On sature

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Je me souviens encore de mon tout premier Essen. Ça doit remonter à 2011. À l’époque déjà, le salon craquait sous les nouveautés. Les organisateurs étaient fiers d’annoncer environ 800 sorties sur leur salon. 2011. Une autre époque. Deux ans plus tard nous avions sorti les chiffres

En 2018, ce fut presque le double, avec 1’400 sorties

Et années après années, ce chiffre est en constante augmentation. Et c’est la constatation qui revient souvent, celle de se demander s’il n’y aurait pas, finalement, trop de jeux

C’est la cata(logue)

En théorie, le but ultime de Philibertnet, comme tous les autres sites de vente en ligne d’ailleurs, consiste à répondre aux besoins de ceux et celles qui cherchent à acheter un jeu ou un accessoire de jeu

Aujourd’hui, en 2019, le catalogue presque sans fin de Philibert donne aux gens un accès facile à tous les jeux plus ou moins récents. Si vous tapez « jeux d’ambiance », Philibert vous propose des dizaines et des dizaines et des dizaines de titres

Lequel choisir, alors? Car tout le souci actuel, ce n’est pas le choix, ou le manque de choix plutôt, mais le trop plein de choix

Le fait que l’acheteur et l’acheteuse doive aujourd’hui procéder à un choix de plus en plus difficile avec un catalogue qui mois après mois, semaines après semaines ne cesse de gonfler rend la tâche ardue, douloureuse, pénible

Et non, cela ne s’applique pas seulement pour les jeux d’ambiance. Le phénomène se répète pour presque tous les types de jeux: des jeux pour enfants en passant par les jeux pour aficionados

Et devinez quoi? Ce n’est pas prêt de s’arrêter, ou de ralentir

Ça se laisse tenter

On est tenté de dire que cette variété et ce choix en constante expansion sont avantageux pour nous, consommateurs et consommatrices. La théorie économique qui régit la compréhension du choix postule qu’un marché libre et concurrentiel devrait faire baisser les prix des produits et faire augmenter la qualité

Alors oui, c’est vrai, il n’y a jamais eu autant de bons et de beaux jeux

N’empêche

Dans la course pour vendre de plus en plus de jeux, le problème précédemment sous-jacent est devenu aujourd’hui évident: la variété n’entraîne pas que des avantages

Les achats en ligne créent un malaise lié à l’inquiétude du choix. Les recherches en économie ont toujours soutenu que moins on a d’options et mieux on s’en sort. Et vice versa, aussi. Surtout, dans le cas des jeux de plateau

Le fait d’avoir beaucoup d’options est particulièrement déroutant lorsque l’information disponible sur celles-ci est limitée ou déroutante – comme dans le cas d’une liste interminable de jeux d’ambiance pratiquement identiques. Ici tu mimes des trucs, là tu dois faire deviner un machin

Et les avis sur les jeux (nous en savons quelque chose, puisque nous en rédigeons également sur le site de Philibert) ne sont pas toujours tout à fait cristallins: 5/5, un jeu topissime? 4/5? 3/5, un jeu qui se fait flinguer et qu’il vaudrait mieux éviter?

Ces options infinies et au final dénuées de sens peuvent donner lieu à un état de fugue de consommation. On finit par ne rien acheter, tétanisé.e par l’angoisse de « mal » choisir

Encore faudrait-il définir ce que signifie vraiment ce mot lors d’un achat d’un jeu de société. Car un jeu qui plaît à certains pourraient ne pas plaire à tout le monde. J’en veux pour preuve le récent Space Gate Odyssey, lisez les commentaires pour vous en convaincre. Nous avons kiffé, d’autres pas du tout, c’est normal et sain

Aider les consommateurs à savoir quoi acheter dans un océan de choix sans fin est devenu une industrie « artisanale » en soi

De nombreux éditeurs, distributeurs et boutiques « utilisent » des blogueurs et youtubeurs pour chroniquer, alimenter la communication autour de leurs jeux. Pas une semaine ne passe sans qu’un éditeur ne nous contacte pour qu’on parle de son prochain jeu, à sortir « en live » ou sur KS

Des critiques critiques en situation critique

Les critiques de jeux ne sont pas importants. Nous pensons l’être, mais nous nous trompons

Nous fournissons un service, et il n’est pas si incroyable que cela, soyons lucides. Nous sommes l’équivalent de votre pote qui possède la plupart des jeux et qui vous dit ce qu’il faut acheter, ce qu’il faut éviter. Pas de quoi avoir les chevilles qui enflent

