Plus de 3’000 jeux
En 2017, selon la base de données de BGG, ce sont plus de 3’000 jeux de société qui ont été édités. Un record historique
Une seule question se pose alors: dans ce flot de nouveautés, comment faire pour en choisir un? Consulter les blogs? Visionner des TTTV, des Ludochrono? Lire Plato? Suivre les frémissements des réseaux sociaux? Ecouter ses amies proches pour céder au bouche-à-oreille?
Pourquoi certains jeux n’obtiennent-ils aucun regard, tandis que d’autres deviennent des des succès à plus de 10’000, 50’000, 100’000 pièces vendues? Est-ce uniquement une question de communication et de distribution bien gérées?
Non
La psychologie du client et de la cliente joue un rôle important
Le Long Tail Effect joue également un rôle crucial. La Longue Traîne
Ou plutôt, la preuve que cet effet de Longue Traîne est erroné
Recherche
En juin de cette année, trois universitaires ont publié une étude approfondie sur les mécanismes de l’offre, de la demande, du choix et de la concentration. Pour déterminer si l’effet de Longue Traîne était valide. Qui dit, en gros, ceci: plus il y a de choix, de titres, de produits, et plus la « traîne », le « fin de peloton » en profite. Autrement dit, plus il y a de choix et plus les petits, les moins connus attirent de client·e·s. Un effet avancé en grande pompe en 2004 dans WIRED
Ces trois chercheurs ont voulu alors vérifier si cet effet était valide. Pour y parvenir, ils ont étudié le marché des DVD dans les magasins de location aux Etats Unis entre 2001 et 2005. Pour voir comment l’augmentation du nombre de titres impactait les locations. Et pour ainsi confirmer ou infirmer le Long Tail Effect
Après des études et calculs approfondis, les trois chercheurs ont tiré ce bilan statistique:
« We find that increasing product variety by 1,000 titles may increase the Gini coefficient of DVD rentals by 0.0029, which translates to increasing the market share of the top 1% of DVDs by 1.96% and the market share of the top 10% of DVDs by 0.58%. At the same time the market share of the bottom 1% of DVDs is reduced by 21.29% while the market share of the bottom 10% of DVDs is reduced by 5.28%. »
Je résume:
En augmentant le nombre de titres de 1’000, le TOP 10% des DVD loués, les films les plus connus, voit une augmentation de location de 0,58%. Tandis que les derniers 10%, les films les moins connus, voient une réduction de 5,28%
Autrement dit, plus il y a de titres, et plus les titres les plus connus ont du succès
Pour faire encore plus simple et court: plus le choix est important, et plus le ou la consommatrice va jeter son dévolu sur des produits, des titres connus. En se « réfugiant » vers des titres « safe »
Raisons
Selon les chercheurs,
Having many choices may induce various types of negative emotions. For example, choosing from a large choice set may demand more consumers’ cognitive resources to evaluate the alternatives, causing confusion and anxiety […] Second, too much variety may make the choice more difficult because the differences among the options become smaller and the amount of information about them may overload consumers.
Je résume:
Opérer un choix exige certaines ressources cognitives. Et en augmentant les choix disponibles, on augmente également les facteurs psychologiques négatifs. Le ou la consommatrice doit alors effectuer de plus importantes recherches pour choisir, pouvant ainsi susciter une certaine anxiété. Celle de ne pas savoir quel produit choisir. Celle de s’être trompé·e
C’est le parfait exemple de la plaque de beurre
Rayons
Chaque jour, chaque semaine nous sommes toutes et tous confrontés à cette difficile épreuve. Choisir « la bonne » plaque, le bon beurre. Un véritable parcours du combattant. Doux, demi-sel, bio pas bio, quel prix, et surtout, quelle marque?
