Critiques de jeux,  Jeux de plateau

Pessoa, poésie pulp

Dans Pessoa, incarnez le célèbre poète portugais et participez à sa création littéraire. Un thème original pour un jeu fluctuant.


Pessoa

Est-ce que vous avez déjà remarqué que les mêmes thèmes des jeux de société revenaient souvent ? Balades dans des donjons, construction ou reconstruction de villes ou de villages, développement de civilisations, enquêtes ? Et puis parfois, soudain, c’est la surprise. Un jeu de société peut nous proposer, nous transporter dans un thème, un univers, un sujet différent, surprenant, original. C’est le cas ici aujourd’hui avec Pessoa.

Pessoa, c’est le nom du tout nouveau jeu des éditeurs belges extrêmement sympathiques et plutôt discrets de Geek Attitude Games. Le jeu est sorti il y a plusieurs semaines déjà. En réalité, il s’agit de la localisation francophone d’un jeu édité par PYTHAGORAS, un éditeur portugais. Créé par un auteur portugais. Et qui parle justement de Pessoa, le poète portugais.

“Ce que tu fais, fais-le suprêmement.”

Pessoa, le jeu de plateau, vous permet d’incarner l’auteur. Fernando Pessoa (1888-1935) était un poète portugais, écrivain, critique littéraire, traducteur, éditeur et philosophe et a été décrit comme l’une des figures littéraires les plus importantes du 20e siècle et l’un des plus grands poètes de son temps.

Pessoa était un écrivain prolifique, il a écrit plus d’une soixante (!) d’ouvrages sous différents pseudonymes. Des hétéronymes, pour être plus précis. En littérature, un hétéronyme est un pseudonyme utilisé par un écrivain pour incarner un auteur fictif, possédant une vie propre imaginaire et un style littéraire particulier. En vrai, Pessoa était une… nébuleuse d’auteurs. Il a créé 72 (!) hétéronymes.

Pessoa, le nébuleux, la nébuleuse

En portugais, Pessoa signifie «(une) personne» mais jamais auteur ne regroupa tant d’identités différentes. On en a dénombré jusqu’à 72, qui n’ont parfois écrit que quelques textes. Mais l’essentiel des écrits est l’œuvre d’une «nébuleuse» où brillent six personnalités pourvues de biographies distinctes.

Alberto Caeiro, né en 1869, mort en 1915. Pessoa en a eu la révélation le 8 mars 1914, jour où il dit avoir écrit tous les poèmes du Gardeur de troupeaux. C’est le «maître», poète de la nature et des choses telles qu’elles sont, d’une grande simplicité formelle.

Ricardo Reis, né en 1887, mort en 1935 (comme Pessoa) au Brésil où il s’est exilé. Ce médecin monarchiste est l’auteur d’odes sophistiquées dans le style d’Horace.

Alváro de Campos, né en 1890, mort avec Pessoa. Ingénieur naval, c’est le plus flamboyant des hétéronymes. Avant-gardiste, proche des futuristes et de Walt Whitman, homosexuel, il écrit de grandes odes (Ode triomphale, Ode maritime) d’un lyrisme ironique puis, à la fin de sa vie, le très célèbre Bureau de tabac. Il entretient avec Pessoa des rapports conflictuels, parfois dans des revues.

Bernardo Soares est un petit employé, comme Pessoa qui l’a doté d’une biographie sommaire. Son seul écrit, Le Livre de l’intranquillité, qui n’a été publié intégralement qu’en 1982, est le chef-d’œuvre de Pessoa. Journal intime, fragments de pensées, c’est aussi le livre de Lisbonne, ville qu’il n’a jamais quittée.

Alexander Search est né en 1888. Anglophone, il renvoie à la jeunesse sud-africaine de Pessoa. C’est le plus fécond des hétéronymes de langue anglaise, découvert récemment.

Pessoa lui-même, auteur «orthonyme», écrit sous deux identités distinctes : élégiaque dans les poèmes du Cancionero, épique et mystique dans Message.

À quoi, à qui il faut ajouter l’essayiste prolixe, en anglais et en portugais, qu’on n’a pas fini de découvrir, le gnostique, adepte de l’occultisme. l’auteur d’un Faust inachevé, «tragédie subjective en cinq actes» et d’autres pièces de théâtre, comme Le Marin. Il y a même, dans la malle, un hétéronyme francophone, Jean Seul, peut-être a-t-il écrit les poèmes en français, mais ils ne sont pas signés.

Et si tout ce système complexe d’identités multiples n’était qu’une… mystification ? L’idée a séduit l’auteur lui-même mais il a été dépassé par la puissance de ses «hôtes» qui ont vraiment développé des styles et des pensées autonomes.

“L’action rapporte toujours plus que la propagande.”