Mais soyons honnêtes deux minutes. Nous ne vous disons rien de plus que ce que vous pourriez découvrir par vous-mêmes. Il suffirait juste que vous achetiez le jeu, pour vous faire votre propre opinion sur celui-ci

OK, les critiques de films, de livres sont différentes. On peut y parler de symboliques, d’interprétations, d’ancrage historique, social, culturel, politique, poterie, pour en tirer des parallèles avec des thèmes plus vastes

Pour les jeux de plateau, c’est difficile, voire impossible. Les jeux de plateau sont une industrie créée par des geeks qui voulaient jouer à des jeux de plateau

Comme médium artistique, on repassera, les jeux de plateau ne sont pas très percutants. Quand Bruno Cathala crée Kingdomino, est-ce qu’il cherche à critiquer un système féodal contemporain basé sur l’expropriation et l’exploitation des terres? Est-ce que quand Antoine Bauza et sa bande de potes lancent Super Cats, c’est pour décrier l’exploitation animale et le spécisme? Est-ce que quand Wolfgang Warsch sort die Tavernen, c’est pour décrier les méfaits de l’alcool sur les couches populaires et ses impacts détrimentaux sur la société autrichienne de la fin du vingtième siècle, en mode Zola? Bien sûr, absolument, tout à fait

Le jeu de société est une industrie créative, certes, mais peu culturelle, politique, sociale, philosophique ou artistique. Alors oui, certes, les illustrations s’apparentent à de l’art. Mais dire qu’un jeu de plateau est de l’art, c’est peut-être un tout petit peu exagéré

Même les jeux vidéo peuvent contenir plus de profondeur artistique que les jeux de plateau. Ce qui définit un jeu de plateau, ce sont les règles, et les règles ne sont pas artistiques

Se pose alors la question vache: mais qu’est-ce qu’on a alors de si intéressant à raconter, nous, critiques de jeux?

Pas grand-chose d’autre que lever ou abaisser un pouce. Pas grand-chose d’autre que de vous conseiller d’acheter, de jouer à ce jeu-ci, et d’éviter ce jeu-là

Cynisme crasse?

En réalité, nous sommes juste des instruments de vente. Ce qu’on appelle depuis les années 2010 et l’émergence des réseaux sociaux, des… wait for it… influenceurs

Nous vous influençons dans vos choix

Choix

Le mot est lancé

Car oui, pour revenir à notre postulat de départ, aujourd’hui, avec tellement de jeux, tellement de sorties, tellement de choix, nous sommes devenus des médias de curation

Depuis que les joueurs et joueuses doivent brasser parmi des milliers de titres disponibles, entre récents et plus anciens, de devoir faire le tri dans un nombre considérable de jeux parmi un catalogue impressionnant qui ne cesse de gonfler, les influenceurs deviennent des béquilles pour ne pas acheter n’importe quel jeu et peut-être se tromper et le regretter ensuite

Et c’est peut-être pour cette raison que les influenceurs sont « à la mode », sur Insta notamment. Les gens apprécient suivre des comptes qui les conseillent, qui filtrent les produits dispo, qui font ce boulot parfois ingrat de curation. Ingrat, parce qu’on s’expose à l’ire des éditeurs, auteurs et lecteurs et lectrices qui finissent parfois par nous détester parce qu’on a dit du mal de l’un ou l’autre de leur jeu. Les risques du « métier »

Au final, plus il y a de produits dispo, et moins il y a de temps pour trier le bon grain de l’ivraie. On sature. Vivement Essen 2025

Pour poursuivre la discussion, vous pouvez écouter ces deux podcasts:

Il y a quelques jours, le podcast sociétal Programme B de Binge Audio a parlé des coulisses des influenceurs sur Instagram, à écouter ici:

Et également, juste ce matin, l’excellent podcast Crazy Genius du journal américain The Atlantic vient tout juste de sortir cet épisode, justement sur le business des influenceurs. Hallucinant:

9 Comments

  1. En effet les sites de critiques de jeux sont des influenceurs, mais aussi des sélectionneurs justement dans la masse de jeux qui sortent. Pour un joueur.se lambda, c’est difficile de faire un choix dans l’offre. Si on apprécie les critiques d’un ou de quelques sites, on peut déjà réduire sa recherche sur les jeux appréciés par ce (ou ces) site(s).
    Avec le risque inverse : on ne cherche pas de jeu, mais on lit une critique dithyrambique sur un jeu, vient alors l’envie de l’acheter !
    Perso je me fait une liste de ces jeux (avec lien sur les critiques et/ou les mots clefs qui m’ont plu sur ce jeu, et le jour où on a envie de s’offrir un nouveau jeu, je repars de cette liste !

