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Revelio. Révélez-en, un peu, mais pas trop

Revelio, un jeu de déduction narratif, entre Cluedo et Dixit, de l’auteur britannique féru de Sherlock Holmes.


Revelio

Revelio est le tout nouveau jeu des éditions Gigamic, écurie Hachette, qui allie jeu de déduction et narration, entre Cluedo et Dixit. Il s’agit de la VF de Dubious, sorti l’année passée chez Hobby World. Revelio est créé par Dave Neale, grand féru et spécialiste des jeux Sherlock Holmes.

Dave Neale. Ce nom vous dit peut-être quelque chose. Il a en effet déjà signé plusieurs jeux qui se déroulent dans l’univers de Conan Doyle : deux scénarios Unlock, le premier intitulé Sherlock Holmes sur le fil, dans Unlock ! Heroic Adventures, ainsi que Sherlock Homes : L’Affaire des Anges Brûlés dans Unlock ! Legendary Adventures. Mais surtout, Dave Neale est l’auteur des Francs-Tireurs de Baker Street, un excellent recueil d’enquêtes pour le jeu Sherlock Holmes Détective Conseil, et co-auteur de la série Echoes et surtout, surtout, également co-auteur des Animaux de Baker Street.

Revelio, le pitch :

« Le doute est dans l’air !

Que pouvez-vous dire d’une personne à partir de ses vêtements ou de son humeur ? Est-il possible de connaître sa profession ou son secret grâce à ce qu’elle a dans son sac ? C’est ce que tu vas devoir faire. Répondez à cinq questions et écoutez attentivement ce que les autres ont à dire sur eux-mêmes. Essayez de deviner qui est qui et devenez le détective le plus rusé qui soit !

Revelio est un jeu de déduction dans lequel chaque joueur crée une histoire pour son personnage et tente de faire deviner à la majorité des joueurs sa profession et son secret. En même temps, chaque joueur doit écouter attentivement ce que les autres ont à dire sur lui et prouver sa finesse de détective. »

Revelio, comment on joue

Tout le monde commence par se saisir d’un écran, d’une fiche sur laquelle noter les indices, les suppositions, comme tout bon jeu de déduction, ainsi que quatre cartes. Deux indiquant un secret, et deux autres un taf. On en garde une de chaque, et on défausse les deux autres. On réduit ainsi la part d’information cachée. On saura donc quelles cartes, i.e. quel secret et quel job n’est pas possédée par les autres.

Avec son secret et son taf on se construit, on imagine un personnage. On peut même lui donner un nom.

Puis on compose le tas de cartes indiquant chacune une question, ouverte, générale, générique, basique : quels vêtements portes-tu, où aimerais-tu te rendre tout de suite, etc. On en lit une, on note sa réponse personnelle sur sa fiche, cachée, puis à son tour on la lit.

Les autres écoutent puis notent les différents indices, les différentes possibilités. Il existe 14 secrets, et 14 métiers. On les voit, affichés derrière son écran. Le but ultime ? Comme tout bon jeu de déduction à la Cluedo, il va falloir retrouver qui détient quel secret, qui exerce quel métier.

On joue ainsi cinq manches, avec les cinq questions.

Et comment on gagne ?

Revelio est donc du pur Cluedo, mais du pur Dixit aussi ! Lors de la révélation, on annonce ce qu’on pense avoir trouvé des autres, leur secret, leur métier. Et là, c’est le drame. Comme Dixit, exactement, on ne gagne rien personnellement si tout le monde a trouvé, mais les autres, oui. Si personne n’a trouvé, personne ne gagne rien (c’est un peu la seule différence d’avec Dixit, dans lequel les autres remportent tout de même des points).

Mais, on marque un point pour chaque personne qui a trouvé, si et seulement si ce n’est pas tout le monde. Et chaque personne qui a trouvé juste, remporte également un point. La personne avec le plus de points, etc.

