Vous est-il déjà arrivé de lire des règles de jeux mal traduites? Bourrées de fautes d’orthographe? Et de vous dire que l’éditeur avait réalisé un travail vraiment moisi?
Limp nous signe ici un article acerbe, riche et éclairé. Et par expérience, il sait de quoi il parle.
Problème de règlement
S’il y a un sujet qui revient bien souvent dans les forums traitant des jeux de société, c’est bien celui des soucis de règles de jeux. Précisions manquantes, fautes d’orthographe, traduction approximative ou amputée d’un paragraphe, j’en passe et des meilleures. On trouve même régulièrement de splendides coquilles sur le couvercle ou le dos d’une boite de jeu.
Et je ne vous parle pas des articles rédigés sur les sites ou blogs ludiques, qui eux aussi, minés, peuvent donner une impression bien moins professionnelle de notre petit univers qu’il ne l’est vraiment (mais là, nous sommes hors-sujet).
Il y a plusieurs mois, un de vos commentaires sur un de mes articles me disait que je devenais un peu « bisounours ». Que nenni. Je rédige tout simplement moins de billets, et, la plupart des fois, je préfère utiliser ce temps pour vous parler d’un jeu que j’ai apprécié. Et même là encore, je retrouve souvent à redire !
Je vais revenir sur ce secret de polichinelle de comment sont (souvent) traduites les règles d’un jeu de société. Et tout ce que vous allez lire est avéré. Comme le but n’est pas de faire un procès à untel ou untel, je ne nommerai personne, surtout que pour vous servir des exemples, je mêlerai parfois plusieurs cas entre eux comme s’ils ne faisaient qu’un.
Alors, comment traduit-on une règle de jeu en français?
La plupart des éditeurs francophones, pour ne pas dire tous, traduisent les règles de jeu en interne. La chose est des plus logiques. Pour autant, elle ne garantit pas une qualité finale exemplaire. Maints exemples pourraient être donnés. Traducteur, à la base, c’est un métier. Le souci, et je vais y revenir, c’est qu’il vaut mieux être un joueur de jeu de société pour traduire correctement. En même temps, c’est un peu vrai dans tous les domaines, non ? Et les traducteurs de métier étant joueurs de jeux de sociétés modernes, ça ne doit pas courir les rues.
Mais quand vous vous ouvrez un jeu de société d’un éditeur étranger et que, à votre plus grand bonheur, se trouvent dedans des règles du jeu en plusieurs langues dont la nôtre, eh bien figurez-vous que ce n’est que bien rarement fait en interne. Et quand ça l’est, c’est bien souvent ce que nous appelons humblement de la « traduction google ». Avant l’arrivée de Monsieur Sathimon, j’écorche probablement son pseudo : qu’il me pardonne, traducteur infatigable, certaines règles de jeux en VF sur les jeux japonais, par exemple, ressemblaient aux légendaires notices Ikea qui vous font devenir fous…
Non, la plupart du temps, mais également chez les éditeurs français il y a quelques années, quand on commençait fébrilement à faire des versions françaises des meilleurs jeux, les règles sont rédigées par des joueurs passionnés, comme vous et moi. Et ces derniers sont « remerciés » par un exemplaire du jeu, et parfois par un second jeu, quand ils ont de la chance. Donc non, pas de rémunération, rien d’officiel. Et bien souvent, pour avoir votre nom (petit prestige qui fait la fierté du traducteur) en fin de règles dans la ligne concernée, il faut encore le demander…
Une boite de jeu, pour info, coûte environ 7€ de fabrication, tout compris. 7€ est le prix donné par les éditeurs de Taverna lors d’une présentation à la télé.
Une traduction varie beaucoup, mais quand vous avez 15 pages, ça se comptent en heures. Plusieurs heures. Donc, c’est un coût vraiment faible pour l’éditeur. Surtout quand très souvent il n’a pas d’envoi postal à faire vu que le jeu sera réceptionné à Essen. Et sur place, comme le traducteur n’est connu de personne, c’est bien souvent une demi-heure d’attente et un ersatz de négociation pour repartir avec la boite tant méritée. Par contre, ce qui est plus sympa pour le traducteur, c’est que ces 7€ de boite de jeu pour l’éditeur, c’est davantage pour lui: 35/40€ dans le commerce. Mais bon, on ne s’y retrouve pas et le travail, non déclaré, n’est pas « reconnu ».
Il suffit donc que le traducteur fasse des fautes pour que celles-ci se retrouvent imprimées dans votre joli livret. Vu que l’éditeur ne parle pas la langue, il ne pourra pas contrôler, et, si le traducteur ne s’impose pas un travail de relecture. Mais il faut également un relecteur externe. Car nous faisons tous des fautes systématiques. J’entends par-là des fautes qui ne sont pas dues à un manque d’attention ou à une erreur de frappe.
J’ai d’ailleurs fait un travail de relecture pour un « gros » jeu. Le traducteur de base était de la même nationalité que l’éditeur et professeur de français de métier. Il n’était pas joueur du tout. Et ça se sentait !
