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Entre délais considérables et explosion des coûts, l’industrie du jeu de société traverse une crise sans précédent

Temps de lecture: 9 minutes

Vos jeux, vous les aimez comment ? Avec 9 mois de retard ? En 2021, l’industrie du jeu de société doit faire face à une situation de crise majeure.


Est-ce que vous aussi, ces temps, vous vous êtes fait la constatation que moi qu’il y avait assez peu de nouveaux jeux qui sortaient ? Et qu’en même temps, beaucoup de titres, des récents et des moins récents, étaient en rupture ? On tient peut-être une explication. L’industrie du jeu de société est en train de traverser une crise majeure sans précédent !

Après une année de pandémie, le marché du jeu de société doit aujourd’hui faire face à de sérieux soucis de fabrication et de livraison. Pour en savoir plus, nous avons contacté plusieurs éditeurs de jeux de société, et tous nous ont confirmé les éléments, troublés et troublants, suivants :

Pour réaliser cette enquête, nous avons interrogé plusieurs éditeurs de jeux de société, dont Matagot, Super Meeple et Geek Attitude Games. Revenons point par point sur tous les éléments cités ci-dessus, liés les uns aux autres :

Pour produire un jeu en Europe en 2021, il faut en tout cas tabler sur 9 mois de délai.

Tous les éditeurs contactés nous ont confirmé des délais considérables pour la fabrication de jeux en Europe.

Pour mieux se situer, avant COVID, pour produire un jeu en 2019, de manière générale, il fallait tabler sur, au doigt mouillé, environ 1 à 3 mois, tout dépendait bien sûr du pays de production, Chine ou Europe, et de la période, Nouvel-An chinois ou rentrée ludique. Mais ça, c’était dans le « monde d’avant ». En 2021, la situation a bien changé !

En janvier 2021, pour voir un jeu produit chez Ludo Fact, le plus gros fabricant de jeux en Europe, le délai annoncé était fixé à octobre. Aujourd’hui, en mars, et les éditeurs contactés nous l’ont confirmé, pour produire son jeu, on doit tabler sur… décembre. Soit un délai de 9 mois ! Et la situation n’est pas prête de s’améliorer. Il y a embouteillage !

Un délai de 9 mois !


À l’heure actuelle, sur le plan financier, produire un jeu en Chine n’est plus aussi intéressant

On le sait bien. Comme de très nombreux autres biens de consommation, une large majorité des jeux de société sont aujourd’hui produits en Chine. Entre savoir-faire, injection plastique et coûts, la Chine s’est placée comme leader de la fabrication de jeux de société (et pas que).

Oui mais ça, c’était le constat en 2020. En 2021, tout a changé. En quelques mois à peine, entre décembre 2020 et février 2021, les coûts ont pris l’ascenseur de manière fulgurante ! x5, donc +400% en plus. Pas sur la main d’œuvre, ni sur le matériel, mais sur le fret.

Avec 400% en plus dans les gencives en à peine quelques semaines, quelques mois pour une production en Chine, la marge économisée et réalisée ne devient plus du tout intéressante, bien au contraire. Ce qui est économisé là est perdu ici.

400% ? Pourquoi, comment ? Pour mieux comprendre la situation, il faut se pencher sur le commerce international.

Aujourd’hui, au large de certains ports, comme le rapporte le New York Times le 7 mars 2021, de nombreux cargos restent à quai. Sur les mers et les ports, la situation actuelle mondiale est chaotique. Les productions n’arrivent plus à traverser la planète. Du jamais vu dans l’histoire de la globalisation !

Partout sur la planète, la pandémie a perturbé le commerce international à un degré extraordinaire, faisant grimper le coût du transport des marchandises et ajoutant un nouveau défi à la reprise économique mondiale. L’explication des 400% est à chercher ici. Le virus a déstabilisé les flux de marchandises qui passent d’un continent à un autre, d’un océan à un autre. Et au centre de cette crise se trouve le conteneur d’expédition, le container, le cargo, le cheval de bataille de la mondialisation, ces boîtes métalliques qui transportent les marchandises en piles imposantes au sommet d’énormes navires.

cargo container lot
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Pourquoi ?

Les gens en Europe, vous, moi, confinés chez nous depuis exactement une année, jour pour jour, avec les commerces dits non essentiels (la blague) parfois / souvent fermés, ont déclenché une flambée de commandes d’usines en Chine, dont une grande partie est transportée à travers le Pacifique ou l’Atlantique dans des conteneurs.