C’est donc, encore une fois, du Dixit. Tout au long de la partie, il faudra en révéler (d’où le titre) un peu, mais pas trop sur « soi », son alter ego. C’est toute la subtilité, le piment du jeu. Être capable de donner quelques informations, ni trop, ni trop peu. Pas facile !

Revelio, comme un parfum de Cluedo

Revelio s’inspire donc du Cluedo, l’ancêtre de tous les jeux de déduction actuels. Est-ce que vous connaissez son histoire ? Le Cluedo est un jeu de société incroyable qui a une histoire fascinante ! Il est né de l’imagination brillante d’Anthony Pratt, pianiste, pendant les longues soirées de la Seconde Guerre mondiale, alors que les pannes d’électricité causées par les raids aériens le laissaient avec beaucoup de temps libre.

Le jeu de société Cluedo, avec ses personnages emblématiques tels que le Colonel Moutarde et la bibliothèque, est un véritable classique de la déduction et de l’enquête. Invité à jouer dans des demeures de la bourgeoisie britannique, Anthony Pratt a assisté à des parties de jeux de rôle intitulées « Murder Parties ». Il a été inspiré par ces soirées pour créer un jeu de société qui reprendrait les mêmes principes, et a travaillé sur ce projet pendant les nuits d’insomnie causées par les bombardements.

Anthony était un grand fan de romans policiers et rêvait de recréer les soirées mystère et meurtre qui se déroulaient dans les domaines anglais. Il a donc commencé à travailler sur un jeu de société qui pourrait capturer cette même excitation et mystère. Et avec l’aide de sa femme, ils ont finalement créé ce qui est devenu le Cluedo !

Après la guerre en 1947, Anthony Pratt a breveté son jeu et l’a vendu à Waddington et Parker Brothers. Deux ans plus tard, le jeu est enfin disponible sous le nom de Cluedo, qui est une contraction de « clue » (indice) et « ludo » (je joue). Le jeu est devenu immédiatement populaire au Royaume-Uni et a ensuite conquis les États-Unis et l’Europe. Aujourd’hui, Cluedo est l’un des jeux les plus vendus dans le monde, grâce à son ambiance mystérieuse qui rappelle les romans d’Agatha Christie.

Le succès de Cluedo est dû à sa construction en huis clos et à son atmosphère cosy qui rappelle l’art de vivre britannique. Le jeu a évolué au fil des ans, y compris l’ajout récent d’un personnage, le Docteur Orchidée. Une toute récente version de 2023 a même réussi à créer le buzz auprès de la communauté LGTBQI+, avec des représentations de personnages plus modernes, plus queer.

Avec plus de 150 millions d’exemplaires vendus dans le monde, Cluedo est un véritable phénomène. Malheureusement, Anthony Pratt, son inventeur n’a pas profité de ce succès, ayant cédé son brevet à Waddington pour une somme relativement faible.

Trois périodes

Le petit plus de Revelio, pour augmenter la rejouabilité du jeu et lui donner à chaque partie une saveur différente, c’est qu’il propose trois périodes, trois contextes, avec à chaque fois des secrets et bien entendu des métiers différents. On peut y jouer, à choix en tout début de partie :

  • Dans du méd-fan (druide, magicien, etc.)
  • Époque victorienne (livreur de journaux, capitaliste, etc.)
  • Ère moderne (électricien, graphiste, etc.)

C’est un ajout substantiel pour saupoudrer la partie d’une savoureuse subtilité.

Vous aimez les jeux avec un soupçon de narration (on invente, puis raconte la vie de son personnage imaginaire), les jeux de déduction (retrouver qui a quoi), au somptueux matériel (les illustrations de cartes, la boîte, le thermo contenant le matériel nécessaire), vous allez vous régaler avec Revelio !

Ou pas

Revelio présente toutefois plusieurs écueils, qui ont fini par me gâcher la partie.