Je ne sais plus comment il avait appelé une « tuile », par exemple…
De même, sans parler des phrases incompréhensibles, le monsieur avait évité très souvent d’utiliser un même mot à intervalles trop rapprochés (comme on nous apprend à le faire pour avoir une jolie rédaction). Mais il le faisait pour illustrer un même élément du jeu ! Imaginez un peu pour vous y retrouver… Et oubliez votre nom dans le livret pour une « simple relecture », même si au final, vous avez énormément changé tout ça…
De plus, pour cet exemple-là, le jeu est sorti par la suite chez un éditeur en VF. Je ne sais pas si l’éditeur a réutilisé ces règles ou s’est appuyé dessus, mais si c’est le cas, traducteur et relecteur de base ne seront pas cités, forcément : c’est du travail en interne…
Vous lirez partout sur le web ludique que les jeux de société sont de meilleure qualité. On pourrait en débattre. Je reconnais l’évolution graphique. Et la reconnaissance grandissante envers les illustrateurs, enfin. Les produits sont de plus en plus beaux. Mais il sort de plus en plus de jeux, et le pourcentage de jeux oubliés, parfois sans que le jeu ne puisse avoir la moindre chance du fait de la profusion, est de plus en plus élevé. J’ai l’impression que l’intérêt ludique sur le long terme, en terme général, décroit. Tout comme les jeux les plus « gamers ». Pourquoi ? La cadence mes amis, la cadence…
Ça nous aura permis de voir un nouveau genre émerger : les jeux dits « minimalistes ».
Pourquoi cette parenthèse sur le sujet initial, me direz-vous ? Eh bien, parce que forcément, tout ça nuit à la qualité des traductions de règles. En effet, combien de fois il sera demandé au traducteur de réaliser sa VF en un temps imparti bien court, afin de pouvoir envoyer tout ça à l’impression à temps pour que le jeu soit prêt pour Essen ?
Et comme c‘est traduit en plusieurs langues, chacun des traducteurs y va de sa proposition d’amélioration, quand ce n’est pas l’éditeur lui-même. Du coup, vous devez faire des changements partout, faire une V1 de vos traductions, une V2 etc etc. Et quand on remplace un terme par un autre, pour ensuite revenir au premier (et ce n’est qu’un des nombreux exemples), le risque d’erreurs où plusieurs versions et termes se seront mélangés augmente, le stress de la deadline amplifiant tout ça.
Je me souviens du cas d’un jeu qui, paru en VO à Essen ne possédait pas le même matériel dans sa boite que celui listé dans les règles. Pourquoi ? Parce que l’auteur avait fait des changements entre-temps et que ces derniers n’ont été pris en compte que dans l’un des deux cas : règle ou matériel. Et pourquoi ? Pour sortir le jeu à temps à Essen… 🙁
Et, imaginez que sur un gros jeu bien stratégique, vous travaillez souvent à l’aveugle, sans avoir connaissance de ce à quoi ressemble le matériel ou le graphisme. Pour être certain d’utiliser le bon mot, pourtant, avoir cette base est indispensable. Une bonne moyenne d’un éditeur sur deux ne l’a pas compris alors que bien souvent, il a déjà tout ça à disposition. Peut être craignent-ils une fuite et une mise en ligne trop tôt sur le net…
Vous en voulez encore ? Il arrive qu’un traducteur lise sur les forums que la VF est moins précise ou qu’elle rabâche plusieurs fois la même chose et que donc le traducteur est mauvais. Bien souvent, cela est dû au fait qu’il est imposé une traduction avec un éloignement minime (pour ne pas dire quasi nul) de la VO, et parfois encore un nombre de caractères équivalent à la version anglaise. Et le français, ça prend bien plus de place, malheureusement.
Fort heureusement, je ne vous présente là que tout ce qui ne va pas. Et fort heureusement encore tous ces cas n’arrivent pas tous en même temps, sinon, c’est mission impossible.
Alors, comment faire pour améliorer tout ça?
Pour ma part, je prône que le métier de traducteur soit reconnu et la personne payée, avec un contrat. Cela obligerait le traducteur à prendre ses responsabilités et à faire un travail sérieux s’il veut qu’on refasse appel à lui. Alors oui, c’est une dépense supplémentaire. Mais une fois, et sur le nombre de boites vendues, je ne pense pas qu’on en ressente l’impact financier. Mais c’est un autre débat. Une règle mal rédigée peut faire perdre pas mal d’acheteurs potentiels…
… tout comme une règle mal expliquée lors d’un salon !
Car nous avons le même problème avec les personnes expliquant les règles. Non déclarées pour la plupart, on leur offre quelques boites de jeux en échange de journées complètes à expliquer des règles de jeu. Certaines connaissances ayant demandé des jeux qui n’étaient pas encore sortis ont dû faire des pieds et des mains pour obtenir plus tard ce dû…
Et moi qui regarde le géant Asmodée bien souvent avec méfiance, effrayé de manière générale par les géants qui dévorent les petits poucets sur leur passage pour ensuite pouvoir faire leur loi, eh bien, je leur tire mon chapeau. Lors de Paris est Ludique, les démonstrateurs, qui n’étaient pas des employés de l’éditeur de base, étaient des personnes, parfois auto-entrepreneurs mais payés comme il se doit et non « remerciés » par des boites de jeux. Pourvu que ça se généralise. Bien souvent à Essen, et surtout sur les stands des grands éditeurs allemands, les démonstrateurs sont de ravissantes demoiselles qui ne sont en rien des joueuses et à qui on explique rapidement le jeu juste avant l’ouverture du salon. Essen, ce n’est pas le salon de l’automobile. Je préfère qu‘on m’explique bien la règle du jeu, plutôt que de repartir en me disant : bon, le jeu est buggué, mais la fille qui me l’a expliqué était toute mimi…
L’univers du jeu de société grandit, et on a fini par mettre les auteurs mieux en avant et à les reconnaître, puis les illustrateurs. La prochaine étape sera selon moi de ne plus jouer sur le côté geek et passionnés des traducteurs et démonstrateurs, de les reconnaître à leur tour. Cela aura comme avantage d’accroître la qualité et de la rendre bien plus régulière…
Et vous, comment avez-vous réagi quand vous êtes tombés sur des règles mal traduites et bourrées de fote?

