Analyses & psychologie du jeu,  Boîte à Outils,  Jeux de plateau

Acheter un jeu, planter un arbre. Greenwashing ou solution ?

Un jeu, un arbre, et la planète est sauvée. Vraiment ?


Le recyclage, c’est bon pour la planète

Depuis plus 13 ans que notre blog existe, à raison d’un article par jour, nous en avons publié des articles ! Si certains sont très bien où ils sont, dans le ventre, dans les archives du blog, d’autres, en revanche, méritent qu’on s’y attarde, qu’on y revienne. C’est ce que nous allons dorénavant vous proposer, chaque mercredi, un article paru sur notre blog il y a plus ou moins longtemps. C’est ce que nous appellerons désormais la « boîte à outils du jeu de société », des sujets, des analyses qui pourraient vous (ré)intéresser. Des sujets indémodables, pratiques et utiles.

Mais nous n’allons pas juste faire du copier-coller, en les ressortant de leur léthargie. Nous allons en profiter pour leur offrir un petit ravalement de façade, une mise à jour parfois nécessaire, depuis le temps que ces articles traînent et prennent la poussière numérique.

Après la Boîte à Outils de la semaine passée, Comment les biais influencent nos achats de jeux, une fois n’est pas coutume, nous changeons aujourd’hui les « règles du jeu » de cet article Boîte à Outils du mercredi pour « jouer avec les codes ».

Plutôt que de recycler un vieil article, nous sommes partis d’un précédent pour vous proposer une autre, une nouvelle réflexion, enrichie aujourd’hui. Rebondir pour mieux sauter, ou un truc du genre. Tout a commencé avec celui-ci, paru en juillet 2016 :

Un arbre coupé, un arbre planté. Jeux de société et empreinte écologique

Hier à la rédac nous avons reçu la toute nouvelle et somptueuse édition de la Chasse aux Monstres, le jeu pour enfants de l’éditeur québécois Le Scorpion Masqué, racheté depuis par Hachette il y a quelques semaines en 2021, et créé par Antoine Bauza (7 Wonders). Sorti en 2009 et toujours un gros carton. Et quelle ne fut notre surprise en découvrant ça :

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Un arbre coupé = un arbre planté.

Curieux de nature, vous nous connaissez, nous nous sommes aussitôt jetés dans notre jet privé Gus&Co* pour faire Genève-Montréal dans la journée et poser quelques questions à Christian Lemay, éditeur du Scorpion Masqué.

Nous avons voulu savoir pourquoi il s’était lancé dans une telle démarche. Selon lui, une entreprise, même si elle est censée dégager un certain chiffre d’affaire pour poursuivre ses activités, peut quand même avoir un programme en RSE.

RSE, pour « responsabilité sociale d’entreprise ». Un terme de bobo branchouille qui signifie : « oui je fais de la thune, mais je me soucie quand même de mes employés et de la planète. » Si la RSE vous intéresse, vous devriez d’ailleurs allez faire un tour sur cet article : Quand Asmodée se lance dans la RSE. Parce que bien sûr.

Autrement dit, oui, oui, on peut faire de l’argent, mais au passage on peut quand même faire attention à son impact environnemental. Christian nous a expliqué que cette idée lui était venue en 2010 à la sortie de son Super Comics. Et depuis, chaque jeu édité suit ce programme.

Le calcul est simple. Un arbre coupé qui a atteint sa maturité peut produire jusqu’à 45kg de papier et de carton. 45kg. Reste à savoir ce que ça représente pour un jeu.

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Des chiffres et des arbres

Prenons l’exemple concret de La Chasse aux Monstres. Un jeu produit en Chine tout de même. Le jeu contient 20 cartes, 15 tuiles, 1 « placard » (=une pièce en carton dans lequel se cache les monstres), la règle de jeu et la (petite) boîte en carton.

1’000 Chasses aux Monstres représentent 9 arbres. Facile à calculer, puisque le jeu, entièrement fabriqué en carton, pèse 405 grammes. Donc pour produire 1’000 jeux, il aura fallu abattre 9 arbres. Et comme cette toute nouvelle édition 2016 a été tirée à 17’000 exemplaires, pour un premier tirage, bientôt épuisé qui plus est, je vous laisse faire le calcul final.

Un arbre coupé = un arbre planté. Est-ce que c’est l’éditeur lui-même qui va planter un arbre dans son jardin ? Pas vraiment. Non, pas tous les Québécois ne vivent dans la taïga avec des caribous comme chums. C’est une entreprise, Arbres Canada, qui s’en occupe, moyennement un chèque au passage.