Les rayons « beurre » dans les supermarchés français craquent littéralement sous le poids du choix
Par pure curiosité loufoque, un jour que je m’embêtais méchant dans ma vie, j’ai été pris d’une soudaine pulsion de compter les plaques. 42. 42 sortes de beurre, c’est le résultat que j’ai obtenu. Doux, demi-sel, bio, pas bio, avec un torrent de marques et de produits différents. Rien que pour du beurre
Alors oui, en Suisse c’est beaucoup plus simple. Nos deux grandes chaînes de supermarchés n’en proposent que 3 ou 4 différents. Bio, pas bio, et c’est un peu tout. J’imagine que la Belgique et le Québec reposent sur le même choix pléthorique qu’en France
C’est ce qu’on appelle le paradoxe du choix
On pense, à tort, que plus le ou la cliente a du choix et plus elle sera contente. Grossière erreur. C’est exactement le contraire qui se produit
Un large choix suscite de l’anxiété et demande un effort accru. Quel choix opérer? Comment? A partir de quoi? Pourquoi ce produit plutôt qu’un autre?
On finit par en choisir un, au pif, très souvent grâce ou à cause de la règle des trois. On restera alors fidèle à ce beurre, à cette marque jusqu’à la mort et au-delà. Parce qu’il sera alors trop « difficile » de changer, de recommencer le tumulte du choix
Appuyé par l’effet de consistance, de cohérence, aussi. J’ai choisi ce produit, c’est donc que c’est le bon. On cherche à se persuader d’avoir fait le bon choix
People
La validation sociale joue un rôle tout aussi important. Les autres l’ont acheté, consommé, c’est que ça doit forcément être bien. C’est le « d’autres clients ont aussi acheté » sur Amazon ou Philibert que l’on connaît bien et qui s’est vite imposé comme norme
Générant ainsi un effet pernicieux d’auto-alimentation. Plus de gens achètent ce produit et plus d’autres vont également le faire. Autrement dit, les « gros » s’engraissent et les petits rapetissent
Jusqu’ici, l’étude des trois chercheurs tient la rampe. On en comprend les raisons. Plus il y a de choix, et plus les consommateurs et consommatrices se réfugient dans les titres-phares
Et quid des jeux de plateau?
On y vient
Jeux de
Dans exactement une semaine, c’est Noël
Quels seront les titres les plus vendus? Ceux qui auront connu un gros succès en 2017? Les plus gros fours?
Si l’on reprend la conclusion des trois chercheurs et qu’on l’applique aux jeux de société, qu’est-ce que ça nous donne? Peut-être le même processus, la même conclusion
Depuis ces dix dernières années, le nombre de sorties n’a cessé d’augmenter. Avec l’émergence insolente de Kickstarter qui vient rajouter son grain de sel. Alors qu‘il y a exactement 20 ans en 1997 on comptait à peine 200 jeux édités dans l’année, aujourd’hui on en compte plus de dix fois plus, plus de 3’000. Et la tendance n’est pas prête de s’inverser
Y a-t-il alors trop de jeux? Vous qui suivez notre blog, vous connaissez notre réponse. Non. Il n’y a pas trop de jeux
C’est la difficulté pour trouver les « bons » qui augmente chaque année. La difficulté, mais aussi le temps nécessaire passer à disséquer l’info
Prenez Essen. Juste de la science-fiction cette année avec des chiffres hallucinants. Pour un jeu, un auteur, un éditeur, comment parvenir à se faire connaître? Intéresser? Vendre?
De nombreux éditeurs doivent parier sur l’effet de Longue Traîne. Beaucoup de jeux exposés, donc même les plus petits espèrent voir leurs ventes augmenter
Cette recherche des trois universitaires nous donnent toutefois une vision beaucoup plus sinistre
Podium
Pour simplifier, le jeu de société peut être décomposé en quatre grandes catégories d’acteurs qui pèsent plus ou moins lourd sur le marché. Et quand je parle d’acteurs, je mélange volontairement éditeurs et distributeurs. Pas d’amalgame ici mais de fusion, puisque certains font l’un, l’autre voire parfois les deux
Les Baleines: lourdes et imposantes. Les Asmodée, les Hasbro, les Ravensburger
Les Dauphins: plus agiles, plus légers que les baleines, mais de taille aussi conséquente. Les IELLO, les Blackrock, les Libellud, les Matagot, les Repos Prod, les CGE, les Blue Orange, les Funforge, les Gigamic, les Cocktail Games
Les Poissons: petits, très légers, rapides, mais plus fragiles aussi et plus facilement noyés dans la masse. Les Blam! Les Catch Up, les Geek Attitude Games, les Helvétia Games
Les Goélands: ceux-là ne sont pas dans l’eau. Ils évoluent dans les airs mais viennent parfois plonger dans l’eau. Ce sont principalement les éditeurs qui existent et défraient la chronique sur les plateformes de financement participatif. Les Monolith, les CMON, les Serious Poulp
Le rêve pour la plupart étant de grimper les échelons, de grossir pour devenir comme, ou remplacer les Baleines
Les Baleines peuvent compter sur des moyens financiers plus importants pour lancer comm et buzz. Leurs jeux sont connus et reconnus
Asmodée
Asmodée truste la première place sur le marché du jeu de société moderne, grâce notamment à des rachats d’éditeurs (FFG, Pearl Games, Ystari, DoW, Space Cowboys, Filosofia, EDGE) et de distributeurs (Esdevium, par exemple, qui vient d’ailleurs tout juste d’annoncer changer de nom pour devenir Asmodée UK. Pour rejoindre l’écurie mondiale avec Asmodée North America, Asmodée Chine, etc. A quand un Asmodée Mars?)