  2. C’est justement tout l’ Intérêt des influenceurs. Vous faites le parallèle avec les jeux vidéo où la problématique est identique voire pire depuis que Steam propose des jeux indés et que le marché a explosé.

    Ce qui avant, dans ce domaine toujours, était moqué et décrié : les youtubeurs et autres influenceurs (quel est l’interet de regarder quelqu’un d’autre jouer) est aujourd’hui un moyen de communication et d’estimation du succès d’un jeu majeur (on mesure le succès d’un jeu à son nombre de viewer sur Twitch plus qu’a Son nombre de copies vendues).

    Pour le jds, plus la masse de produit augmentera, plus le rôle de sites dont vous faites partie sera important.

    Pour ce qui est de l’aspect culturel et artistique, engagé d’un jeu, je trouve au contraire que cette inflation du marché permet de voir émerger des jeux qui vont justement dans ce sens (this war of mine, CO2, etc). Ces jeu x auraient-ils vue le jour si ce secteur était encore aussi confidentiel qu’il y a 20 ans ?

  3. Plus les années passent et moins la magie opère, je me rappelle mes 1ers Essen pleins d’étoiles dans les yeux … puis maintenant cette bouillie de jeu, thèmes et mécaniques recyclées, marketing à profusion … Les jeux « indispensables » se comptent sur les doigts de la main malgré les milliers de jeux annuels.
    Pour ce qui est des jeux avec des thématiques (sujets) que l’on pourrait qualifier de fortes je retiendrai Freedom le chemin de fer clandestin, CO2 et d’autres jeux sur le climat, les jeux portant sur le émotions comme comanauts, feelings, affinity …
    Le seul bénéfice à cette profusion c’est finalement la prise de risque pris par certains auteurs/éditeurs afin de se différencier, mais est-ce payant ?
    Un dernier point qui a mon sens est tout aussi négatif est la multiplicité des prix (as d’or, golden geek, spiel, les sites qui délivrent leur prix mais avec quels indépendances …)

  4. Afin de sortir la tête de l’eau, j’applique la méthode suivante : j’attends que l’année soit écoulée pour jouer aux jeux de l’année précédente.
    En attendant je suis des « influenceurs », quoi que « passionnés » me semble un meilleur terme, qui consacrent le temps précieux que je n’ai pas à découvrir et surtout partager blockbusters et petites perles. Et je pense qu’on ne vous remerciera jamais assez pour ça !
    Puis je me fais ma liste et le temps venu et le buzz retombé je regarde les critiques, les notes, les forums pour faire mon choix. J’attends avec hâte la fin d’année pour pouvoir jouer à la vingtaine de jeux de 2018 qui m’attirent !

  5. Le public de Plateau Marmots est sans doute trop confidentiel pour que l’on puisse influencer qui que ce soit, donc nous ne sommes pas directement concernés. Mais je ne me reconnais pas du tout dans ce post, à la fois aigre et pessimiste, sur une époque pourtant riche et enthousiasmante.
    Oui il y a des jeux. Beaucoup. Partout. De plus en plus. Oui le marché s’ouvre de plus en plus, ce qui ne fait qu’accélérer le processus. Oui il est impossible de tout tester, tout relayer, tout relever. Mais j’ai envie de dire TANT MIEUX. Personne ne m’a forcé à faire ce que je fais. Ecrire sur les jeux bénévolement, donner mon avis, influencer peut-être, c’est une ENVIE, c’est un CHOIX. Est-ce que la déferlante de jeu me décourage parfois ? Sans doute. Mais l’envie est toujours là.
    Et les solutions ne manquent pas, hein ? Recruter plus de rédacteurs, recentrer la charte éditoriale, sélectionner à outrance.
    Alors oui on guide dans les choix. Oui on est des instruments de vente. Mais il est facile de ne pas l’être : il suffit de ne pas publier les écrits de les garder au fond d’un tiroir, et le problème est résolu. Vous décrivez une fatalité qui n’a pas lieu d’être… Nous ne sommes PAS importants, c’est un fait. Nous tentons tant bien que mal de gérer un torrent qui enfle alors que notre capacité à écoper sont ridicules.

