Analyses & psychologie du jeu,  Jeux de plateau

Le jeu de société, ce souverain ciment du bonheur

Des chercheurs ont suivi plus de 700 personnes depuis 1938 pour examiner et comprendre les clés du bonheur. Voici ce qu’ils ont découvert.


Le jeu, l’une des clés du bonheur

Pour vous, c’est quoi, la définition du bonheur ? Et surtout, comment l’atteindre ? Est-ce que jouer nous rend heureux ?

Si quelqu’un vous demandait lequel des choix suivants rendrait le voyage en train le plus agréable possible, lequel choisiriez-vous : passer votre trajet à rester seul ou entamer une conversation avec un ou une inconnue assise à côté de vous ?

Soyons honnêtes. Beaucoup d’entre nous choisiraient de rester assis avec nos écouteurs rivetés à nos oreilles. L’idée de devoir « se taper la discute » avec un ou une inconnue nous stresse, nous… effraie. Nous vous avons déjà parlé de cette recherche menée à Chicago en 2011.

Elle a mis en lumière l’importance des interactions sociales et leurs effets sur nous. Les scientifiques ont demandé aux passagers de trains de briser les « normes standard » et de parler à leur voisin ou voisine de siège en échange d’une… récompense. À la fin du voyage, ceux qui avaient engagé une conversation avec un étranger ont rapporté une expérience plus positive que ceux qui s’étaient tenus à l’écart. Cependant, lorsque les passagers avaient prédit comment ils se sentiraient après avoir parlé à une autre personne, donc avant de le faire, ils avaient tout de suite répondu qu’ils préféraient rester seuls pendant leur voyage.

Si cette étude a prouvé quelque chose, c’est que nous nous attendons à ce que les interactions sociales soient négatives en raison de l’incertitude qui accompagne la relation, la connexion avec quelqu’un d’autre. Or, encore une fois, dans cette étude de l’université de Chicago en 2011, les personnes qui ont décidé d’engager la conversation ont jugé leur trajet plus agréable que d’habitude. Surprenant ?

Il faut croire que nous ne sommes pas super, super doués pour prévoir les avantages que les relations, humaines, réelles, peuvent avoir. Est-ce que ce n’est pas par expérience de relations parfois… chahutées ? À en croire cette recherche de 2011, ces expériences ne nous aident certainement pas à nouer des (nouvelles) relations. C’est, en partie, ce qui pousse beaucoup d’entre nous à préférer buller plutôt que chatter. Et, peut-être, à passer à côté d’un fragment de bonheur.

Depuis 1938

La plus longue étude scientifique sur le bonheur vient tout juste d’être publiée ce 10 janvier 2023 dans le livre The Good Life. Elle a commencé en 1938 et a suivi la vie de 724 étudiantes et étudiants de Harvard et de personnes à faible revenu de Boston. L’étude, toujours en cours, a dû s’élargir pour inclure les conjoints et les enfants des participants et participantes d’origine. En 2023, elle porte désormais sur plus de 2 000 personnes.

Les chercheurs ont recueilli les dossiers médicaux des participantes et participants tous les cinq ans, effectué des tests ADN en cours de route et reçu des questionnaires sur la vie des gens et leur bonheur, leur bien-être tous les deux ans. Tous les 15 ans environ, les chercheurs ont rencontré les participants et participantes en personne pour un entretien. Les chercheurs ont suivi leur vie dans l’espoir de trouver la ou les clés du bonheur. Ils ont découvert que la santé ne constituait pas l’une de ces clés.

Au contraire, une chose est devenue indéniable. Ce sont les relations, solides, qui prédisent le bonheur des gens tout au long de leur vie. Ces relations solides sont « intrinsèques à tout ce que nous faisons et à tout ce que nous sommes », écrivent les auteurs dans leur ouvrage.

Après 85 ans, les chercheurs qui ont mené la plus longue étude scientifique au monde sur le bonheur sont parvenus à une conclusion, simple, sur ce qui donne un sens à la vie : entretenir de bonnes relations avec d’autres personnes, forgées par des contacts fréquents et de qualité.

Le seul problème, c’est que les chercheurs ont également découvert que nous sommes généralement… « nuls » (je mets entre guillemets sinon vous allez vouloir m’incendier) pour établir ce type de relations.

En général, les directeurs de l’étude multigénérationnelle de Harvard sur le développement des adultes écrivent dans leur livre que nous « sous-estimons les effets bénéfiques des relations humaines ».