Dans les ports où les navires font escale, transportant des marchandises à décharger, ces cargos sont souvent bloqués pendant des jours et confrontés à des goulets d’étranglement, pris dans des embouteillages majeurs de bateaux, de déchargements. Alors qu’un navire prenait auparavant environ 30 jours pour venir de Chine et tout décharger, il lui faut aujourd’hui 40 jours, porte à porte, ou devrait-on dire plutôt « port à port », pour décharger sa cargaison. Pris dans des embouteillages portuaires, et non maritimes, les navires restent à présent bloqués devant le port pendant 10 jours ! Ce qui entraîne alors des retards considérables sur la marchandise et sur nos… jeux.

La demande d’expédition a dépassé la disponibilité de ces conteneurs en Asie, en Chine surtout, entraînant des pénuries là-bas. Et des embouteillages de containers de ce côté-ci de la planète.

Pris dans des embouteillages portuaires, et non maritimes, les navires restent bloqués devant le port pendant 10 jours !

Rajoutez à cela une pandémie qui affecte la main d’oeuvre et les multiples autorisations nécessaires, et vous obtenez un cocktail explosif. De quoi engendrer et multiplier les difficultés et le ralentissement des flux commerciaux internationaux.

Aujourd’hui, début 2021, tous les maillons de la chaîne mondialisée d’approvisionnement sont tendus. Les navires, les camions, les entrepôts. Et avec la pandémie qui s’éternise, l’embellie n’est pas pour tout de suite.

Les économies du monde entier absorbent les effets de ces perturbations sur les mers. L’offre, la demande, tout ça. Vous connaissez bien le principe. Quand un produit devient rare, son prix flambe.

Aujourd’hui, début 2021, tous les maillons de la chaîne mondialisée d’approvisionnement sont tendus

Parlons chiffres, vérifiés auprès des éditeurs de jeux :

Les hausses ont donc commencé à partir de mi-novembre 2020. Avant cela, le coût habituel pour affréter un conteneur de Chine s’élevait à environ 2’000 USD / 1’600 euros. 2’000 USD pour un conteneur de 40′, ou 40 pieds, l’unité de mesure commune pour les conteneurs, soit une longueur de 12 mètres pour une largeur de 2,5 et un volume de 67m3.

Quelques semaines plus tard, en décembre, le 40′ prenait 3’000 USD, comme ça, pour passer à 5’000 USD / 4’100 euros. Et les prix ne se sont pas arrêtés en si « bon » chemin. En passant le cap de la nouvelle année, entre janvier et février 2021, le prix pour faire venir un conteneur de Chine en Europe a grimpé de 8’000 à 10’000 USD / 8’300 euros. Entre avant la crise et aujourd’hui, les prix ont bondi de 400% ! Du jamais vu.

Les coûts ont été multipliés par 5. Et comme un conteneur de 40′ peut transporteur environ 3 à 4’000 boîtes de jeu de taille moyenne habituelle de 30x30cm, faites le calcul. Avant novembre 2020, on était à 2’000 USD divisé par 3-4’000, soit environ 0,6 euros par boîte pour le transport. Depuis novembre et une explosion des coûts multipliés par 5, on est passé à 3 euros par boîte pour le transport.

Ces derniers jours, mi, fin mars et avril, les prix redescendent quelque peu, pour atteindre 6’500 USD / 5’300 euros. Depuis quelques jours toutefois, les éditeurs ont pu me confirmer que la situation se tend à nouveau et on pense que les prix vont repartir à la hausse d’ici quelques semaines.

Entre avant la crise et aujourd’hui, les prix ont bondi de 500% !

Personne ne sait combien de temps durera ce chaos, cette crise. Les containers se font rares, les transports compliqués, les prix élevés. Certains experts supposent que les containers resteront rares jusqu’à la fin de l’année. Les usines qui les fabriquent, presque toutes en Chine, s’efforcent de répondre à la demande. Bonne chance !

Et le train ? Pourquoi ne pas rapatrier les jeux en train depuis la Chine ? Oui, c’est possible. Sur le papier. Le train est en règle générale plus cher que les bateaux, avec des volumes moindres. Et surtout, depuis novembre, le service ferroviaire a été pour le moins chaotique et quasiment impossible à utiliser de décembre à février, à cause notamment de la pénurie de conteneur et des retards engendrés par la surproduction. Les taux étaient déjà élevés mais ont aussi augmenté de +30/40%, avec un fret qui s’est reporté du maritime au ferroviaire.

