouinent trop fort, Asmodee reculera. Mais quelque chose me dit que ça va marcher. Parce que David Preti connaĂźt son mĂ©tier. Parce que Gamefound a prĂ©parĂ© le terrain. Et parce que, au fond, on adore rĂąler contre le FOMO mais on finit quand mĂȘme par pledger.
PS : We’re back, baby ! Ăa fait du bien d’ĂȘtre de retour aprĂšs cette pause. Merci pour vos messages de soutien. On est trop contents de vous retrouver !
Rejoignez notre communauté :
Rejoignez notre chaĂźne WhatsApp
Gus&Co : 100% Indépendant, 0% Publicité
Vous avez aimé cet article ? Depuis 2007, nous faisons le choix difficile de refuser la publicité intrusive pour vous offrir une lecture confortable. Mais l'indépendance a un prix (hébergement, temps, achat de jeux).
Pour que cette aventure continue, vous avez deux moyens de nous soutenir :
â Soutenir Gus&Co sur Tipeee
6 Comments
S
« Repos Production a fait son 7 Wonders Deluxe Series sur Gamefound. Ces précédents existent. »
C’est faux, ça a juste Ă©tĂ© annoncĂ© pour un lancement futur đ
Damieb
Welcome back ! Ca fait plaisir de vous revoir ! (Et pas seulement pour l’article mais aussi parce que ca veut peut etre dire que ca va mieux…) đ
Bobo
C’est dommage, Asmodee aurait les reins suffisamment solides pour emmener le milieu sur le bon chemin. Ă la place, ils continuent de produire des jeux inutiles qui n’ont d’intĂ©rĂȘt que le nombre de figurines en plastique crade que contient la boĂźte. Et Ă©videmment, des milliers de moutons vont valider leur dĂ©cision en jetant leur argent par les fenĂȘtres alors qu’ils ont des piles de jeux chez eux qui ne sont mĂȘme pas encore dĂ©ballĂ©s.
Alors oui, je dois sans doute ĂȘtre un vieux con. Mais mĂȘme si j’aime toujours autant m’adonner Ă cette passion, j’ai du mal Ă voir en quoi le milieu est mieux qu’avant. Avec les centaines de jeux qui arrivent sur les Ă©tals tous les ans, rares sont ceux qui peuvent se targuer de s’asseoir Ă la mĂȘme table que les chefs-d’Ćuvre des Knizia, Kramer, Urich et compagnie des annĂ©es 90.
Alors, tant qu’Ă sortir des pelletĂ©es de merdes, autant en ajouter quelques-unes en financement participatif, on n’est plus à ça prĂšs…
PS : nous aussi, ça nous fait plaisir de vous relire. Mais, si ce nâest pas trop indiscret, que vous est-il donc arrivĂ© tout ce temps ?
Hazur
Bonjour, vous m’avez manquĂ©. Je m’inquiĂ©tais. J’espĂšre que tout va mieux.
Caro
Bon retour ! Vius nous avez manqué !
Baptiste
Merci pour cette analyse intĂ©ressante… et content de vous voir de retour đ