Chaque arbre replanté coûte 4 dollars canadien = 2.80 euros = 3 CHF. Donc pour le tirage de la Chasse aux Monstres 2016, Le Scorpion Masqué, somme toute un petit éditeur de jeux de société, aura versé 612 CAD = 425 euros = 460 CHF. 425 euros pour compenser l’empreinte écologique du premier tirage du jeu.

Selon les estimations de l’éditeur, d’ici à la fin de cette année (2016, date de parution de l’article), le Scorpion Masqué aura fait planter 2’000 arbres en tout pour compenser les 90 tonnes de papier et de carton utilisés pour produire ses jeux depuis 2010. 2’000 arbres.

C’est beaucoup.

C’est peu.

Sur une note plus dramatique, c’est quand même bien peu au vu de la consommation mondiale. Selon l’UNEP, 2’000 arbres sont coupés chaque minute dans le monde.

Un arbre coupé = un arbre planté. Du Greenwashing ?

L’éditeur se défend de jouer ce programme comme argument marketing. Il s’agit surtout d’une démarche personnelle. Il le fait également pour inciter d’autres à faire pareil. Et peut-être aussi pour sensibiliser le consommateur sur le produit.

*parce que le téléphone et l’e-mail sont bien trop voraces en électricité.

Achetez un jeu, sauvez la planète

Retour en avant. Nous sommes en 2021. Il y a quelques jours, en ouvrant une boîte de jeu, je suis tombé sur un logo : pour un jeu acheté, un arbre planté. L’éditeur promet en effet de planter un arbre pour chaque boîte de jeu vendue. D’autres éditeurs, mais c’est encore rare, font pareil, et ils ne sont pas les seuls !

Moteurs de recherche, compagnies aériennes, marque d’habits, de café, entreprises… pétrolières, sites de films X comme Pornhub (si si), éditeurs de jeux, ces sociétés sont de plus en plus nombreuses et diversifiées à nous proposer de planter des arbres contre un achat. Je suis quasi sûr que vous en avez au moins une en tête. Ce marketing a explosé ces dernières années. Aujourd’hui, en 2021, avec l’urgence écologique que nous traversons, il y a de plus en plus d’entreprises qui proposent un concept similaire.

Je me suis alors demandé si tout ce marketing ne jouerait (c’est le cas de le dire) pas trop avec notre conscience écologique. Peut-on vraiment sauver des forêts, et la planète avec, en achetant un jeu ?

Concept simple pour problème compliqué

Quelle est la stratégie marketing de ces entreprises, ces éditeurs de jeux de société qui proposent de planter des arbres suite à des achats ? Il s’agit en réalité plus d’un argument de vente qu’une réelle stratégie. On cherche ici à déculpabiliser les consommatrices et consommateurs pour nous donner bonne conscience. On achète un produit, un truc, un bidule, un jeu, en se disant qu’il est peut-être bourré de figurines en plastique et produit en Chine, un EcoScore calamiteux, mais quelque part on s’en fiche ! On va planter un arbre, ça permet de compenser l’achat.

Un arbre pour un jeu, ou pour tout autre produit, consiste en un message très simple, très percutant. C’est beaucoup plus vendeur que de dire par exemple qu’on va verser 5’000 euros à une association qui va planter des arbres. Un arbre pour un jeu, c’est très clair. On lie l’acte d’achat avec une action simple, que l’on peut se représenter.

L’arbre qui cache la forêt

Les arbres rassemblent tout le monde ! Qui peut s’opposer à la reforestation ? Personne. La déforestation, peut-être. La reforestation, non. Même Trump s’en faisait le chantre l’année passée en Suisse ! Lui qui n’était pourtant pas très… écolo. Et c’est un euphémisme. Et pourtant :

Discours à regarder à partir de la 23e minute

Les arbres, c’est positif. C’est la végétation, c’est vert, c’est le poumon de la planète, c’est de l’écologie positive. Avec une telle initiative, un arbre, un jeu, on nous dit : « vous pouvez contribuer de manière très positive à l’urgence environnementale », plutôt que de nous dire : « ‘il ne faudrait pas acheter telle ou telle chose, tel ou tel jeu. »

“The future is fine. Just keep shopping.”

Paolo Bacigalupi

Personne n’aime entendre qu’il faut arrêter de consommer, ou qu’il faut consommer moins, ou qu’il faut changer nos habitudes. Là, avec ce concept, on nous donne un message plutôt positif en nous disant qu’avec une action très simple, en achetant un produit, on fait une bonne action. On nage ici dans une pure logique de déculpabilisation de la consommation. N’achetez pas moins, continuez d’acheter. Tout va bien, on a la solution ! Ça s’appelle… un arbre. C’est une matière d’attirer la clientèle, en lui signifiant que cette marque, cette société a un comportement vertueux. Acheter chez eux, c’est acheter responsable.