Et l’avion, peut-être ? Ne peut-on pas tout faire venir et voyager par avion ? Pour s’affranchir de toutes ces difficultés maritimes et les contourner, certaines marques y songent.

Mais.

D’un point de vue écologique, c’est un pur désastre ! Un avion ne transportera jamais autant qu’un navire.

Il faut relever ensuite que Le fret aérien coûte environ huit fois le coût du transport maritime. En effet, la plupart du fret aérien est transporté dans les cales des avions de passagers. Les voyages aériens étant aujourd’hui très limités, les emplacements de fret disponibles le sont aussi. L’offre, la demande. Certaines compagnies s’imaginent toutefois profiter des cieux aujourd’hui calmes pour affréter des avions pour le… fret, justement.


Beaucoup d’éditeurs ont rapatrié leur production en Europe

Avec des marges qui fondent comme neige au soleil de mars, de nombreux éditeurs de jeux de société ont décidé de rapatrier leur production en Europe. Et notamment chez Ludo Fact en Allemagne et NSF Games aux Pays-Bas. Une excellente nouvelle pour l’Ecoscore ça !

Pas si simple.

Si d’un point d’une vue écologique on ne peut que se réjouir de cette nouvelle, les impacts indirects que la pandémie exerce sur l’économie mondiale et mondialisée s’en ressentent sur l’économie, et sur l’industrie du jeu de société. Avec un nombre croissant, massif, historique de jeux à produire, à la fabrication rapatriée en Europe, voir point 1, les carnets de commande explosent. Les délais avec.


Le marché du jeu connaît à l’heure actuelle une sérieuse crise de pénurie, et la situation devient critique

Vous vous énervez parce que certains titres sont épuisés dans votre boutique préférée ? Vous surfez sur différents sites, différentes boutiques pour trouver le titre que vous recherchez, avec avidité et persévérance ? C’est normal, et ça risque de durer.

Et non, ce n’est pas un complot international de certains distributeurs pour favoriser telle ou telle boutique, tel ou tel canal. Cette situations de ruptures en rafale est la faute de deux facteurs : une année sous COVID, et des délais qui se rallongent (voir point 1 et 3).

En réalité, l’année 2020 marquée par la COVID fut une année plus que troublée pour les éditeurs de jeux de société. Pour tout le monde, vous allez me dire. Ceux que nous avons interrogés nous ont expliqué que le premier semestre de l’année 2020 présentait des chiffres de vente plus bas que la normale. Les gens, affectés par le tout premier confinement du printemps, entre boutiques fermées et impacts sur l’économie, ont moins acheté de jeux.

Les éditeurs ont connu un certain recul, on vu un tassement des ventes, ressenti notamment sur les nouveautés, avec une clientèle qui a préféré se rabattre sur les jeux connus qui ont fait leur preuve. Coucou Pandemic, Codenames et Catane, qui ont tiré leur épingle « du jeu » (c’est le cas de le dire) de la crise sanitaire. C’est une réaction logique et naturelle. En période de crise, de panique ou d’incertitude, ou les trois en même temps, comme ce que l’on vit depuis une année, on préfère s’appuyer sur des valeurs « sûres ». Dans un contexte de risques, on évite d’en prendre.

Puis soudain, avec le déconfinement de juin, les beaux jours et le ras-le-bol, toujours d’actualité bien sûr, puis la rentrée de septembre, puis Noël, les chiffres de vente ont explosé. De manière massive ! Le marché du jeu de société a connu un emballement pour finir sur une année record, surtout marquée au deuxième semestre. Les éditeurs, qui ont tournée au ralenti lors du premier confinement, ont dû faire face, soudain, et vite, à une augmentation massive de la demande.

Dans un contexte de risques, on évite d’en prendre.

Fin 2020, début 2021, les jeux se sont tellement bien et beaucoup vendus que tous les secteurs, tous les maillons de la chaîne ont dû faire face à une situation inouïe, une demande accrue sur un temps très court, peu lissé. De quoi générer des tensions, des soucis d’organisation pour la fabrication et la distribution. Voir les points ci-dessus.

