Cet article me donne vraiment, mais vraiment une impression de déjà-vu
Ce vendredi 9 février, deux nouveaux éditeurs sont tombés dans les pattes et l’escarcelle d’Asmodée
Mayfair Games et Lookout Games
Mayfair Games, cet éditeur américain qui existe existait depuis 36 ans extrêmement connu aux US, car éditeur des Colons de Catane en anglais
Il faut dire qu’Asmodée avait racheté la licence des Colons de Catane à Mayfair en 2016, et que ça devenait de plus en plus compliqué pour eux sans leur grosse locomotive. Mayfair a également localisé d’autres jeux allemands, principalement les jeux de l’éditeur Lookout, tels que Isle of Skye. Mais ça ne suffisait pas pour les maintenir à flots. D’autant que plusieurs de leurs collaborateurs avaient quitté le navire
Quand la proposition d’Asmodée a été mise sur la table, ils n’ont pas pu refuser et se sont retirés de la course à l’édition, transférant à Asmodée toutes leurs (dernières) propriétés intellectuelles
Voilà, c’est tout?
Oh non
Racheter un seul éditeur, c’est tellement 2016. En racheter deux, ça c’est 2018!
Asmodée en a profité pour annoncer le rachat de Lookout Games, cet éditeur allemand créé en 2000 par Hanno Girke et devenu très connu dans le milieu grâce notamment à leur bombe ludique Agricola lancée en 2007
Au contraire de Filosofia ou Mayfair, Lookout ne va pas disparaître pour autant et devient désormais un (énième) studio de développement de l’écurie Asmodée, au même titre que Space Cowboys ou Pearl Games (ou Ystari, qui n’a rien sorti depuis 2 ans…)
Et quid des jeux Lookout? Caverna, Nusfjord?
Comme le dit le communiqué de presse officiel:
« La distribution européenne des produits en langue anglaise sera assurée par les entités européennes de distribution d’Asmodée, tandis que les autres territoires seront gérés par le groupe Asmodée basé à Paris/Guyancourt. »
Autrement dit, la localisation VF des jeux Lookout sera assurée par Asmodée
Oups, Coup dur pour Funforge qui doit certainement un peu faire la gueule ce matin, puisque ce sont eux qui ont récemment assuré les localisations, notamment du nouvel Agricola ou du carton Isle of Skye. Asmodée vient tout juste de leur tirer le tapis sous les pieds
Une bonne nouvelle qu’elle est bonne?
Non
Une sacrée mauvaise nouvelle, en réalité
Alors oui, il n’y a jamais eu autant de jeux, il n’y a jamais eu autant d’éditeurs. La vie est belle, tout ça. Des éditeurs indépendants, faut-il désormais préciser
Mais non, pas du tout une bonne nouvelle
Pourquoi?
Car on s’approche bel et bien d’un affrontement entre deux blocs distincts. Les jeux édités et distribués par l’écurie Asmodée (ne me demandez pas de lister tous les distributeurs et éditeurs appartenant maintenant à Asmodée, la liste est trop longue), et la « résistance », tous les autres. Les Matagot, les Blackrock, les Gigamic, les IELLO, les Funforge
Plus Asmodée rachète à la kala et plus cela devient compliqué pour les autres de s’implanter. Auprès des joueurs, car ils n’ont pas la même puissance de frappe, de comm, d’édition, de trésorerie. Et auprès des boutiques, car Asmodée assure aujourd’hui une distribution efficace, omniprésente. Pot de fer contre pot de terre
Depuis plusieurs années, Asmodée asseye véritablement une une position dominante. Avec tous ces rachats, ce n’est pas près de changer. Et c’est le win-to-win. Plus ils grossissent et se renforcent et plus ils grossissent et se renforcent
Il serait facile de tomber dans le travers du « everybody loves the underdog », et de voir Asmodée comme l’alphadog, un ogre menaçant
Mais
Vous connaissez les études sur les effets de Longue Traîne. Oui, il n’y a jamais eu autant de jeux et d’éditeurs, la vie est belle
Vraiment?
Surtout, ne consultez pas les états généraux de la bande-dessinée, vous allez vous taper une vilaine déprime
Cette enquête menée fin 2015 auprès de 1’500 auteurs de bande-dessinée témoigne de la difficulté et de la précarité du métier d’auteur·e de bédé. En 2014, 53% des répondants ont eu un revenu inférieur au SMIC annuel brut, dont 36% qui sont en-dessous du seuil de pauvreté
Et quel est le rapport avec le marché du jeu de société et les intempestifs rachats d’Asmodée? Vous allez me dire qu’on mélange tout, qu’on n’a rien compris, qu’on est vraiment trop bêtes
Mais non
Il n’y a jamais eu autant de bédés édités. Il n’y a jamais eu autant de jeux édités
Cela veut donc bien dire que les marchés, de la bédé, du jeu de société, se portent bien?
Visiblement, non
Les raisons de la précarité des auteurs de bédés sont multifactorielles, mais la forte concurrence dans cette offre pléthorique est l’une des principales
Liez à présent les effets (invalidés) de Longue Traîne et les chiffres sur la bédé. Plus de jeux pour plus d’éditeurs indépendants. Qui ne fait que renforcer la position dominante des plus gros. Qui à force ne font qu’étouffer le marché, tendre et précariser le marché. Pour les autres
Alors oui, vous pouvez me prendre pour un vieux réac dans mon petit village d’irréductibles qui résiste encore et toujours face à l’envahisseur et qui trouve qu’Asmodée est devenu bien trop gros pour que le marché du jeu de société soit sain. N’empêche. Des éditeurs qui se font avaler tout cru n’est jamais bon signe. Surtout pour la concurrence, avec en face un « adversaire » qui grandit, qui grandit, et se renforce. Il suffisait de se rendre au dernier salon du jeu d’Essen dans la halle 1 en octobre 2017 pour se rendre compte de la situation ubuesque
Ha et encore une toute dernière chose, Asmodée a aussi racheté Rebel en tout début d’année 2018, le plus gros distributeur polonais. Parce que
Une chose est sûre, avec tous ces rachats, d’éditeurs, de distributeurs, de licences, il va devenir de plus en plus compliqué d’avoir des jeux autres qu’Asmodée. Juste pour rigoler, c’est le weekend, allez faire un tour dans votre ludo et faites le calcul de tous les jeux édités et/ou distribués par Asmodée. Ça vous donne quoi comme ratio?
Au fait, Asmodée, si tu nous lis, Gus&Co est aussi à vendre. 632 millions. Allez, on vous fait un prix d’ami, 631.5 millions et on reste amis
Et maintenant, c’est quoi la suite pour 2018?