Macho, macho man (macho man, yeah)

Tout d’abord, l’emploi général du masculin, partout et tout le temps. En 2023. En tant que femme, cela me troue les tympans d’entendre que des professions au masculin. Autant dire que je n’ai pas très envie d’y jouer avec de jeunes femmes, des ados, qui doivent se dire que tous ses jobs ne peuvent s’exercer que par des hommes (pour autant qu’on choisisse l’ère moderne, bien entendu). C’est maladroit.

Si en anglais ce genre de questions (de genre) ne se pose pas, puisque tous les jobs, en principe et en majorité, sont neutres, en français, ce n’est pas le cas. Même l’Académie française y réfléchit :

Si la féminisation des noms de fonctions, de titres et de grades fait apparaître des contraintes internes à la langue française qu’il n’est pas possible d’ignorer, il n’existe aucun obstacle de principe à la féminisation des noms de métiers et de profession.

Académie française, 28 février 2019

En page 4, l’éditeur balaie la question d’un revers de la main d’une règle (à la con).

Important : les métiers et secrets sont exprimés au masculin pour des raisons de simplicité, mais un coiffeur peut être une coiffeuse, etc.

Revelio, page 4

Non, ce n’est pas suffisant. En tant que femme, me plonger dans un jeu de société dans lequel on sacrifie mon genre et ma représentation pour des questions de… simplicité, ça ne passe pas. Ça ne passe plus. Plus en 2023. Le sujet me rappelle cet article : Le genre dans les règles des jeux de société. On est en plein là-dedans. Et non, pour la millième fois, le masculin N’EST PAS NEUTRE. Le masculin est… wait for it, masculin. Surprise.

Il est peut-être temps que ça change, non ? Comment faire aimer les jeux de société à une fille de huit ans quand elle voit, entend le mot « joueur » partout dans les règles de jeu ? Quelle place a-t-elle, lui fait-on dans cette activité ?

Non, ne me traitez pas de réac, de progressiste, de féministe gaucho-woke. Juste envie que mon genre soit reconnu, représenté. Si des hommes me lisent, comment vous sentez-vous si tout est au féminin ? Visiblement, pour Gigamic dans Revelio, « pour des raisons de simplicité », ce n’est pas possible. Coup de boule, la simplicité. Il est véritablement temps que les éditeurs de jeux francophones s’emparent du sujet, sérieusement.

Sale (stéréo)type

L’autre souci que nous avons rencontré avec Revelio, c’est que tout tombait rapidement dans les stéréotypes : un graphiste est habillé ainsi, fait ceci, dit cela. Car oui c’est bien connu, toutes les personnes exerçant le même métier sont, font pareil. Foutaise !

Le problème, c’est que si on veut faire preuve de réalisme et proposer une vision plus nuancée, plus réaliste, on risque de perdre les autres et, en fin de compte, des points. Si on incarne un coiffeur, doit-on forcément être… efféminé ? Revelio peut vite tomber dans des stéréotypes parfois… nauséeux, nauséabonds, tout ça pour aider les autres à trouver (mais pas trop quand même).

On peut bien évidemment tout raconter et n’importe quoi, pour nuancer son propos et personnage, mais personne ne trouvera. C’est sur cette fragile subtilité que repose Revelio. Mais je dois avouer que lors de toutes nos parties, elle n’a pas été facile à déployer.

Élémentaire, mon cher Kévin

C’est, un peu, le problème que j’ai avec les jeux de déduction. Parfois, si on ne trouve vraiment pas, on finit par émettre des suppositions, au doigt mouillé. Il s’agit alors plus de hasard complet (foireux) que de déduction (rusée).

La déduction est une technique pour trouver des réponses à des problèmes complexes en reliant des faits et des hypothèses. En gros, c’est une manière logique et scientifique de passer d’une affirmation générale à une conclusion particulière. Et c’est super utile pour trouver des solutions créatives et innovantes à des problèmes difficiles.