    Je comprends la lassitude, vraiment. Mais je n’ai pas l’impression que vous soyez contraints à la publication avec un flingue sur la tempe, si ?
    Donc faites un break. Arrêtez tout, un mois ou deux. Les jeux seront toujours là à votre retour. Et l’envie aussi.

    Et si possible avant 2025.

    Car même si vous n’êtes pas importants, les lecteurs ont BESOIN de vos avis. Ne serait-ce que pour se positionner pour ou contre eux. Ils ont besoin de vos avis, et plus encore de votre envie. Car à quoi bon lire les critiques d’un critique qui n’a plus envie de critiquer ?

    Bon courage, et à très vite.

  6. Merci pour cet article plein de réflexions utiles. C’est marrant je m’interrogeais récemment sur la masse de jeux disponibles, et le fait que finalement, comme vous le dîtes, plus ça va, moins j’en achète, parce qu’il y a sans doute un effet de saturation de l’offre et de la peur de faire le mauvais choix, mais aussi de plus en plus de jeux ne proposent pas grand chose de plus, et au niveau graphisme, j’ai l’impression des fois qu’on tombe dans une espèce de piège à parents avec des choses très colorées, mignonnes, mais qui moi ne me parlent plus du tout. C’est mieux qu’à l’époque des jeux allemands jaunes et marrons sur fond vert foncé, mais est-ce que je deviens aigri, j’ai l’impression que la communication est devenu trop importante (ce qui me paraît logique du coup vu la production) et qu’on peut avoir le réflexe de « Oh là, t’essaierait pas de me charmer plus que de m’amuser toi ? ».

    Pour ce qui est des influenceurs, on se fait son réseau perso. Je trouve qu’il y en a plein, mais peu qui osent dire quand un jeu ne leur a pas plu. C’est pour ça que vous êtes devenus ma source n°1 de consultation car j’apprécie que des gens se mouillent, quitte à aller contre-courant. Et si un site est honnête, on sait comment sont analysés les jeux, et du coup même un critique globalement négative peut faire resurgir des points qui personnellement peuvent être positifs.

  7. Voilà un constat bien pessimiste à tout égard, qui dégomme tout-azimut. Du coup je m’y retrouve complémentent ! 😉

    Que la lassitude s’installe devant ce débordement d’offre, cette surenchère de visibilité, cette frénésie de consommation, c’est bien naturel. Ce serait même un réflexe salvateur si l’humanité tout entière faisait cette constatation dans un bel ensemble et en tirait immédiatement les conséquences drastiques qui s’imposent.

    Au fond du pessimisme, on trouve je crois de l’optimisme. La profusion actuelle est telle qu’elle condamne au lâcher prise. Impossible de tout suivre, tout voir, tout jouer. Reste à piocher deci delà, à s’arrêter un moment, sans culpabiliser d’avoir laissé passer d’autres opportunités. Le système lui-même ne nous laisse pas le choix. Certes ce constat et cette capacité à ralentir, dans un monde qui accélère lui-même frénétiquement vers sa chute, ne s’apprennent pas du jour au lendemain. Mais on y viendra tous, un jour ou l’autre, bien forcés.

    Le rôle d’influenceur n’a rien de noble. Mais celui de joueur non plus. Ni d’ailleurs celui d’auteur, d’éditeur, distributeur. Toute l’industrie du divertissement peut être raillée d’endormir les foules, de détourner l’attention des enjeux du moment, d’enfouir toute volonté active sous un déluge de moments plaisants, pas chers, disponibles, confortables et rassurants d’immobilisme. De même pour plein d’autres secteurs d’ailleurs.

    Mais comme toujours, la contradiction est perceptible. Au fond du futile on trouve du providentiel. Le jeu est un moteur à émotions, un prétexte à interactions avec les autres. Ça n’a pas de prix. Ce sujet là devrait être la mission sacrée des critiques. Raconter le vécu, partager le ressenti, prolonger l’émotion, susciter l’émotion, diffuser l’envie, donner les clés pour un moment mémorable. La critique elle-même est un média. Elle peut faire sourire, agacer, mettre en colère ou vibrer. Il ne faut pas chercher davantage et en même temps, tout y est déjà.

    Inutile de culpabiliser, impossible de se voiler la face. Tout ça est ridiculement petit et incroyablement fort. Acceptons-le et profitons-en !

    (mode gourou off, merci pour ce billet qui expose et secoue)

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