Vous arrive-t-il de tricher en jouant?

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bonneteau

Voici un article fort intéressant de JulienG qui s’intéresse à la tricherie. Pourquoi triche-t-on, et surtout, est-ce pardonnable?

Juju

Suite à diverses discussions avec la team de Gus&Co, ainsi qu’à quelques expériences pour le moins…surprenantes, j’ai décidé d’explorer plus en avant ce qui peut pousser les gens à tricher, mentir, ou encore frauder. On a tous – malheureusement – un ami ou une connaissance qui a une fâcheuse tendance à tricher en jouant, ou tout au moins arranger les règles à sa convenance. Je me suis donc demandé pourquoi certains d’entre nous sont amenés à tricher en jouant.

J’ai utilisé quelques sources, dont principalement le livre The (Honest) Truth About Dishonesty; un ouvrage écrit par Dan Ariely. L’objectif de cet article n’est pas de solutionner le mystère des gens qui trichent aux jeux, mais de donner quelques pistes. Pistes qui nous permettront peut-être de mieux comprendre pourquoi un tricheur triche, et de lui pardonner un peu moins difficilement…

Deux modèles opposés

L’auteur y présente de nombreux éléments intéressants, mais j’aimerais m’attarder sur un point, qui est le premier abordé dans le livre. Il est question des raisons qui nous poussent à adopter un comportement malhonnête. L’auteur introduit deux théories à ce sujet. La première est en fait un modèle typique de ceux que mettent au point les économistes: le SMORC. Le Simple Model of Rational Crime nous dit qu’à tout moment nous effectuons une analyse bénéfices vs coûts et que cette analyse va nous pousser à commettre ou non un acte répréhensible. Plus en détails, nous mettons en balance d’un côté les bénéfices que nous pouvons retirer d’une action malhonnête et de l’autre la probabilité que nous avons de nous faire attraper ainsi que la lourdeur de la sanction. Si les bénéfices nous paraissent plus importants, nous allons alors commettre cet acte répréhensible.

Bien sûr, comme beaucoup de modèles du genre, tout cela est réducteur. Voire même faux dans de nombreuses circonstances. Si le SMORC était vraiment valable, il y aurait beaucoup plus de comportements malhonnêtes. Nous sommes aussi gouvernés par un certain nombre de valeurs qui font que nous ne succombons pas à la moindre occasion de tricher, mentir, ou voler.

La seconde théorie présentée par Dan Ariely est ce qu’il appelle la « Fudge Factor Theory ». Elle met l’accent sur le processus de rationalisation de nos actes. C’est-à-dire que si nous arrivons à rationaliser, à justifier notre comportement, il nous paraîtra acceptable de tricher, mentir, voler, jusqu’à un certain point. Cela nous permet de faire avec deux motivations intrinsèques et opposées, à savoir notre désir de profiter de nos actes répréhensibles et celui de pouvoir nous considérer comme de « bonnes » personnes. A en croire Ariely, cette théorie semble expliquer bien plus de choses que le SMORC et correspond de manière plus précise à la réalité.

Et dans les jeux?

Mon sentiment est qu’au sein du monde du jeu, c’est un peu différent. Je tendrais même à dire que le SMORC a beaucoup plus de poids dans le jeu que dans la « vraie vie ». Il y a bien sûr des personnes irréprochables, qui ne tricheraient pour rien au monde, car elles ne retireraient aucune satisfaction de gagner ainsi. Vous et moi, par exemple.

Mais pour ceux qui ont un penchant, même faible, pour la tricherie, les choses sont différentes. Dans le cadre d’un jeu, il est facile de tricher. Surtout si l’on joue à un jeu « à l’allemande » impliquant de nombreuses manipulation de cubes dans son coin. La probabilité d’être pris en flagrant délit est donc relativement faible. De plus, la lourdeur de la sanction potentielle est quasi nulle: tout au plus un joueur vous fera une remarque, mais il n’y aura pas de réelle sanction. Et puis, il est facile de dire que l’on s’est trompé, que l’on n’a pas fait exprès. L’analyse bénéfice vs coûts du SMORC semble dès lors beaucoup plus pertinente: je peux prendre un avantage sans doute décisif pour la victoire vs j’ai peu de chance de me faire attraper et même si c’est le cas, il ne va rien m’arriver de grave. Je pense donc que le SMORC peut expliquer pourquoi des gens très honnêtes dans la vie peuvent être de vilains tricheurs autour d’un plateau.

Reste à savoir quels sont les réels bénéfices retirés. Gagner une partie en trichant…Inconcevable pour nombre d’entre nous! Je crois que c’est à ce moment qu’interviennent les considérations de la Fudge Factor Theory. Il semblerait que les tricheurs parviennent à rationnaliser suffisamment leur action pour se convaincre qu’il était justifié de tricher pour gagner. Sans doute valorisent-ils plus la destination que le voyage, mais ça, c’est le sujet d’un autre article! Sans doute aussi, leur esprit est rempli de justification du genre « ce n’était pas vraiment tricher; ça n’a pas tellement influé que ça la partie; j’aurais gagné de toutes façons; je suis sûr que les autres le font aussi. »

Le plus surprenant, me direz-vous peut-être, est encore de constater que quelqu’un peut tricher dans un jeu coopératif. « Pas si surprenant que ça » dirait Dan Ariely. Il a en effet mené des expériences ayant montré que la tendance générale à la tricherie est plus marquée lorsque celle-ci bénéficie à la fois à nous-mêmes et à une tierce personne. Encore plus contre-intuitif, est le constat que la tendance à tricherie est encore plus forte lorsque celle-ci ne profite qu’à une autre personne – et que nous n’en retirons donc aucun bénéfice direct. Là aussi, il s’agit d’une question de justification, de rationalisation. Il est plus acceptable à nos yeux de tricher si ça ne nous profite pas, et à fortiori si ça profite à quelqu’un d’autre que soi.