La déduction fonctionne en identifiant des relations entre des faits et des hypothèses. Par exemple, si quelqu’un affirme que tous les oiseaux ont des ailes, alors on peut en déduire que tous les oiseaux peuvent voler. C’est génial, non ? La déduction permet d’analyser les données et de déterminer si une conclusion est logique. Elle est souvent utilisée pour résoudre des problèmes et développer des solutions.

Et vous savez quoi ? La déduction n’est pas seulement utile en médecine, en recherche scientifique ou en économie, elle peut être appliquée à beaucoup de domaines, même à des jeux de société comme Revelio.

Pour faire court, la déduction, c’est la capacité mentale à associer divers éléments pour arriver à une solution. C’est vraiment cool parce que c’est un processus mental actif et délibéré, contrairement à l’intuition, qui est une forme de déduction opérant à un niveau plus discret. Et c’est là que ça coince. Dans Revelio, on finit souvent par supposer un peu n’importe quoi. D’autant que les métiers et les secrets sont parfois très proches. Comment bien marquer (mais pas trop non plus) la différence entre : « A d’énormes dettes à payer » et « Est victime de chantage », ou « Électricien » et « Ouvrier du bâtiment » ? Vous voyez où je veux en venir.

On finit par jouer à Revelio au pif, de manière approximative et, en ce qui me concerne, avec très peu de plaisir. On subit le jeu plus qu’on s’y amuse. Autant je suis une grande fan absolue des autres jeux de l’auteur britannique, grand féru de jeux narratifs et de déduction, Les Animaux de Baker Street en tête, co-créé avec Clémentine Bauvais, l’une de mes autrices littéraires préférées, autant là, avec Revelio, le jeu a fait pour moi l’effet d’un gros pschitt.

Revelio, verdict

En tant que femme, je peux comprendre pourquoi l’utilisation systématique du masculin dans le jeu Revelio peut être maladroite et peu représentative. Cependant, je suis optimiste quant à l’évolution de la représentation de genre dans les jeux de société. Le curseur peut, doit encore bouger !

De plus, je dois avouer que je suis déçue par les stéréotypes présents dans le jeu et la difficulté à jouer sans tomber dans ces stéréotypes. Je considère, encore une fois, que le jeu manque de plaisir et que je le subis que je ne m’y amuse.

En ce qui me concerne, je suis grande fan des autres jeux de l’auteur britannique, mais malheureusement, Revelio ne répond pas à mes attentes. La déduction, qui est un élément clé du jeu, finit souvent par être remplacée par des suppositions aléatoires. Les métiers et les secrets sont souvent très proches, ce qui rend difficile de faire une bonne distinction entre eux.

En fin de compte, je suis déçue par Revelio. Je m’attendais à un jeu plus amusant et plus représentatif, mais malheureusement, ce n’est pas le cas. Je continue à chercher des jeux qui répondent à mes attentes et je continue à être une grande fan des autres jeux de l’auteur britannique.

Bof bof

Note : 2 sur 5.

  • Création : Dave Neale
  • Illustrations : Marta Ivanova
  • Édition : Gigamic
  • Nombre de joueurs et joueuses : 3 à 6 (tourne mieux à 3-4)
  • Âge conseillé : dès 14 ans (bonne estimation)
  • Durée : 30 minutes
  • Thème : Méd-fan, moderne, victorien
  • Mécaniques principales : Déduction, narration. Pour en savoir plus sur les différentes mécaniques de jeux, c’est ici.

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Article écrit par Amélie. Passionnée de jeux de société. A commencé à jouer à des jeux de société à l’âge de 1 année, environ, et n’a jamais cessé depuis. Kiffe les jeux de plateau, coopératifs, narratifs et d’autres qui finissent aussi en « tif ». Adore partager sa passion et aider les autres à découvrir les top et éviter les flop.

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