Les enfants n’ont point d’affaires plus sérieuses que leurs jeux. Michel de Montaigne
J’ai deux enfants. Un fils de deux ans et une fille de neuf mois. Les deux passent leur vie à jouer. Ces g(r)osses flemmes ne font rien d’autre de leur journée que jouer. Ils ne partent pas au boulot. Ils ne paient pas d’impôts. Pire, ils ne vont même pas faire du shopping pour relancer l’économie.
Non, au lieu de cela, ils poussent des jouets, lancent des feuilles mortes et courent partout. Et moi, pendant ce temps, je ne me rends pas plus utile parce que je passe mon temps à les observer et à jouer avec eux.
Mais en fait si. A y regarder de plus près, mes enfants travaillent. Et ils travaillent dur. Tous les jours, tout le temps. En lançant des jouets, ils travaillent à faire l’apprentissage des lois de la physique. En manipulant des objets, ils travaillent à améliorer leur dextérité et à comprendre le fonctionnement de l’objet. En jouant avec autrui ils travaillent à faire l’apprentissage des autres, du jeu en société. Un enfant est un adulte en devenir. Il n’y a rien de plus sérieux qu’un enfant qui joue.
Jeu après jeu, l’enfant devient « je ». Arnaud Gazagnes
Mais bon, ne parler que des enfants est un choix facile. Et nous? Qu’en est-il de nous, adultes, et de notre rapport au jeu? Est-ce qu’en devenant adultes nous avons perdu la faculté de jouer pour apprendre? Et Pourquoi joue-t-on, d’ailleurs?
De nombreux philosophes, anthropologues, historiens et psychologues ont cherché à répondre à cette question. Le jeu, comme le rire, est le propre de l’homme. Mais pas que. Les animaux eux aussi jouent.
En plus d’avoir deux enfants, j’ai aussi quatre chats. Oui je sais, ça fait un peu beaucoup quand même. D’autant que ces animaux ne poussent pas à la productivité, soyons honnêtes. Quand ils ne passent pas leur temps à ronfler et à me narguer, ils jouent à se courir après ou après des trucs qui roulent. Pourquoi? Pour s’entraîner à chasser, à survivre, à faire leur place.
On peut penser, à tort, qu’on n’aime pas jouer. Ou qu’on ne joue plus. Par manque de temps. Par manque d’envie. Mais en réalité, tout le monde joue. Chacun à sa manière. Chacun à son type de jeu. N’y a-t-il pas quelque chose de ludique à remplir des tableurs Excel? A optimiser le rendement de son entreprise? A élever ses enfants? Faut-il limiter le champ du jeu à une console, à un ordinateur, des cartes ou un plateau?
Le jeu est partout, même dans notre langage quotidien. Vous êtes-vous déjà rendu compte du nombre d’expressions françaises qui existaient autour du jeu? Peut-on établir pareille liste? D’entrée de jeu, on peut se demander si le jeu en vaut la chandelle. A la lecture de cet article, vous avez peut-être l’impression d’arriver comme un chien dans un jeu de quille. Sans vouloir être vieux jeu, je vais essayer de tirer mon épingle du jeu, même si je joue un jeu dangereux. Mais je vais jouer cartes sur table avec vous. Tout ceci devient un jeu de massacre. Je dois admettre que je me suis laissé prendre au jeu à vouloir retrouver toutes ces expressions. Pas vraiment un jeu d’enfants…
Jouer, c’est apprendre. .. à vivre ensemble, à connaître l’environnement, . . . à coopérer. Arvid Bengtsson
Le jeu n’est de loin pas innocent. Sous le couvert d’une activité divertissante, par le jeu nous apprenons, exerçons, développons. Comme pour les enfants, le jeu est un formidable dispositif à former. Atavique, animal, ancestral, universel, le jeu est une pratique prépondérante pour notre développement puisqu’il nous offre un puissant moyen d’essayer « pour du beurre ».
Nous pensons, à tort, ne jouer que pour nous amuser. Alors qu’en réalité, avec un jeu:
Nous améliorons notre stratégie. En planifiant, préparant nos prochaines actions, nous devons préparer et en anticiper les conséquences.
Nous améliorons notre réactivité et nos réflexes. Souvent dans un jeu nous devons nous montrer rapides. Et puisque le jeu offre une mécanique de feedback immédiat, nous pouvons alors réagir pour nous améliorer. La réactivité est aussi liée à la tactique.
Nous améliorons notre quotient relationnel. Jouer signifie être en relation avec les autres. Apprendre à perdre. A gagner. A s’intégrer. A communiquer. A être en compétition ou en collaboration.
Nous améliorons nos compétences d’observation et de déduction. Pour jouer, et gagner, il est impératif de bien examiner et évaluer la situation.
On pense ne jouer que pour s’amuser. Pour passer du bon temps. Seul devant son écran ou entouré par ses amis. Alors qu’en profondeur il n’en est rien. Notre cerveau est en pleine ébullition. Il expérimente. Il conclut. Il apprend. La preuve, passez 3-4h assis, vous vous fatiguerez bien vite. Mais passez 3-4h à jouer à un jeu qui vous passionne, et 1. vous ne verrez pas le temps qui file (le concept du flow du psychologue Csíkszentmihályi) 2. vous serez impliqués, immergés, investis dans le jeu.
Est-ce à dire que le jeu ne doit être utilisé que comme outil pédagogique et de développement personnel? Non. Bien sûr que non. Le jeu doit rester un plaisir. Je crains que si on l’instrumentalise, le jeu risque de perdre de son intérêt.
Les neurosciences nous l’ont d’ailleurs prouvé. Ce qui favorise le développement des compétences intellectuelles, pour que l’apprentissage soit efficient, c’est le facteur d’enthousiasme. L’enthousiasme libère en effet des neurotransmetteurs qui agissent comme de l’engrais pour notre cerveau. Autrement dit, on apprend plus et mieux quand on est motivé, enthousiaste, engagé. Le jeu doit rester un plaisir. C’est le plaisir qui en fait son facteur décisif d’apprentissage.
Le jeu, c’est tout ce qu’on fait sans y être obligé. Mark Twain
Même si elle date, je ne peux que vous conseiller cette conférence TED sur le sujet. Stuart Brown, psychiatre américain, nous explique tous les tenants et aboutissants du jeu.
Et vous, qu’avez-vous appris en jouant?