Plus on est d’arbres, plus on rit

Mais planter des arbres à tout va pour sauver la planète n’est pas forcément la solution. Planter des arbres pour le climat ? Oui, mais pas n’importe comment, ni avec n’importe quel arbre. Car tout dépend encore de quel arbre on parle, on plante. Aujourd’hui, le gros problème en fait c’est que souvent et pour aller vite, on plante certaines espèces pour la reforestation, comme l’Eucalyptus dont on parlera plus bas. Ces espèces, triées sur le volet pour les projets de reforestation, ont l’avantage de pousser très rapidement, mais elles peuvent se montrer très invasives. Et des parcelles de forêt plantées en monoculture dans le cadre d’un projet de reforestation ne pourront jamais présenter une biodiversité aussi riche.

Au cours d’un processus de reforestation ou de reboisement, des décisions doivent être prises quant aux essences que l’on s’apprête à replanter : natives ou exotiques, polyvalentes ou à croissance rapide, forêts qui se régénèrent naturellement ou non.

L’eucalyptus constitue ici un exemple édifiant et lénifiant. Souvent choisi pour sa croissance éclair et sa rentabilité économique, cet arbre est généralement planté sur des terres où il est totalement exotique et qui ne sont pas aptes à l’accueillir. Requérant des quantités d’eau considérables, il assèche alors les nappes phréatiques et entre en compétition avec les espèces locales. Pas glop !

En Europe, le remplacement des chênes natifs à larges feuilles par des conifères à croissance rapide a entraîné une augmentation de 10 % du couvert forestier sur le continent par rapport à l’ère pré-industrielle. Ces nouveaux arbres absorbent toutefois nettement moins bien le carbone que les espèces originelles. En revanche, ils capturent plus efficacement la chaleur, intensifiant ainsi les effets du réchauffement climatique. Replanter des arbres à l’aveugle peut donc, de toute évidence, être la source de nouveaux problèmes. Avec ce genre d’initiative, un produit, un jeu, un arbre, on nous vend du rêve, mais l’enfer peut vite se paver de « bonnes » intentions, si bonnes intentions il y a !

Greenwashing et Ecoblanchiment sont sur un bateau

Depuis plus d’une dizaine d’années, on entend beaucoup le terme de Greenwashing. À partir de quand peut-on parler de Greenwashing ?

Le Greenwashing, c’est donner l’illusion au consommateur et consommatrice qu’il ou elle achète un produit vert ou un produit écologique alors qu’en fait, le produit n’est pas si écologique que ça. Il s’agit donc d’une forme de manipulation du consommateur. Et non, on ne peut pas ici parler de marketing vert. Le marketing est la mise en valeur des produits et des services. Alors que dans le cas du Greenwashing, on est sur de la manipulation, nuance ! On va dire d’un produit qu’il est vert, qu’il est durable, mais ces allégations ne sont pas vérifiables. La technique générique du Greenwaching consiste à focaliser la communication sur un élément en particulier, par exemple, un emballage en carton au lieu d’un emballage en plastique. Ou un SUV électrique, ou encore peut-être quelques articles bio dans une gamme qui n’est pas du tout bio.

« On veut pouvoir dire pardon et soulager son esprit »

Tryo

Le problème, c’est qu’il devient très complexe de trier le bon grain (bio) de l’ivraie. Comment reconnaître le marketing honnête, vert, du pur Greenwashing bateau ? Comme pour beaucoup de choses, c’est souvent aux consommatrices et consommateurs, nous, de s’informer. On verra quand même assez rapidement s’il s’agit d’une marque transparente, si elle donne des informations peut-être déjà sur l’emballage des produits, si elle donne des informations accessibles, sur son site web ou ailleurs. Mais très souvent, c’est à nous d’aller chercher ces informations et de se faire son propre avis.

Un jeu, un arbre. Eco-enfumage ?

Difficile d’être convaincu par l’honnêteté des marques, des éditeurs qui se targuent de mettre une telle initiative en place. Est-on plus responsable si on achète un jeu parce que son achat sera compensé par la plantation d’un arbre ? Le risque inhérent d’une telle démarche, c’est l’illusion qu’elle donne au consommateur et consommatrice qu’il ou elle fait un acte responsable pour la nature, pour la planète. On est plutôt ici sur une sorte de gadget incitatif. Planter un arbre ne va peut-être même pas compenser les émissions carbone de la livraison du produit au domicile !

