Faut-il laisser gagner vos enfants aux jeux de société? La réponse (neuro) scientifique

Temps de lecture: 4 minutes

Chaque jour, ou presque, mon épouse Coco et moi essayons de jouer à un ou plusieurs jeux de société avec nos deux enfants, Evan, 5 ans, bientôt 6, et Eileen, 4 ans

Ils surkiffent

Nous venons d’ailleurs tout juste de leur faire découvrir My First Castle Panic, un Tower Defense coopératif vraiment excellent

Mais nous ne faisons pas que des jeux coop. Ils nous arrivent souvent de jouer à des jeux compétitifs, avec un.e gagnant.e et des perdant.e.s

Mon fils de 5 ans rencontre beaucoup de difficultés à perdre, au point de s’énerver grave. Si vous êtes parents, vous connaissez aussi peut-être

Du coup, à chaque fois que nous sortons un jeu, mon épouse et moi nous nous demandons s’il ne faudrait pas le laisser gagner, tout simplement. Jouer comme des pieds juste pour lui, pour leur offrir la victoire sur un plateau

Tant pis pour nous, tant mieux pour eux

Vraiment?

Personne ne s’accorde sur cette question. Faut-il être ultra-compétitif.ve avec ses enfants, ou au contraire, faut-il les laisser gagner à chaque fois? Pour les protéger du sentiment négatif de la défaite?

Bon OK, c’est un peu caricatural, je suppose que la plupart des parents se situent quelque part entre ces deux extrêmes. Quelques fois, nous faisons exprès de perdre, d’autres fois pas

Nick Bentley, auteur de jeu, neurobiologiste et futur papa, a beaucoup réfléchi à cette question

Si votre objectif est de motiver votre enfant et de l’aider à bien jouer, il faut peut-être utiliser un processus spécifique qui repose sur des préceptes mâtinés de neurobiologie. Ce qu’on appelle un « renforcement à ratio variable »

Le machin à ratio truc?

Voici comment le renforcement à ratio variable fonctionne:

Il s’agit d’un processus d’apprentissage dans lequel de nouveaux comportements sont acquis et modifiés grâce à leur association à des conséquences

Car oui, renforcer de manière positive un comportement augmente la probabilité qu’il se reproduise à l’avenir. Glop. Tandis que punir un comportement diminue la probabilité qu’il se répète. Pas glop

Les programmes de renforcement sont une composante importante du processus d’apprentissage, quel que soit cet apprentissage: scolaire, ou d’un jeu de société

Quand et à quelle fréquence nous renforçons un comportement peut avoir un impact dramatique sur la force et le rythme de la réponse

Le  renforcement positif ou négatif  peut être utilisé comme partie du conditionnement opérant. Dans les deux cas, l’objectif du renforcement est de renforcer un comportement afin qu’il se reproduise. Le bâton, la carotte, tout ça

IRL, les comportements ne vont probablement pas être renforcés à chaque fois qu’ils se produisent. Mais dans des situations où l’on essaie intentionnellement de renforcer une action spécifique, à l’école, au sport par exemple, il est parfois nécessaire de suivre un programme de renforcement spécifique, avec un système de calendrier spécifique

Les deux formes de base des programmes de renforcement sont appelées renforcement continu et renforcement partiel

Renforcement continu

En renforcement continu, le comportement souhaité est renforcé chaque fois qu’il se produit. Il est préférable d’utiliser ce calendrier au cours des premières étapes de l’apprentissage pour créer une association forte entre le comportement et la réponse

Les programmes de renforcement continu sont plus efficaces lorsque vous essayez d’enseigner un nouveau comportement

Renfort partiel

Une fois la réponse bien établie, un programme de renforcement continu est généralement remplacé par un programme de renforcement partiel

Dans un renforcement partiel (ou intermittent), la réponse n’est renforcée qu’une partie du temps. Les comportements appris s’acquièrent plus lentement avec un renforcement partiel, mais la réponse est plus résistante, plus profonde, plus motivée

Il existe plusieurs types de programmes de renforcement partiel:

Horaires à rapport fixe

Les calendriers à rapport, ratio fixe sont ceux dans lesquels une réponse est renforcée uniquement après un nombre spécifié et fixe de réponses

Horaires à rapport variable

Les planifications à rapport variable se produisent lorsqu’une réponse est renforcée après un nombre imprévisible de réponses. Il faut relever que ce type de calendrier de renforcement crée un taux de réponse constant et élevé. Les jeux de hasard et de loterie sont de bons exemples de récompense basée sur un calendrier à taux variable

Tiens, c’est peut-être pour cette raison que nous sommes tellement accro à nos portables. Car nous ne savons pas vraiment quand nous allons recevoir un email, un like sur Insta, un RT sur Twitter. Ça peut arriver, ça va arriver, mais quand?