Et ces bienfaits peuvent être énormes. Leurs recherches montrent que la fréquence et la qualité de nos contacts avec d’autres personnes sont deux des principaux facteurs prédictifs de notre propre bonheur dans la vie. Les avantages ne sont pas seulement émotionnels. Des recherches ont montré que de bonnes relations peuvent même nous aider à vivre plus longtemps et en meilleur santé.

Des amis pour la (longue) vie

Vous voulez vivre plus longtemps ? Faites-vous des amis proches. La recherche montre que les amis peuvent avoir une incidence sur votre santé, plus encore que… la famille. Une étude longitudinale australienne de 2005 sur le vieillissement a révélé que les relations étroites avec les enfants et les autres membres de la famille avaient peu d’impact sur la durée de vie. Mais que les personnes ayant le plus d’amis avaient tendance à vivre 22 % de plus que celles qui en avaient le moins.

Mieux encore, un examen clinique de près de 150 études a révélé en 2010 que les personnes ayant des liens sociaux forts avaient 50 % de chances de plus de survivre, quels que soient l’âge, le sexe, l’état de santé et la cause du décès, que celles ayant des liens plus faibles. (Cette conclusion s’appuie sur des informations concernant plus de 300 000 personnes qui ont été suivies pendant une durée moyenne de 7,5 ans).

« Nous avons besoin que les autres interagissent avec nous et nous aident, et nous nous épanouissons lorsque nous offrons cette même connexion et ce même soutien aux autres », explique le livre. « Ce processus de donner et de recevoir est le fondement d’une vie pleine de sens ».

Cela ne signifie pas qu’il faille engager une conversation dans un wagon de train bondé pour avoir une vie heureuse et pleine de bonheur. Robert Waldinger, l’un des coauteurs de la recherche, explique que son but est plutôt de montrer à quel point il est facile, et inconscient, de laisser passer la chance de créer des liens lorsqu’on est emporté par l’agitation de la vie.

Lorsqu’on a demandé aux participants à l’étude sur le bonheur comment ils avaient surmonté l’adversité – maladies, souvenirs traumatisants, décès – leurs relations ont toujours constitué la pierre angulaire de l’espoir dans leur vie. Les participantes et participants de cette étude de près de 90 ans se souviennent de la personne qui leur a prêté de l’argent lorsqu’ils n’avaient nulle part où aller, ou de leur camarade soldat qui leur a prêté assistance pendant la guerre (beaucoup de participants à la recherche ont fait la guerre).

En prenant de l’âge, les participantes et participants qui ont fait part de leurs regrets ont surtout déploré le peu de temps qu’ils passaient avec leur famille et leurs amis, et l’importance qu’ils accordaient à des choses apparemment insignifiantes, comme le succès et l’argent.

« Ce n’est pas que l’accomplissement n’est pas important et satisfaisant. C’est le cas », dit Waldinger. « Mais lorsque nous sacrifions nos relations, c’est là que nous finissons par le regretter et par vivre une vie qui n’est pas aussi bonne que celle que nous aurions pu avoir. »

Et selon les chercheurs, il n’est jamais trop tard pour améliorer ses relations, qu’il s’agisse d’un ou une nouvelle amie ou de quelqu’un avec qui on renoue un lien.

Compétences sociales

Notre vie sociale exige de l’exercice. Imaginez nos compétences comme un… muscle ? Et pour gagner et entretenir du muscle, rien de tel que le… sport et l’entraînement. Pareil pour ses relations. C’est ce qu’on appelle la « forme sociale », le « social fitness », comme avancé dans la recherche.

La « forme sociale » est la capacité à faire le point sur ses relations et à les améliorer au fil du temps, selon Waldinger. Quelles sont celles qui nous dynamisent ? Qui apprécions-nous et comment pouvons-nous les intégrer dans notre vie de manière différente, nouvelle ? Souhaitons-nous établir de nouveaux liens ? Même les personnes que nous considérons comme des amis proches peuvent commencer à… glisser vers le bas de la liste des priorités à mesure que nous prenons de l’âge.

« Nous grandissons. Nous changeons. Nos vies changent », dit Waldinger. « Mais une partie de cette évolution est due au fait que nous pouvons faire preuve de volonté, en se disant : « cette personne, je veux la garder dans ma vie ». C’est cette partie intentionnelle que je veux mettre en avant. »

La meilleure façon d’améliorer notre « forme sociale » est de prévoir du temps pour construire des relations dans sa semaine. Comme on le ferait avec une séance de sport ou une réunion de travail (les co-auteurs du livre Waldinger et Schulz ne sont pas seulement collègues de travail mais aussi amis, et ils se parlent tous les vendredis midi.)

