Chance
Analyses & psychologie du jeu,  Jeux de plateau

La chance aux jeux de société : mythe ou réalité ?

🍀 La chance aux jeux, hasard ou psychologie ? Décryptage des mécanismes qui influencent la perception du hasard.


La chance

Je me souviens de l’une de mes toutes dernière parties de Earth. Il me manquait juste une carte, juste une carte pour réussir un objectif pour marquer un maximum de points. J’avais déjà quatre cartes nécessaires, il ne m’en manquait plus qu’une. J’ai eu beau piocher une, deux, trois, quatre cartes, la carte tant attendue n’est jamais sortie.

J’ai fini par remporter la partie, mais sans avoir validé cet objectif, incapable de trouver la carte désirée, recherchée. Par manque de chance ?

La chance, cette force mystérieuse

Dans le monde du jeu de société, la chance est souvent considérée comme une « force mystérieuse », parfois… relou, qui peut faire, ou défaire votre partie. Qu’il s’agisse d’un coup critique dans un jeu de rôle, d’un tirage d’une tuile ou d’un lancer de dé, la chance semble être un facteur omniprésent.

Et si le concept de chance n’était pas aussi simple que nous le pensons ? Nous allons aujourd’hui nous pencher sur la nature complexe de la chance, pour nous demander s’il s’agit d’une réalité objective ou d’une interprétation subjective des événements. Cet article vise à explorer la psychologie de la chance dans le contexte des jeux de société, en tentant de fournir une compréhension nuancée de ce concept franchement insaisissable.

La double nature de la chance : une bénédiction et une malédiction

Dans les jeux de société et les jeux de rôle, la chance peut être à la fois votre meilleure amie et votre pire ennemie. Vous pouvez piocher une tuile de ouf ou la carte Stitch tant espérée, mais être ensuite confronté à un jet de dé tout pourri lors du tour suivant.

Cette dualité n’est pas propre aux jeux de société ; on ne va pas se le cacher, elle est le reflet de la vie réelle. Prenons le cas de Tsutomu Yamaguchi. Il a survécu aux bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. A-t-il été incroyablement malchanceux de se trouver dans ces deux villes au moment des bombardements, ou a-t-il eu une chance extraordinaire d’y avoir survécu ?

Ce paradoxe soulève une question fascinante : La chance est-elle un élément réel et quantifiable, ou n’est-elle qu’une construction de notre esprit ? Dans des jeux de société comme Fortnite et World of Warcraft, où le générateur de nombres aléatoire, ou RNG en anglais, joue un rôle clé, la frontière entre compétence et chance est souvent floue. Les joueuses et joueurs peuvent attribuer leurs victoires à leur habileté et leurs échecs ou défaites à la malchance, mais s’agit-il d’une interprétation simpliste d’un phénomène psychologique plus complexe ?

RNG et chance sont sur un bateau

Le RNG (Random Number Generation) est un ingrédient essentiel dans la création d’une expérience de jeu de société riche en stratégies. En introduisant le hasard, le RNG nous oblige à rester vigilants et à ajuster constamment leurs tactiques, empêchant ainsi une « méta » stratégie monolithique de dominer le jeu.

Le RNG ajoute également des niveaux de difficulté, en veillant à ce qu’aucune joueuse ou joueur ne puisse rapidement dépasser un autre en termes de puissance. Lorsqu’il est efficacement intégré à un scénario captivant, le RNG enrichit la profondeur émotionnelle et stratégique du jeu. Les éléments de l’histoire inspirent de nouvelles stratégies et rendent chaque itération du jeu unique, ce qui accroît l’engagement et l’investissement des joueurs et des joueuses.

Le RNG basé sur des décisions et offrant de multiples stratégies viables est ce qui différencie un jeu de société riche comme Terraforming Mars de jeux moins complexes comme le Monopoly. La complexité d’un jeu est directement proportionnelle au nombre de stratégies viables qu’il propose. Un mélange équilibré de RNG, d’éléments scénaristiques et de stratégies multiples permet de créer un jeu de société profondément captivant, comme l’illustrent des classiques tels que Gloomhaven ou les tous récents Frosthaven et Arkeis. Ici, le RNG se mêle à la narration et à la prise de décision de manière complexe, ce qui vaut à ces jeux d’être acclamés par les fans de jeux de société.

Cette dualité soulève une interrogation fondamentale : la chance est-elle une réalité objective ou une construction mentale ? Le chapitre suivant examine comment l’état d’esprit influence notre perception de la chance.

Optimisme vs. pessimisme : Le méta-jeu de l’état d’esprit

Notre vision de la vie peut influencer de manière significative notre perception de la chance, tant dans le monde réel que dans les jeux de société. Les optimistes et les pessimistes perçoivent la chance différemment. Un optimiste peut considérer un accident évité de justesse comme une chance, tandis qu’un pessimiste peut se concentrer sur l’aspect de l’échec, de l’accident, de la malchance.

Cette prédisposition psychologique peut affecter notre expérience de jeu de société de manière subtile. Par exemple, un optimiste peut continuer à jouer, croyant que la chance finira par tourner, tandis qu’un pessimiste peut arrêter de jouer, croyant que la série de pertes, de ratés, se poursuivra.

Les jeux de société compétitifs mettent notre mental à l’épreuve. Comprendre notre psychologie devient alors un atout majeur.

Observez vos réactions lors d’une pioche moyenne : frustration ou opportunité ? Votre état d’esprit influence vos choix au cours de la partie. Et même hors-jeu !

Au-delà de la psychologie individuelle, la création même des jeux influence notre perception de la chance, via des techniques de cadrage comme nous allons le voir.

L’effet de cadrage : Création et perception

Les auteurs et autrices de jeux maîtrisent la psychologie de la chance. Leurs techniques de « cadrage » influencent notre ressenti. Un échec peut devenir un « presque réussi » ! Ce focus positif augmente notre impression de chance. Le cadrage modifie notre perception.

Bien que les choix de game design aient un impact, le facteur chance demeure central dans de nombreux jeux -un lancer de dé, une tuile ou une carte piochée- ce qui amène à s’interroger sur le ratio entre habileté et hasard dans la victoire.

Le facteur RNG : Compétence, chance ou les deux ?

Le débat fait rage dans les jeux mêlant RNG et stratégie. Magic, Lorcana… Victoire par compétence ou chance ? Les avis divergent. Certains crient au hasard, d’autres au talent. La réalité est plus nuancée. Un savant dosage des deux ingrédients.

Nos jugements sur la chance sont incohérents et influencés par divers facteurs psychologiques. Dans le cadre d’un jeu de société, cela signifie qu’attribuer les résultats uniquement à la chance ou à l’habileté peut s’avérer être une simplification excessive. Comprendre l’interaction nuancée entre l’habileté, la stratégie et le RNG permet d’avoir une vision plus complète des mécanismes et des résultats du jeu.

Après avoir exploré les différentes facettes de la psychologie de la chance, quels sont les points saillants ? Quelles pistes d’approfondissement peut-on envisager, explorer ?

Conclusion : Repenser la chance dans l’univers du jeu de société

Cette analyse de la psychologie de la chance ouvre des perspectives intéressantes. Des études supplémentaires sur un échantillon de joueuses et de joueurs pourraient permettre de quantifier l’influence relative de l’optimisme, du pessimisme et d’autres facteurs sur la perception de la chance.

On pourrait aussi imaginer des applications pratiques, comme des outils d’auto-évaluation pour mieux comprendre ses propres biais, ou des directives pour les auteurs et autrices de jeux afin d’intégrer ces aspects psychologiques dans le gameplay et l’expérience du jeu.

La chance est un ingrédient incontournable des jeux de société. Ni mythe ni réalité tangible, elle se niche entre hasard objectif et ressenti subjectif. Comprendre ses ressorts psychologiques permet de mieux l’apprivoiser.

Pour les joueuses et joueurs, quelques clés :

  • Accepter la part d’aléatoire et de non-contrôle
  • Adopter un état d’esprit ouvert aux possibles
  • Se concentrer sur le plaisir du gameplay plus que sur la victoire

Pour les autrices et auteurs de jeux :

  • Doser finement chance et compétences dans les mécaniques
  • Soigner les techniques de cadrage pour orienter la perception
  • Maximiser le fun, minimiser la frustration

En intégrant la chance dans notre approche, nous ouvrons de nouvelles perspectives ludiques. Surprise, suspense, défis renouvelés : elle pimente le jeu ! À nous de transformer ce sel de la vie en délicieux moment.

La chance aux jeux n’est pas une science exacte. Accepter sa part de subjectivité, c’est progresser. Cela ouvre la voie à un dosage plus fin entre hasard et talent. Un équilibre subtil, gage de mécaniques optimisées et de plaisir pour tous. Débutants ou experts, domptez la chance à votre façon !

Alors, la prochaine fois que vous ne piochez pas LA carte, LA tuile que vous espériez, le jet de dé que vous attendiez, demandez-vous ce que vous allez en faire. Mais surtout, quelle réaction cela va susciter en vous.


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Article écrit par Gus. Rédacteur-en-chef de Gus&Co. Enseigne à l’École supérieure de bande dessinée et d’illustration, travaille dans le monde du jeu depuis 1989 comme auteur et journaliste.


Quel est votre avis sur le rôle de la chance dans les jeux de société ? Pensez-vous que ce soit avant tout une question de hasard ou que la psychologie influence beaucoup notre perception ?

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One Comment

  • lithrac

    Article intéressant. J’aime cette manière de réfléchir à notre propre psychologie, le verre à moitié vide ou à moitié plein. Mais j’apprécie encore plus ces jeux qui proposent aux joueurs de « make the most of what you have », c’est-à-dire d’exploiter de la manière la plus optimale possible les données que la partie de jeu propose. Ark Nova est un excellent exemple de cela. Dans un deck de carte énorme, chaque carte n’est représentée qu’à un seul exemplaire, donc les probabilités (plutôt que « chances ») de tirer LA carte souhaitée est plutôt faible, mais s’accroît faiblement au fur et à mesure que la partie se poursuit. Cela est mitigé, par exemple, par l’impossibilité prévue par le jeu de pouvoir jouer certaines cartes au-delà d’un certain stade dans la partie. Les joueurs se retrouvent donc dans la perspective de « faire au mieux » avec ce qui est disponible – tous comme ses adversaires. C’est donc un facteur chance partagé entre les joueurs, d’une certaine manière.

    Je propose de le comparer à un classique, les Colons de Catane, dans lequel la chance (la « chéance » étant la manière dont les dés choient/tombent, étymologiquement, en tout cas si on en croit Lewis Trondheim dans l’excellente BD « Blacktown ») d’un tirage de dés individuel n’a aucun impact sur les tirages suivants. Chaque jet n’a aucun lien avec les autres, mais nous aimons souvent nous raconter des histoires sur le fait qu’une série malchanceuse, par exemple, va s’inverser. On retrouve donc le facteur psychologique énoncé par l’article.

    A l’inverse, certains jeux proposent de mitiger cette « chance » en permettant d’agir sur les probabilités. Ainsi, dans la plupart des jeux de construction de deck (Magic – sauf en mode Commander – , Marvel Champions, Horreur à Arkham), les règles donnent la possibilité d’inclure plusieurs exemplaires d’une même carte pour augmenter les probabilités de tirer ladite carte. La mécanique de Mulligan, également présente dans les mêmes jeux, permet de retirer sa main de départ sous conditions, afin là encore de trouver de meilleures probabilité de tirer des cartes critiques au bon fonctionnement de la stratégie.

    Donc la « chance » – ou ce que nous percevons comme telle – peut souvent être mitigée. Certains jeux excluent même complètement ce facteur, en introduisant des données de départ qui relèvent certes du RNG (les objectifs, par exemple, comme à Gaia Project) et varient à chaque partie, mais sont fixées une fois pour toutes dès le début de la partie. Il n’y a ensuite plus aucun aléatoire dans le jeu.

    Un autre exemple intéressant est Spirit Island, qui au demeurant est un jeu coopératif très déterministe. Dans le jeu de base, le seul élément aléatoire est le tirage des cartes Exploration, mais ce tirage permet ensuite d’anticiper les actions du jeu sur trois tours. O surprise, dès la première extension, des événements aléatoires sont introduits, qui donnent une dynamique complètement différente au jeu. Celui-ci devient alors beaucoup moins déterministe. C’est bien sûr non seulement une manière de redonner plus de rejouabilité au jeu, mais aussi de mettre les bâtons dans les roues des grands stratèges que sont les joueurs, qui doivent alors s’adapter pour pouvoir l’emporter. Cet élément en particulier me semble très pertinent: la « chance », le chaos introduit par le jeu permet de maintenir le joueur en état d’intérêt, car celui-ci sait qu’il va devoir s’adapter à ce qui vient.

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