💼 4200 backers, 467 000€, 0 jeu livré. L’histoire de Monumental de FunForge révèle les failles du système Kickstarter.
Kickstarter en échec : FunForge joue sa dernière carte
Est-ce que vous avez participé en 2021 au Kickstarter du jeu Monumental de Funforge ? Entre promesses mirobolantes et réalité économique, le Kickstarter de Monumental révèle les failles d’un système à bout de souffle.
Aujourd’hui, plongeons ensemble dans les coulisses, tumultueuses, de l’industrie du jeu, en prenant comme exemple le cas épineux de FunForge et de son projet Monumental.

Le rêve Monumental qui vire au cauchemar
Nous sommes en 2020, et plus de 4 200 joueurs et joueuses trépignent d’impatience devant leurs écrans. Pourquoi ? Parce qu’ils viennent de participer à la campagne Kickstarter de Monumental, un jeu de stratégie conçu par Matthew Dunstan et édité par la société française FunForge. Au menu : une réimpression du jeu de base et une nouvelle extension alléchante, « African Empires ». Le tout pour la modique somme levée de 467 000 euros. Joli.

Mais voilà, comme dans tout bon jeu de gestion, les choses ne se passent pas toujours comme prévu. Les mois passent, les saisons défilent, et Monumental reste aux abonnés absents. Avril 2021, date de livraison initialement prévue, passe à la trappe. Les backers commencent à s’impatienter. « Où est mon jeu ? », « Quand vais-je pouvoir conquérir l’Afrique ? », peut-on lire sur les forums. Et FunForge dans tout ça ? Eh bien, disons qu’ils jouent à cache-cache avec leurs backers…
La communication, ce joker qui fait défaut
Vous connaissez ce moment gênant dans une partie de Dixit où personne ne comprend votre carte ? C’est un peu l’ambiance qui règne entre FunForge et ses backers. La société française semble avoir oublié la règle d’or du crowdfunding : communiquer, communiquer, et encore communiquer !
Tenez-vous bien : la dernière mise à jour officielle sur la page Kickstarter remonte à… huit mois, soit novembre 2023 ! Huit mois, c’est le temps qu’il faut pour faire le tour du monde à pied, ou pour apprendre à jongler avec des tronçonneuses (ne faites pas ça chez vous, les enfants). Et que disait cette mise à jour ? Que les livraisons allaient commencer en décembre 2023 pour l’Europe et l’Asie, et en janvier 2024 pour les États-Unis. Spoiler alert : on est en juillet 2024, et toujours rien à l’horizon.

Mais attendez, ce n’est pas le plus… cocasse. L’année dernière, FunForge a sorti l’excuse du siècle : ils ont reporté les livraisons pour éviter que les backers ne manquent leurs colis pendant leurs vacances d’été. Sérieusement ? Oui OK, tout ça est un peu absurde.
Les dessous financiers : quand le jeu devient sérieux
Mais trêve de plaisanteries, car la situation de FunForge est loin d’être rose. Philippe Nouhra, le CEO de l’entreprise, a récemment levé le voile sur les difficultés rencontrées. Et croyez-moi, c’est plus compliqué et chargé qu’un plateau de Terra Mystica Age of Innovation.
Tout d’abord, parlons chiffres. FunForge a dû avaler une pilule, amère, de 250 000 dollars de coûts supplémentaires pour cette campagne. Imaginez un instant : vous lancez une campagne Kickstarter pour financer votre rêve, et au final, non seulement vous ne gagnez rien, mais en plus vous perdez un quart de million de dollars. Coup dur !
Cette perte financière a eu des conséquences dramatiques pour l’entreprise. FunForge a dû se séparer de la moitié de son équipe, passant de huit à quatre employés. Parmi les personnes licenciées, on trouve Charlotte Noailles, la directrice de la communication. Ce qui explique en partie le silence radio de ces derniers mois. C’est un peu comme si, dans un jeu coopératif, vous perdiez soudainement la moitié de votre équipe juste avant d’affronter le boss final (genre Slay the Spire, dont on va tout prochainement vous parler). Autant dire que ça complique sérieusement la partie (oui c’est le cas de le dire).
Le salut par un contrat mystérieux ?
Mais tout n’est peut-être pas perdu ! Tel un deus ex machina dans un jeu de rôle ou dans un épisode foireux sur Netflix, un mystérieux contrat pourrait venir sauver la mise. Philippe Nouhra a annoncé sur le site américain BoardGameWire qu’un accord important devrait être signé dans les semaines à venir, permettant de résoudre la plupart des problèmes financiers de l’entreprise et de livrer enfin les jeux tant attendus.