Le jeu de société, essence du bonheur

Les jeux de société sont un excellent moyen de passer du temps en famille et entre amis. Ils peuvent aider à renforcer les liens et à créer des souvenirs durables. Les jeux de société peuvent également aider à développer des compétences importantes, telles que la prise de décision, la résolution de problèmes et la communication. Ils peuvent également aider à améliorer la mémoire et à stimuler l’esprit. Les jeux de société sont amusants et peuvent être un excellent moyen de se détendre et de se divertir. Certes.

Si la prochaine fois que vous êtes assis et assises à une table de jeu et que vous demandez aux autres la raison pour laquelle ils et elles aiment jouer, il y a de très fortes chances pour qu’on vous réponde que c’est pour se retrouver ensemble, pour partager un moment à plusieurs, entre potes ou inconnues.

Le besoin inné de rechercher des liens sociaux et des liens avec les autres est une caractéristique humaine durable tout au long de la vie. Et le jeu de société à vivre en vrai à plusieurs constitue de formidables vecteurs et plateformes de contact social. Comme relevé par cette recherche qui dure depuis 90 ans, partager du temps avec d’autres représente l’une des clés du bonheur. Le jeu de… société peut nous aider à l’atteindre, ce bonheur. Ou un fragment, en tout cas.

À l’âge adulte, les relations jouent un rôle important dans la santé physique et mentale, bien que tout se chamboule très souvent. Les amitiés viennent et repartent, rencontres amoureuses, professionnelles, etc. Les groupes sociaux se cristallisent autour d’intérêts sociaux communs, comme le jeu de plateau et de rôle, par exemple, pareil pour les intérêts familiaux communs.

Pour beaucoup, le travail devient une source importante d’appartenance à autrui, par le biais d’intérêts partagés avec des collègues, d’un sens du but que l’on retrouve dans son travail et offrant des interactions sociales avec les autres.

Le jeu de société permet de se retrouver, et l’espace d’une soirée, de se distancier des soucis quotidiens. Autour d’un plateau, nous nous inventons une nouvelle vie, et surtout, nous pouvons partager du temps à plusieurs en tant qu’adultes en retrouvant un peu son esprit d’enfant, en lâchant quelque peu les masques qui nous habillent le reste du temps

C’est peut-être bien pour cela que le jeu de société est en plein essor depuis 10-20 ans, car il suit les évolutions digitales de notre société, de plus en plus connectée et en même temps, ironie du sort, déconnectée. Le besoin de se retrouver entre humains, sans écran.

« Les relations ne nous rendent pas heureux toute la journée, tous les jours, parce que personne n’est heureux toute la journée, tous les jours », dit Waldinger. « Ce qu’elles font, c’est construire une base de bien-être. Elles créent un filet de sécurité. Elles donnent le sentiment d’avoir des gens dans ma vie quand j’en ai besoin. »

Les liens humains sont importants tout au long de la vie. Ils commencent tôt, évoluent constamment et s’étendent ensuite jusqu’à la vieillesse. Et en ça, le jeu de société permet de partager du temps, ensemble, au point de se demander si ces bouts de carton, de plastique, de papier ne sont pas juste de merveilleux prétextes pour se retrouver, pour échanger, pour créer un contact, un lien, nécessaire. La prochaine fois que vous vous lancez une partie avec des amis, dites-vous que c’est pour votre bien. Le bonheur n’est pas loin. Prenez soin de vous, jouez.


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Article écrit par Gus. Rédacteur-en-chef de Gus&Co. Enseigne à l’École supérieure de bande dessinée et d’illustration, travaille dans le monde du jeu depuis 1989 comme auteur et journaliste.

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One Comment

  • AlpagaT

    Gaffe quand même aux conclusions hâtives sur des expériences sociales un brin fragiles.
    Par exemple : « ceux qui avaient engagé une conversation avec un étranger ont rapporté une expérience plus positive »… tu m’étonnes, c’est précisément ceux qui ont eu leur récompense ! (en sciences sociales c’est généralement une petite somme d’argent). Ce qui serait davantage intéressant, ce serait de se pencher vers ceux qui ont préféré se passer de la récompense pour rester seuls.
    Idem plus loin sur l’histoire des australiens : corrélation n’est pas raison. Qu’un grand nombre d’amis proches soit lié à une meilleure espérance de vie, c’est fort possible, mais de là à en conclure que l’un est à l’origine de l’autre, puis que + d’amis=+ longue vie, c’est très douteux. Surtout quand on nous explique dans le même temps que la famille ne compte pas… le plus probable est qu’il y a une variable cachée, une origine commune à ces deux éléments (espérance de vie ET amis nombreux). Comme par exemple le niveau de vie, l’éducation, les pathologies mentales…

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