Et pour les jeux de société?

Selon Nick Bentley, donc, voici les quatre étapes à suivre pour présenter un nouveau jeu, et y jouer ensuite avec un enfant sans le dégoûter:

1. La première fois que vous jouez à un jeu, laissez l’enfant gagner, tout simplement. On se situe ici dans le renfort continu à horaire fixe

2. Ensuite, laissez l’enfant gagner une partie du temps. 60% du temps est un bon ratio pour commencer. Vous pouvez réduire ce pourcentage au fur et à mesure que l’enfant s’améliore. On passe alors au renforcement partiel, entre horaire fixe et variable

3. Faites en sorte que la séquence de victoires et de défaites soit aussi aléatoire que possible. Plus facile à dire qu’à faire. Mais essayez. On finit alors sur du renforcement partiel à horaire totalement variable. De temps en temps, mais on ne sait pas trop quand

4. Essayer de faire en sorte que le résultat soit aussi proche que possible, surtout lorsque l’enfant perd. L’enfant devrait toujours avoir l’impression d’avoir à peine perdu. Prenez l’exemple des jeux de société coop. On ne perd jamais de manière honteuse et ridicule, loin du but. On perd toujours tout près du but, à peine, in extremis. Ce qui nous motive à rejouer

C’est peut-être la raison pour laquelle on observe tellement de salades de points de victoire dans les jeux de société actuels. Prenez par exemple le tout récent Victorian Masterminds. On a perdu, certes, mais on a quand même marqué quelques points. On n’était pas si loin de la victoire, après tout. On rejoue? Faites pareil avec les enfants

Lorsqu’un enfant reçoit une récompense, i.e. gagner au jeu, après un certain pourcentage de tentatives et que l’intervalle entre les récompenses est imprévisible, ce phénomène garantit un effet maximum, de quoi lui donner envie de rejouer. Pareil dans Fortnite, ou dans le Ciel Interdit. On a presque gagné, presque

D’ailleurs, dans My First Castle Panic, nous vous le précisions dans la critique, on gagne environ un tiers du temps. Ça serait donc voulu par les concepteurs, donc?

Et encore une dernière chose

En septembre 2018, nous avions déjà publié un article sur la question, vous avez été plusieurs à réagir:

Et à quels jeux jouons-nous avec nos enfants? Voici notre sélection:

Et enfin, voici une super infographie sortie en été 2018 et qui résume bien l’impact du jeu sur le cerveau de l’enfant (mais pas que):

Et vous, que pensez-vous de ces quatre étapes? Pensez-vous que la neurobio peut aider les enfants à jouer, perdre, gagner? Laissez-nous un petit commentaire, ça nous intéresse

11 Comments

  1. Hello ! Désolé pas tout lu loin de la chez nous la repo’ré est NON ! Ils nous mettent la pâtée aux jeux de mémoire quand ils sont petits, avec le hasard ils ont leur chance et en stratégie simple dès 5 ans ils peuvent parfois gagner mais c’est justement le challenge ! Il y a souvent une part de hasard dans les jeux abordables par les loulous et on s’en tiendra là pour le coup de pouce 😋 Bon c’est notre avis ! Bien ludique ment, Alex @adayagame

  2. La lecture de l’article m’interroge sur le protocole. Je pense que le principe itératif du renforcement n’est envisageable que pour des jeux comparables ou identiques. Une victoire sur un jeu de mémoire, puis une défaite partielle sur un jeu de dépose d’ouvrier, suivi par une partie réaliste sur jeu de rapidité, me semble totalement inepte pour renforcer les prédispositions au jeu de nos enfants. Je ne peux que partager mon expérience personnelle. Mes 3 fils sont joueurs. Ils ont tous joué à Caylus dès l’age de 5 ans. ils ne gagnaient pas. Ils réussissaient. Ils partageaient un moment avec leur parent. Ils découvraient un nouveau monde. Ils mettaient au point des stratégies pour accomplir leurs objectifs à court terme. En conclusion, ils trouvaient chacun leur motivation et acceptaient la défaite comme une possibilité du jeu. Si le jeu est compétitif il laissera toujours plus de vaincus que de vainqueurs. Si l’enfant gagne en conséquence des efforts qu’il a fourni la valeur de sa victoire n’en aura que plus d’importance. Ce qui est important finalement ce n’est pas de laisser gagner ou perdre ses enfants, c’est de jouer avec eux.
    Ludiquement,
    Maxence