>>> À lire également : Le jeu de société en 2021 sera défini par ces 12 derniers mois de chaos


Le prix des jeux risque de prendre l’ascenseur

Avec cette situation qui se complique de manière de plus en plus sérieuse et inquiétante, en bout de course, c’est bien sur les prix que l’impact risque de se répercuter. Avec une explosion des coûts de +400% sur les frais de transport, liée à la crise des flux globaux, les éditeurs qui ne veulent pas, qui ne peuvent pas faire produire leurs jeux en Europe vont devoir encaisser le coup.

Mais si on peut s’imaginer que certains gros éditeurs ont la trésorerie nécessaire pour tenir les quelques prochains mois (?) supplémentaires que durera la crise, de serrer dents et fesses en attendant que la situation et que la pandémie se tassent, les plus modestes vont bien devoir répercuter les augmentations de prix sur leurs boîtes pour tenir et ne pas perdre trop d’argent. Devons-nous alors craindre que le prix de nos futurs jeux prenne l’ascenseur ? Avec un surcoût de 400% par boîte pour le transport, le jeu passe de 0,6 à 3 euros. Ce n’est pas grand-chose, certes, pour un jeu qui coûte plus de 60-80 euros, la majoration se fait à peine ressentir.

Personne ne sait combien de temps durera la crise. Mais avec 9 mois de délai d’attente pour produire un jeu, la situation devient de moins en moins tenable pour les éditeurs de jeux de société. Devoir attendre 9 mois pour sortir un jeu signifie devoir attendre 9 mois avant de le vendre. Donc 9 mois avant d’avoir de nouvelles rentrées d’argent, en espérant que ses précédents titres se vendent encore bien. Avec la Gen Con fixée en septembre et la rentrée ludique, avec Essen en octobre et Noël 2021, pour pouvoir sortir à temps, les éditeurs ont déjà dû lancer leurs jeux bien en amont. Une situations tendue, sans précédent.

9 Comments

  • Clément

    Il y a sans doute une vraie opportunité de recentrer la production en Europe pour une partie des éditeurs, en jouant sur la qualité et la fibre écologique, et une opportunité pour des zones de production « historiques » comme le Jura français, qui ont l’expertise sur le plastique et le bois.

  • Cultures Passion

    En espérant que tous ces problèmes seront résolus le plus vite possible. On était dans un succès monstrueux du jeu de plateau ces dernières années alors j’espère vraiment qu’avec cette saloperie de crise ça ne détruira pas tout le chemin parcouru.

  • Adesco

    hello
    il faut voir le bon côté
    on achètera moins de jeu, on jouera plus souvent avec nos anciens jeux.
    aujourd’hui (pas que pour les j2s) tout est pousser à la consommation, moi le 1er
    j’avoue j’ai encore des jeux emballés depuis 6 mois et je continue à m’informer sur les nouveautés ….
    mais … attendez …. cela n’est pas un symptôme de la dépendance ……. non non non …….
    Aidez moi !

    sinon super article, très instructif !
    bien à vous !

    • Gus

      Avec grand plaisir ! Il nous a pris, comme la plupart de nos articles d’ailleurs, beaucoup de temps à le préparer et à le rédiger. Mais nous avons eu, comme la plupart de nos articles d’ailleurs, beaucoup de plaisir à vous le proposer.

      Merci pour votre lecture !

  • Paul Barbieux

    Excellent article, on sent le travail journalistique.
    Et une claque pour les acheteurs compulsifs, que je ne vais pas plaindre.
    Pour ma part, achetant en occasion… Aïe, je sens qu’il va y avoir un effet de bord là aussi !

  • Klumpf

    Article toujours très instructif, une relocalisation en Europe est une bonne chose en soi et il faut s’en féliciter.
    Si je ne me trompe, en dix ans, les différents éditeurs de jeux (dont beaucoup d’éditeurs français) plutôt que de créer une chaine de valeurs française et/ou européenne de l’édition à la production ont préféré le profit par la délocalisation de la production en chine, ce qui se passe aujourd’hui n’est qu’un juste retour des choses. Si Ludo Fact est devenu le plus gros producteur européen c’est probablement parce que les éditeurs allemands ont privilégié et produits allemand (le principe de la chasse en meute)… Leur force de production construite hier reste je suppose leur force d’aujourd’hui en termes de production. Qu’attend-t-on pour créer cet chaine de valeur vu les acteurs de l’édition que nous avons aujourd’hui ?

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