The (Honest) Truth About Dishonesty - p231

En définitive, quelles conclusions tirer? Le modèle SMORC semble avoir plus de sens lorsque l’on joue, peut-être parce que nos valeurs sont modifiées, ou tout du moins réévaluées. La question suivante serait alors de se demander si les jeux montrent notre vraie personnalité, ou si au contraire ils l’altèrent.

 Et vous, pourquoi pensez-vous que les gens trichent?

Croyez-vous que si l’on triche aux jeux, on est forcément un tricheur dans la vie?

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6 Comments

  1. Un de nos joueurs triche régulièrement, car ce qui le faire marrer est d’essayer de pas se faire prendre, alors que dans la vie c’est quelqu’un de droit et honnête. D’ailleurs il me fait penser aux TricTrac TV avec M. d’Epenoux qui s’en amuse beaucoup, celle qui me vient en tête est celle de compatibility mais il y en a d’autres.

    YeN

  2. Je voulais signaler aussi qu’il y a plusieurs types de tricheurs ! Ceux qui trichent pour la gagne, apparemment pour goûter un petit moment de gloire (sauf quand on s’en rend compte, même si on ne dit rien ^^) sans doute utile à leur équilibre social et/ou psychologique. Et ceux, pas forcément plus faciles à gérer – même s’ils semblent plus sympathiques – dont le plus grand plaisir est le sabotage : leur but est de dynamiter les règles, avec comme objectif de finir par se faire prendre pour que la catastrophe soit officielle, et que la surprise (les rires, souvent) soit partagée par tous 😉 Ceux-là jouent à un jeu différent, qu’ils imposent aux autres, mais comme c’est bon enfant, on ne peut pas leur en vouloir… Et puis un peu d’anarchie est toujours bon à prendre 😉 N’empêche qu’on a tendance à ne pas trop souvent jouer avec eux. Ou alors, on leur propose « Mito », qu’ils détestent ! Crime de lèse-anarchie, quand elle est organisée.

  3. La triche dans laquelle il est la plus facile de tomber, c’est lorsqu’on se rend compte d’une erreur. C’est passé, on n’a pas fait exprès, mais on s’en rend soudainement compte. Et là, on doit faire l’effort de révéler son erreur avec une inertie combo : dire qu’on s’est planté + résister à la tentation de ne pas profiter d’une erreur de bonne foi. Pour ma part, c’est bien les seules fois où je dois faire un effort contre la tentation dans le contexte d’un jeu. Alors même que ça ne me viendrait pas à l’esprit de tricher sciemment, tellement je trouve que ça gâche totalement le jeu.

    Dans un autre contexte, il y a aussi la triche passive quand on joue avec un jeune enfant. Je ne joue clairement pas au taquet de mes possibilités lorsque le but est d’initier un petit au plaisir des jeux de société. Par contre, il ne faut pas louper le moment où il a suffisamment compris et où on risque de lui gâcher son plaisir, justement.

    1. Tout à fait d’accord.
      Alors que je ne triche jamais volontairement, il m’arrive de me dire « Ouais, mais bon, cette petite erreur, là, ça influence pas vraiment la partie. Et pis ça serait vachement compliqué à corriger, en plus. » Mais même si ça ne m’avantage pas forcément.

      J’ajoute que tricher (sciemment^^) à un jeu, c’est comme de prétendre, en lisant un livre, que tel évènement n’a pas eu lieu dans le récit. Absurde.

  4. Quand je joue en club la plupart du temps ce sont plus des erreurs au niveau règles de nouveaux jeux que de la triche. Mais il y’ a toujours ce fait que même si la plupart des gens sont honnêtes, laisser la possibilité de ne pas l’être….et hop on en profite! Comme au supermarché, vous êtes honnêtes, mais si vous voyez qu’en caisse on oublie de scanner un article, vous faites quoi?
    Berzingh, tout a fait d’accord avec la triche passive, c’est vraiment ça!

  5. Bonjour,
    Pour compléter le débat… ou troller : que penser des jeux où il est très dur de ne pas tricher ?
    Si beaucoup de jeux donnent du plaisir par la lutte pour le gain de la partie (plaisir dans la lutte et pas vraiment dans le gain lui-même) certains autres on d’autres ressorts (franche rigolade pour certains, ou réussite d’un objectif)… Je vous avoue avoir eu du plaisir dans la lutte interne pour résister à la tentation de tricher dans un jeu.
    Petit quiz. De quel jeu récent, connu et primé s’agit-il ?

    Hanabi
    🙂

    De là à rebondir sur un 3e modèle (souvent controversé) qui est basé sur une analyse du plaisir pris… il n’y a qu’un pas à franchir.

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