Donc mauvaise nouvelle. Ou bonne, c’est selon. Si l’on en croit cette étude, Asmodée n’est pas prêt de disparaître. Avec un effet de Longue Traîne invalidée, les Baleines vont s’engraisser, les autres amincir, voire pour certains, disparaître
Tout est aujourd’hui question de survie
Avec Asmodée qui « étouffe » le marché pour imposer son catalogue et inonder les boutiques, les autres éditeurs doivent jouer des coudes. Les clientes et clients n’ont jamais eu autant de choix à disposition. Tant mieux? Non, pas vraiment
Pour Asmodée, la tactique est simple: « aidons-les à trouver. En les « arrosant » par nos titres. Et ça marche
Avec des sorties et des chiffres d’affaire indécents, Asmodée est aujourd’hui connu pour ses licences (Star Wars avec FFG, Colons de Catane vendus à plus de 15 millions d’exemplaires, Dobble, Pandémie). Leurs jeux sont parmi les plus vendus, en tout cas parmi les plus connus. Et selon la recherche des trois universitaires, l’un est causalité de l’autre. Et ce n’est pas prêt de s’arrêter. Si l’on en croit leurs conclusions, plus il y aura de titres et plus les gros s’enrichiront
« We find that increasing product variety by 1,000 titles may increase the Gini coefficient of DVD rentals by 0.0029, which translates to increasing the market share of the top 1% of DVDs by 1.96% and the market share of the top 10% of DVDs by 0.58%. At the same time the market share of the bottom 1% of DVDs is reduced by 21.29% while the market share of the bottom 10% of DVDs is reduced by 5.28%. »
Alors certes, l’étude porte sur le marché du DVD entre 2001 et 2005 et pas sur celui des jeux de société modernes actuels. Mais combien de Dobble vendus pour un Chimère? Combien d’Unlock! pour un Clans of Caledonia?
Est-ce que ces deux marchés de produits culturels sont tellement différents l’un de l’autre? Avec plus de choix, avec jamais autant de choix qu’aujourd’hui, les gens ont tendance à se réfugier dans des valeurs sûres. Autrement dit, les jeux les plus connus. C’est confortable, facile et rassurant
Notre article ne s’arrête pas sur les questions de qualité ou d’intérêt ludique. Il n’est pas question ici de dire que les jeux Asmodée sont les meilleurs, ou moins bons. Juste que puisque l’éditeur et distributeur parisien occupe la première place en terme de ventes, et compte bien y rester, leurs jeux sont parmi les plus connus, et donc parmi les plus prisés. C’est ce que l’étude démontre
Plus il y aura de jeux, et moins Asmodée devra se sentir menacé. Pour faire dans le cynisme, plus les autres éditeurs sortiront de jeux, et plus ils enrichiront Asmodée
Lugubre…
Tout le challenge pour les moins imposants consiste maintenant à sortir des titres suffisamment percutants pour gagner en visibilité
Et encore une chose
Pour consulter la recherche complète des trois universitaires (39 pages quand même, et blindées de formules mathématiques), c’est ici
Le paradoxe du choix. La plaque de beurre. Plus il y a de choix, et plus il y a d’anxiété
L’article de WIRED de 2004 sur l’effet de Longue Traîne. Aujourd’hui invalidé
La conférence TED du rédac-en-chef de WIRED qui nous présente l’effet de Longue Traîne
