Photo by Mufid Majnun on Unsplash, Asmodee ATM, article bannière
Jeux de plateau

Asmodee s’offre ATM Gaming. Pour 250 millions

💰 250 millions pour des jeux de cartes ? Asmodee s’offre ATM Gaming. Anatomie d’un deal historique pour l’industrie ludique.


Quand Asmodee mise un quart de milliard sur Speed Bac

Vous pouvez écouter cet article sous forme de podcast ici, généré par IA. Et nous sommes également sur Apple Podcast & sur YouTube Podcast ici :

L’essentiel en 3 points :

  • Asmodee acquiert ATM Gaming pour 180 M€ + earn-out jusqu’à 70 M€, le plus gros rachat de studio du groupe.
  • ATM Gaming, fondé en 2018, a multiplié son CA par dix en cinq ans grâce à un modèle digital-first.
  • Le deal confirme que le jeu d’ambiance est devenu le segment le plus convoité du marché, et qu’Asmodee reprend sa politique d’acquisitions agressive.

250 millions d’euros. Pour des jeux de cartes. On va laisser ça infuser un instant.

Et bim, un de plus. Après s’être offert Japon Brand il y a quelques jours à peine, hier matin, à 8h30 tapantes, Asmodee a annoncé ça via un communiqué depuis Stockholm : le géant français du jeu de société signe l’acquisition d’ATM Gaming, le petit éditeur parisien derrière Juduku, Speed Bac, Pigeon Pigeon et Mouton Mouton. Le montant ? 180 millions d’euros ferme, plus un earn-out pouvant grimper jusqu’à 70 millions supplémentaires. Total théorique : 250 M€. En euros, pas en dollars, précision qui a son importance.

Et oui, c’est bien la plus grosse acquisition d’un studio unique dans toute l’histoire d’Asmodee. Pas de Zombicide, pas de Catan, pas de Days of Wonder. Non. ATM Gaming. La boîte fondée en 2018 par deux potes, Ben et JB, qui voulaient à la base ouvrir un bar.

ATM Gaming, c’est qui au juste ?

L’histoire est presque trop belle pour être vraie. En 2018, Benjamin et Jean-Baptiste, Ben et JB pour les intimes, créent ATM Gaming depuis Paris. Leur premier bébé, c’est Juduku : un jeu de cartes d’ambiance décalé, un peu provocant, qui cartonne immédiatement en France. Le genre de truc qu’on sort entre potes après le troisième verre et qui fait hurler de rire toute la table.

Rapidement, la machine s’emballe. En 2019, Antoine, le frère de Ben, ouvre un bureau en Espagne et lance Guatafac (la version ibérique de Juduku). 2020 : l’Allemagne suit avec Felix aux commandes d’une filiale à Munich. 2021 : Osmooz, le jeu pour couple, devient numéro 1 des ventes dans sa catégorie en France. 2022 : Little Secret décroche le Grand Prix du Jouet. 2023 : ouverture en Italie. 2024 : Speed Bac rafle à son tour le Grand Prix du Jouet. Et 2025 : Pili Pili continue la série.

Aujourd’hui, ATM Gaming, c’est 46 personnes (moyenne d’âge : 25 ans, turnover quasi inexistant), plus de 60 références éditées, une présence dans 17 pays, une fabrication 100 % européenne sur papier certifié éco-responsable, et… environ 34 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, pour un EBITDA de 17 millions. Oui, vous lisez bien : une marge opérationnelle d’environ 50 %. C’est absolument délirant pour un éditeur de jeux.

120 M€ cash, 30 M€ en actions, et un earn-out à 70 M€

Décorticage. Parce que là, on est dans de la finance de marché, pas dans un Kickstarter.

Le prix d’acquisition cash-free / debt-free se décompose ainsi : 120 millions d’euros versés en cash au closing (prévu fin avril 2026) ; 30 millions payés en actions B Asmodee nouvellement émises (prix basé sur le cours moyen pondéré des 30 jours précédant la signature) ; puis 30 millions en cash différé, payables en juin 2027.

Et l’earn-out, donc. Jusqu’à 70 millions supplémentaires, entièrement en actions B Asmodee, conditionnés à des objectifs de performance sur cinq exercices (avril 2026 à mars 2031). L’idée : si ATM Gaming maintient un EBITDA annuel moyen entre 30 et 50 millions sur la période, les fondateurs touchent le jackpot. Un premier versement anticipé jusqu’à 25 millions peut tomber dès le FY 26/27.

Pour traduire en langage joueur : Asmodee achète la boîte de base, et rajoute toutes les extensions si les vendeurs gagnent le tournoi pendant cinq ans. Malin.

Côté dilution pour les actionnaires Asmodee : environ 1,28 % au closing, potentiellement 2,90 % si l’earn-out max est atteint. Autrement dit, raisonnable. Les deux tiers des actions reçues au closing sont bloquées un an (lock-up), tandis que les actions d’earn-out ne le sont pas.