    1. « Ce qui est important finalement ce n’est pas de laisser gagner ou perdre ses enfants, c’est de jouer avec eux. »

      Excellente conclusion Maxence 🙏🏼

      1. c’est exactement ce que j’allais dire ! J’ai pris pour politique de ne pas les laisser gagner mais de ne pas jouer comme un bourrin et de les conseiller au besoin, leur expliquer comment être stratège, voir tous les paramètres, ne pas se dévoiler quand on pioche une super carte et bluffer. Même s’il gagne assez peu, les parties s’avèrent parfois serrées au gré du hasard et des compétences qu’ils acquièrent. Et quand ils gagnent, ils savent que je ne les ai pas laissé gagner, qu’ils ont réussi tout seul et qu’ils peuvent être fiers d’eux ! Bon tout ça c’est un équilibre et de la communication et les miens sont plus vieux (7 1/2 et 11).
        Et ils réclament toujours de jouer. Parce qu’effectivement, c’est un moment privilégié passé avec son/ses parent.s. Et c’est bien ce qui importe le plus pour un enfant ! 🙂

  3. Super article, as usual !

    Pour ma part, je faisais déjà du renforcement à ratio variable sans le savoir. Le monsieur Jourdain du jeu de société en quelque sorte 🙂

    Mais surtout, nous ne proposons à fiston que des jeux adaptés à son âge et ses capacités où il a pour le coup autant de chances de gagner, voir plus pour les jeux de mémoire/vitesse. Comme ça il surkiffe et on peut se donner (presque) à fond.
    On pratique aussi un peu de régulation du hasard histoire de ne pas le dégouter suite à une loosing strike.

  4. J’ai rencontré ma femme uniquement pour avoir des futurs joueurs et joueuses à la maison. Nous avons 4 enfants. Mes enfants sont formés à la dure au club de jeu. Ils doivent affronter les joueurs aguerris. Nous les entrainons comme des Hoplites à Sparte. Le dernier nourrit tous mes espoirs, il veut enfin envahir la Pologne.

  5. Je ne peux que parodier les commentaires ci dessus. Nous n’avons jamais laissé nos enfants gagner, mais joué avec eux à des jeux qu’on pensait de leur âge. Et maintenant, (ils.elle ont maintenant plus de 20 ans), quand ils.elle passent à la maison, le jeu reste un moment d’échange privilégié ! (loin des écrans pour tous)
    Petits, je ne me rappelle pas avoir été obligé de leur expliquer pourquoi ne pas être « mauvais » joueur.se, donc l’intérêt du jeu était bien de s’amuser ensemble.
    Et je confirme que, typiquement à Zicke Zacke (Pique plume), rapidement on prenait la pâtée par eux même si on (les parents) se « battait » pour gagner !
    Et aujourd’hui c’est le contraire !!! ils ne nous laissent pas gagner non plus (aux jeux de rapidité, observation…. (ligretto, dooble, rasender robotter,jungle speed…)
    Heureusement c’est plus équilibré aux jeux de plateaux 😉

    Bref, la méthodologie expliquée dans l’article est intéressante à lire, mais de là à l’appliquer (volontairement) en jouant avec des enfants…. L’important est, en effet, de jouer avec eux (et d’en profiter avant de devoir jouer plus souvent à deux qu’à quatre ou cinq!)

  6. Moi c’est mon gosse de 8 ans qui me bat très régulièrement. Et meme parfois il m’avoue qu’il m’a laissé des opportunités 🤔…. c’est grave? 😄

  7. Je pense que ce protocole neuroscientifique peut fonctionner ( la neuroscience j’y crois à fond, j’en ai étudié à la fac, c’est pas n’importe quoi). Perso je trouve ça vraiment pas bête de laisser gagner un enfant la première fois qu’il joue à un jeu, car ça lui laisse une empreinte positive à priori de ce jeu.
    Mais tout ça c’est que de la théorie. Dans la vraie vie, tout dépend du jeu, de l’âge de l’enfant, et de comment on présente la victoire et la défaite de manière générale. Si à la base, on présente le jeu comme une manière de s’amuser ensemble, la victoire n’est qu’un bonus et pas un objectif. C’est ça le plus important. 😊

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