Reste à savoir de quoi il s’agit exactement. Un rachat par un grand groupe ? Un partenariat stratégique ? Un prêt bancaire in extremis ? Le suspense est à son comble, et les backers retiennent leur souffle pour, enfin, recevoir leur jeu, après plus de trois ans d’attente !
Les conséquences d’un retard : quand la réputation prend un coup
Pendant ce temps-là, les retards de Monumental ont des répercussions inattendues sur d’autres projets de FunForge. Prenons l’exemple de Monumental Duel, une version pour deux annoncée en février dernier. Le jeu n’est même pas encore sorti qu’il subit déjà un « review bombing » sur BoardGameGeek.
Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette pratique (et tant mieux pour vous), le « review bombing » consiste à inonder un produit de mauvaises critiques, souvent pour des raisons extérieures au produit lui-même. Dans le cas présent, des utilisateurs mécontents attribuent la note de 1 sur 10 à Monumental Duel, non pas parce qu’ils y ont joué et ne l’ont pas aimé, mais pour punir FunForge des retards de Monumental. C’est un peu comme si vous donniez une mauvaise note à un restaurant parce que vous n’aimez pas la couleur de la façade. Pas très fair-play, vous en conviendrez.
Cette situation soulève des questions éthiques importantes. Est-il juste de pénaliser un nouveau produit pour les erreurs commises sur un projet précédent ? N’est-ce pas contre-productif, dans la mesure où cela pourrait empêcher l’entreprise de se redresser et donc de tenir ses engagements ? Prenez vos stylos, vous avez 4h. C’est un débat complexe, qui mériterait à lui seul un article entier.
Kickstarter : un modèle à bout de souffle ?
Face à ces difficultés, FunForge a pris une décision radicale : ne plus jamais lancer de campagne Kickstarter. Une décision qui peut sembler surprenante à première vue, tant la plateforme de financement participatif est devenue incontournable dans le monde du jeu de société. Mais est-ce vraiment si étonnant ?
Philippe Nouhra n’y va pas par quatre chemins : selon lui, le modèle économique de Kickstarter est « globalement cassé, bien trop dangereux et trompeur pour les backers ». Des mots forts, qui résonnent comme un coup de tonnerre dans le ciel apparemment serein du crowdfunding ludique.
Pourtant, si l’on y regarde de plus près, FunForge n’est pas la seule entreprise à remettre en question ce modèle. Souvenez-vous de la campagne avortée pour Far Cry: Beyond, un jeu coopératif basé sur la célèbre franchise de jeux vidéo. FunForge avait dû annuler la campagne après seulement un jour, n’ayant récolté que 30 000 euros sur les 100 000 visés. Un échec cuisant qui a sans doute pesé lourd dans la décision de tourner le dos à Kickstarter.
Mais alors, Kickstarter est-il vraiment en train de perdre de son attrait dans le monde du jeu de société ? C’est une question complexe, qui mérite qu’on s’y attarde.
Les limites du modèle Kickstarter
D’un côté, Kickstarter a indéniablement révolutionné l’industrie du jeu de société. La plateforme a permis à de nombreux créateurs indépendants de donner vie à leurs projets, et à des jeux audacieux de voir le jour alors qu’ils n’auraient peut-être jamais trouvé leur place dans le circuit traditionnel de l’édition. Des succès comme Gloomhaven, Frosthaven ou Kingdom Death: Monster n’auraient probablement pas existé sans Kickstarter.
Mais d’un autre côté, le système a aussi montré ses limites. Les retards de livraison sont devenus monnaie courante, au point que certains backers considèrent désormais qu’un délai d’un an entre la fin de la campagne et la réception du jeu est « normal ». Si Monumental de FunForge a trois ans de retard, ce n’est pas, ce n’est plus l’exception. On se souvient d’Arkeis ou de Trudvang Legends, deux jeux, deux campagnes qui ont également connu plus de trois ans de retard dans la livraison. Ou Agents of Mayhem, avec… 6 ans de retard. 6 ans !!! La liste des jeux à la bourre ne fait que s’allonger.
Les coûts de production et de livraison, souvent sous-estimés, mettent en difficulté de nombreux créateurs. Et que dire des projets qui ne voient jamais le jour, laissant les backers bredouilles ? C’est déjà arrivé. Notre chroniqueur Chab s’est fendu d’un article à ce sujet il y a quelques temps.