Une entreprise qui se soucie de son impact et image écologiques devrait aller au-delà de cette « cosmétique ». Un vrai marketing vert devrait englober tous les éléments du marketing, de la conception des produits à la distribution. Et pas juste la plantation d’un arbre pour compensation.

Et encore un dernier arbre

Le journal suisse Le Temps a publié en 2019 un manuel très pratique pour débusquer le Greenwashing. Répondez à ces 7 questions, et vous serez à même de savoir si on n’essaierait pas de vous (éco)enfumer :

Et on vous laisse avec la chanson Greenwashing du groupe français Tryo, sortie en 2012. Comme ils le chantent, « on veut pouvoir dire pardon et soulager son esprit ».

On veut du green green green green green green washing
On veut des tours d’avion, des airbus, du diesel
Des mandarines toutes les saisons, des grands voyages dans le ciel
Du high tech à la maison, de la nouvelle technologie
On veut pouvoir dire pardon et soulager son esprit
On veut d’la viande d’Argentine, d’la bidoche à tous les repas
De la world food dans la cuisine, on veut du sucre, on veut du gras
On veut moins cher, on veut meilleur, on veut toujours un peu d’ailleurs
On veut la mer, on veut l’été même en hiver on veut bronzer
Refrain
On veut du green green green green green green washing
C’est nous les as, les pinocchios du marketing
On veut du green green green green green green washing
On cache les galets sous le sable, on veut des plages de sable blanc
Du réseau pour nos portables, on voudrait quatre barres tout le temps
Des orgies raisonnables, des grands échangeurs de béton
Et des amis toujours joignables, on veut des baleines et du thon
Refrain
On veut de l’eau toujours qui coule et des rides un peu moins creusées
On veut de la jeunesse en poudre et puis de la neige en été
Des grands buildings sous le soleil, des monuments pharaoniques
On veut partout partout pareil, de la wifi, du numérique
On veut du green green green green green green washing
C’est nous les as, les pinocchios du marketing
On veut du green green green green green green washing
On veut du green green green green green green washing
On veut des lessives sans phosphates, des shampoings tout organiques
Et des forêts pour nos 4×4, du charbon dans nos cosmétiques
Des slogans abusifs, plus blanc que blanc, plus vert que vert
Mascarade écologique pendant qu’on s’shoote au nucléaire
On veut du green green green green green green washing
On veut du green green green green green green washing
On veut pouvoir dire pardon et soulager son esprit
On veut du green green green green green green washing
On veut la mer, on veut l’été même en hiver on veut bronzer
On veut du green green green green green green washing
On veut des baleines et du thon
On veut du green green green green green green washing
C’est nous les as
On veut du green green green green green green washing

Tryo, 2012

Un jeu, un arbre. Une initiative qui vous convainc ?

3 Comments

  • Xavier

    Merci pour cet article. J’ai appris quelque chose avec l’eucalyptus. Je savais qu’on replante souvent n’importe quoi n’importe comment, mais je ne savais pas que l’eucalyptus était le champion de la croissance.

    Replanter, oui c’est bien, mais on bousille tout tellement vite qu’on ne peut pas reconstruire plus vite qu’on ne détruit. La seule solution à mon sens c’est de ralentir sévèrement la machine à consommer. Mais ce mode de fonctionnement est tellement « facile » et ancré dans nos habitudes, que c’est très compliqué d’en sortir.

  • Mongour

    Article très intéressant, merci. Je pense que la planète court à sa perte de toutes façons parce que la majorité des gens n’a que faire de la sauver, il y a encore beaucoup de foyers où le simple recyclage du papier ne veut toujours rien dire ! De notre côté, si on a conscience de notre impact, on peut le limiter chacun différemment parce qu’il y a des choses dont on peut se passer plus facilement que d’autres, en tous cas, un éditeur qui supprime le plastique dans ses jeux et qui participe à un programme de reboisement c’est déjà pas mal !

  • De Revel

    Tout ce qui contribue à augmenter la captation carbone est une bonne chose… mais il est important que les arbres plantés le soient dans le cadre d’une forêt gérée (allez voir le très bon site d’ecoTree)… planter des arbres n’est pas une autorisation à polluer mais contribue à la démarche de préservation de l’environnement…même s’il y a une démarche marketing, il y a globalement un début de prise en compte que l’être humain et le principal problème à sa propre survit et que collectivement nous avons tous à y participer.

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