Cher, mais justifié ?

Sortons la calculatrice. Sur la base 2025 (34 M€ de CA, 17 M€ d’EBITDA) : le prix ferme de 180 M€ représente un multiple de 10,6x l’EBITDA et 5,3x le CA. Avec l’earn-out max, on grimpe à 14,7x l’EBITDA. C’est élevé.

Mais Asmodee projette qu’ATM Gaming fera au moins 50 M€ de CA et plus de 25 M€ d’EBITDA dès le FY 26/27, avant synergies. Sur cette base forward, le multiple tombe à 7,2x. Déjà plus digeste. Et quand on sait que le CA et l’EBITDA d’ATM ont été multipliés par dix en cinq ans… ça commence à s’expliquer.

Pour mettre les choses en perspective, voici les plus gros deals du secteur : Embracer avait payé 2,75 milliards pour Asmodee en 2022 (le record absolu). PAI Partners l’avait acheté 1,2 milliard en 2018. Hasbro avait déboursé 325 millions pour Wizards of the Coast en 1999. Et Cranium, l’éditeur de jeux d’ambiance, avait été racheté par Hasbro en 2008 pour 77,5 millions. ATM Gaming à 250 M€ pour 46 employés, c’est du jamais vu dans l’industrie du jeu de société spécialisé.

Pourquoi maintenant ? La stratégie post-indépendance d’Asmodee

Depuis son introduction en bourse sur le Nasdaq Stockholm en février 2025, après la scission tripartite d’Embracer Group, Asmodee a retrouvé les moyens de ses ambitions. Le groupe a drastiquement réduit son levier financier (de 3,6x à un peu plus de 1x le ratio dette nette/EBITDA) grâce à une injection de 400 millions d’Embracer et 300 millions de remboursements obligataires.

Résultat : une machine de guerre d’acquisition. Depuis février 2025, Asmodee a racheté l’IP Zombicide à un CMON en pleine déroute, exercé son option d’achat pour monter à 100 % d’Exploding Kittens, acquis le catalogue Japon Brand (toujours via CMON), récupéré l’IP Sheriff of Nottingham, et maintenant ATM Gaming. Thomas Koegler, le CEO, avait annoncé au Capital Markets Day de novembre 2024 un pipeline de plus de 20 cibles potentielles dans quatre catégories : éditeurs de bestsellers déjà distribués par Asmodee, studios de jeux d’ambiance, éditeurs de figurines/hobby, et distributeurs locaux.

L’achat d’ATM coche deux cases à la fois : studio d’ambiance et éditeur déjà partiellement distribué par Asmodee (environ 10 % des ventes, en Espagne et Italie). On n’est pas dans la découverte mutuelle, mais dans une intégration d’un partenaire déjà testé depuis 2019.

Ce qui change, ou pas, pour nous

Bon, la vraie question qu’on se pose tous : qu’est-ce que ça va concrètement changer quand on va acheter un Speed Bac ou un Pigeon Pigeon ?

Pour l’instant : rien de confirmé. Asmodee communique sur « la continuité », l’« accueil de l’équipe », et la « vision partagée ». Les 46 salariés restent à Paris. Les fondateurs restent aux commandes (au moins pendant la période d’earn-out, c’est dans leur intérêt financier). Aucun changement de politique commerciale, de canal de distribution ou de prix n’a été annoncé.

Mais soyons honnêtes : c’est J0. Les vrais signaux arriveront dans les 6 à 12 prochains mois. Est-ce que les jeux ATM vont disparaître des circuits D2C pour être absorbés dans le réseau Asmodee ? Est-ce que la distribution via 1001Hobbies va être remplacée ? Est-ce que les prix vont bouger ? Est-ce qu’on va voir débarquer des versions US et asiatiques de Speed Bac propulsées par la logistique d’Asmodee ? Probablement oui pour la dernière question. Pour le reste, wait and see.

Le point légitime d’inquiétude, c’est la concentration. Asmodee contrôle déjà Dobble/Spot it!, Exploding Kittens, et maintenant l’essentiel du catalogue ATM. Sur le segment party/ambiance, ça commence à faire beaucoup de cartes dans une seule main. La question de l’antitrust se pose, même si le communiqué ne détaille aucune procédure réglementaire spécifique.

Le modèle ATM ? Quand TikTok remplace le salon d’Essen

Ce qui rend ATM Gaming super intéressant, et ce qu’Asmodee achète autant que le catalogue, c’est le modèle go-to-market. ATM n’a pas grandi avec le circuit classique festivals-médias spécialisés-boutiques. Ils ont grandi via les réseaux sociaux, les influenceurs, le D2C via e-commerce, et une présence, « agressive », sur Amazon et la FNAC.