De plus, le succès même de Kickstarter a paradoxalement contribué à créer de nouveaux problèmes. La plateforme est devenue tellement incontournable que même les grands éditeurs l’utilisent désormais, non plus pour financer leurs projets (ils en ont les moyens), mais comme outil marketing et de précommande. Cette évolution a quelque peu dénaturé l’esprit initial de Kickstarter, censé aider les petits créateurs à se lancer.
Vers de nouveaux modèles ?
Alors, que faire ? Faut-il, comme FunForge, tourner définitivement le dos à Kickstarter ? Ou existe-t-il des solutions pour améliorer le système ?
Certains éditeurs explorent déjà des voies alternatives. On voit de plus en plus de campagnes « à l’ancienne », où le jeu est déjà produit et prêt à être livré, en mode pré-co directe. Cette approche limite certes les risques, mais elle nécessite aussi des moyens financiers importants en amont.
D’autres misent sur une communication plus transparente, en détaillant précisément les coûts et les risques potentiels. C’est l’approche adoptée par Jamey Stegmaier de Stonemaier Games, qui partage régulièrement ses réflexions sur son blog et n’hésite pas à expliquer en détail le processus de création et de production de ses jeux.
Enfin, certains créateurs explorent des plateformes alternatives, comme Gamefound, spécialisée dans les jeux de société, ou des systèmes de précommande directe via leur propre site web.
L’avenir incertain de FunForge
Revenons à FunForge. Que nous réserve l’avenir pour cette entreprise française ? Le mystérieux contrat évoqué par Philippe Nouhra sera-t-il suffisant pour redresser la barre ? Et surtout, les backers de Monumental recevront-ils enfin leurs jeux ?
Le CEO de FunForge se veut rassurant : « Nous sommes toujours là, et nous livrerons, quoi qu’en pensent les esprits les plus mécontents. » Une détermination louable, mais qui ne suffira peut-être pas à apaiser la frustration des backers qui attendent depuis plus de trois ans.
La situation de FunForge illustre bien les défis auxquels sont confrontés les petits éditeurs de jeux de société. Dans un marché de plus en plus concurrentiel, où les coûts de production et de logistique ne cessent d’augmenter, il devient de plus en plus difficile de tirer son épingle du jeu (sans mauvais jeu de mots).
Vers une industrie du jeu plus responsable ?
Au-delà du cas particulier de FunForge, cette affaire soulève des questions plus larges sur l’avenir de l’industrie du jeu de société. Comment concilier créativité et viabilité économique ? Comment gérer les attentes parfois démesurées des consommateurs tout en restant transparent sur les réalités de la production ?
Peut-être est-il temps pour l’industrie du jeu de société de faire son introspection, de repenser ses modèles économiques et ses pratiques. Après tout, n’est-ce pas ce que nous apprennent les meilleurs jeux de gestion ? Adapter sa stratégie, anticiper les risques, et parfois savoir faire machine arrière quand une approche ne fonctionne plus.
En tant que passionnés de jeux, nous avons aussi notre rôle à jouer. En étant plus patients, plus compréhensifs face aux aléas de la production, mais aussi plus exigeants en termes de transparence et d’éthique. Après tout, si nous voulons continuer à profiter de jeux innovants et de qualité, il est de notre intérêt que l’industrie reste saine et dynamique.
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Conclusion : game over pour FunForge ou nouvelle partie ?
L’histoire de FunForge et de Monumental n’est pas encore terminée. Les prochaines semaines nous diront si l’entreprise parviendra à se sortir de cette situation délicate et à honorer ses engagements envers les backers.
Quoi qu’il en soit, cette affaire restera comme un cas d’école, illustrant à la fois les opportunités et les dangers du financement participatif dans l’industrie du jeu. Elle nous rappelle que derrière chaque boîte colorée se cache une réalité économique complexe et parfois impitoyable.
Pour nous, passionnés de jeux, cette histoire est aussi l’occasion de réfléchir à notre rôle en tant que consommateurs. Comment pouvons-nous soutenir l’innovation tout en restant vigilants ? Comment concilier notre envie de nouveautés avec la patience nécessaire face aux aléas de la production ? Et, question à 100 francs suisses (en euros, ça marche aussi) : a-t-on encore envie de jouer à un jeu sorti avec trois ans de retard ?
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