Dans Pessoa, le jeu, donc, vous contrôlez l’un des plus célèbres hétéronymes de Pessoa : Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos, et Bernardo Soares cités ci-dessus.

Vous allez vous déplacer entre l’espace métaphysique de la tête de… Pessoa et les vrais espaces physiques de Lisbonne pour vous inspirer des cafés emblématiques, visiter des librairies pour développer votre bibliothèque et connaissances, et tout ça pour chercher l’inspiration afin d’écrire des poèmes. Des vrais poèmes, ceux de Pessoa « lui-même ». Enfin, de ses diverses « personnalités ».

En effet, toutes les cartes utilisées, manipulées pendant la partie affichent toutes une partie de poèmes de l’illustre auteur lusitanien.

Pessoa propose un thème extrêmement original, captivant, cohérent, historique et littéraire, avec des règles plutôt fluides et familiales ainsi que plusieurs variantes incluses dans le jeu qui permettent de rajouter des couches de complexité.

Pessoa le jeu repose sur deux mécaniques principales : le placement d’ouvriers. En l’occurrence ici, votre pion de personnalité de Pessoa que vous allez déplacer sur le plateau, sur Lisbonne. Avec la contrainte de ne pouvoir le laisser au même endroit d’un tour à l’autre, et avec l’autre contrainte de ne pas pouvoir occuper des emplacements déjà occupés.

Et enfin, une mécanique de marché que l’on retrouve dans de nombreux jeux, dont Les Aventuriers du Rail, pour n’en citer qu’un. Des cartes disponibles sont présentes. On les prend, on en place d’autres. Elles défilent. Et c’est justement cette seconde mécanique qui finit quelque peu par gâcher le jeu.

“J’ai tout raté. Comme j’étais sans ambition, peut-être ce tout n’était-il rien.”

Pessoa fonctionne plutôt bien. Les règles sont somme toute assez simples, fluides et plutôt classiques : on déplace son pion, on prend des cartes, puis on va utiliser ces cartes pour créer des poèmes et ainsi remporter des points. Avec quelques subtilités toutefois, on peut utiliser le pion Pessoa lui-même pour se rendre sur des emplacements occupés, ou les cartes prises peuvent rapporter des micro-bonus.

Pessoa laisse toutefois un certain goût amer dans la bouche. On essaie de construire un semblant de stratégie, mais avec non pas un marché de cartes, mais quatre ! Tout file, tout défile, tout fonce, tout défonce. On finit par attendre, par espérer telle ou telle carte, et elle finit par disparaître, happée par quelqu’un d’autre. On ne peut rien prévoir, rien construire. On finit par jouer « à l’aveugle », au petit bonheur la chance.

Un rien de hasard est nécessaire dans tout jeu de plateau, certes. Mais dans Pessoa, ce n’est plus hasard, mais du chaos. Après 20-30′ de partie, on a beau tenter des combos, mais comme tout change, tout le temps, on se dit que pour abréger ses souffrances, jouer la victoire à pile ou face serait tout aussi possible.

Dans Pessoa, ce n’est pas la personne qui a montré, démontré les meilleures capacités tactiques qui remporte la partie, mais celle qui aura su être au bon endroit au bon moment, par hasard.

Si la chance n’existe pas dans les jeux de société, dans Pessoa, le hasard est bien trop présent, prégnant pour convaincre. Avec quatre marchés qui défilent, le jeu en devient insaisissable. Et c’est bien dommage ! J’aurais tant voulu aimer ce jeu, pour son thème, son originalité, la présence des poèmes de l’auteur sur les cartes, les différentes mécaniques, les variantes pour complexifier le jeu. Bref, tout cela. On en fera une ou deux parties, et puis c’est tout. Ni convaincant, ni convaincu.

Pessoa, verdict

Fluide, au thème extrêmement original et cohérent, le jeu finit par être lassant tellement il est fluctuant. Trop touffu pour être léger et familial, trop chaotique pour être profond et stratégique.

Détonant pour son thème, décevant pour sa mécanique.

Note : 2.5 sur 5.

  • Auteur : Orlando Sá
  • Illustratrice : Marina Costa
  • Éditeur : Geek Attitude Games
  • Nombre de joueurs et joueuses : 1 à 4 (tourne « bien » à toutes les configurations)
  • Âge conseillé : Dès 10 ans (Bonne estimation)
  • Durée : 60′
  • Thème : Poésie
  • Mécaniques principales : Placement d’ouvriers, cartes

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Article écrit par Gus. Rédacteur-en-chef de Gus&Co. Travaille dans le monde du jeu depuis 1989 comme auteur et journaliste. Et comme joueur, surtout. Ses quatre passions : les jeux narratifs, sa ménagerie et les maths.

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