34 millions de CA en sept ans d’existence, avec 46 personnes. Sans passer par Essen, sans négocier pendant des années avec les acheteurs de la grande distribution. C’est un modèle qui parle énormément aux analystes financiers, parce qu’il est scalable. Et c’est exactement ce qu’Asmodee veut industrialiser à l’échelle mondiale.

Le pari d’Asmodee, en somme : superposer trois couches sur le jeu d’ambiance, des marques fortes (Speed Bac, Pigeon Pigeon, Dobble, Exploding Kittens), un réseau de distribution global (100+ pays), et un marketing social natif (la recette ATM). Si ça fonctionne, on est face à la création d’un monstre du jeu d’ambiance.

Le mot de la fin

On se souvient d’une époque où les plus gros deals du jeu de société, c’était le rachat d’un distributeur régional pour quelques millions. Aujourd’hui, un éditeur de 46 personnes qui fait des jeux de cartes d’ambiance se vend (potentiellement) 250 millions d’euros. Le jeu de société est officiellement entré dans la cour des grands du private equity et des marchés financiers.

Est-ce que c’est une bonne nouvelle ? Ça dépend pour qui. Pour les fondateurs d’ATM, c’est le jackpot. Pour Asmodee, c’est un pari stratégique cohérent. Pour les joueurs et joueuses… on verra. L’histoire récente d’Asmodee (rachat de Board Game Arena, de Philibert, de 217 éditeurs, au doigt mouillé) montre que la consolidation peut être bénéfique ou inquiétante, selon qu’on regarde la disponibilité des jeux ou la diversité de l’écosystème.

Ce qui est sûr : hier, 26 mars 2026, le jeu d’ambiance n’est plus un segment « sympa » du marché. C’est le segment où se jouent les centaines de millions. Hachette, à toi de jouer / dégaîner / sortir la liasse de billets pour contre-attaquer.

En 2018, Ben et JB voulaient ouvrir un bar. Finalement, 8 ans plus tard, c’est Asmodee qui leur offre un chèque de 250 millions. Moralité : si votre projet de bar échoue, faites des jeux de cartes.

Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? Asmodee qui achète ATM Gaming, bonne ou mauvaise nouvelle ? Dites-nous tout en commentaires.


Rejoignez notre chaîne WhatsApp


Gus&Co : 100% Indépendant, 0% Publicité

Vous avez aimé cet article ? Depuis 2007, nous faisons le choix difficile de refuser la publicité intrusive pour vous offrir une lecture confortable. Mais l'indépendance a un prix (hébergement, temps, achat de jeux).

Pour que cette aventure continue, vous avez deux moyens de nous soutenir :

Le soutien direct : Rejoignez nos mécènes sur Tipeee pour le prix d'un café par mois.

☕ Soutenir Gus&Co sur Tipeee

Votre réaction sur l'article ?
+1
9
+1
0
+1
9
+1
1
+1
0
+1
1

7 Comments

  • Newton999

    J’ai déjà dû l’écrire dans un précédent article mais que ça fait plaisir d’avoir une vraie analyse financière sur un site spécialisé dans autre chose ^^!

    J’apprécie que les articles soient rigoureux quand ils parlent de jeu. Mais la rigueur affichée quand vous parlez droit ou finance vous honore car vous êtes à chaque fois précis et didactique.

  • Mehdi DERFOUFI

    C’est une fuite en avant impulsée par une nouvelle direction ayant déjà sévi ailleurs avec les dégâts que l’on sait. L’irresponsabilité sociale de dirigeants qui ne travaillent que pour le profit à court terme des actionnaires est un gros problème.
    Mark my words on en reparle dans trois ans quand Asmodée sera en grande difficulté.

    • Bobo

      Pourriez-vous développer « … par une nouvelle direction ayant déjà sévi ailleurs avec les dégâts que l’on sait… » ? Merci.

      250 millions pour des jeux pourris qui ne se vendent que grâce au forcing opéré sur TikTok et autres… belle opération !

      • Gus

        Je crains que le commentaire précédent soit un peu un « hit & run ». Je balance un truc, pas très pertinent, et je disparais après 🥸

  • cidrixx

    « Hachette, à toi de jouer / dégaîner / sortir la liasse de billets pour contre-attaquer. »
    J’adore ce petit mot de la fin.
    Et perso j’ai toujours vu d’un bon oeil l’expansion d’Asmodée.
    Il m’arrive parfois de ressortir ma première édition de Elixir avec le petit logo Asmodée à l’ancienne, et repenser au chemin parcouru par l’éditeur.
    Je me rappelle aussi quelques années en arrière quand certains prédisaient la mort de Philibert ou BGA quand le « grand méchant Asmodée » en a fait l’acquisition…
    Et bien force est de constater qu’on est loin de l’apocalypse annoncée !

À vous de jouer ! Participez à la discussion

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur Gus & Co

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture