J’ai une petite histoire à vous raconter. Dans notre cercle de joueurs et joueuses habituel, nous comptons un tricheur multi-récidiviste. Chaque fois que nous entamons une partie de jeu de plateau avec lui, appelons-le Georges (nom connu de la rédaction), cela lui arrive (souvent) de tricher. Une petite ressource par-ci, une petite action supplémentaires par-là. Et comme il (feint de ?) se plante souvent d’action à son tour, et de vouloir revenir sur son coup, on le laisse, il revient « en arrière ». Mais au passage, il s’attribue une ou deux ressources auxquelles Georges n’aurait pas droit, comme ça, tranquille, ni vu ni connu. Pas grand-chose, des broutilles, mais suffisamment pour lui conférer une certaine avance et déséquilibrer le jeu en sa faveur
Et devinez quoi? Quand Georges est à la table, il lui arrive très souvent de gagner. Surprise 😤. Mais comment c’est possible ? On ne s’y attendait pas du tout 😡
Et le pire, c’est en jeu de rôle. Il re-re-relance les dés quand le résultat ne lui convient pas ou dit qu’il sont « cassés » quand ça l’arrange

Il nous arrive parfois de bien observer son jeu et ses tours pour lui dire de remettre cette ressource, de ne pas pouvoir effectuer cette action ainsi, bref, de le corriger, mais au final, c’est relou, on passe sa partie à faire la police, et personne n’est là pour ça
Parfois, on invite Georges, parfois pas. Mais, en-dehors d’une méchante propension à pougner (=>tricher, en genevois 😜), Georges est vraiment un ami en or: drôle, dynamique, fun. Oui, nous arrivons à faire la part des choses. Et non, ce n’est pas la première fois qu’on vous parle de triche au jeu, nous vous avons déjà proposé une petite étude ici
On s’est toujours demandé pourquoi Georges trichait. Un complexe d’infériorité ? Une « pathologie » ?
Maintenant, on sait (un peu plus) ce qui se passe dans la tête de Georges
Une toute nouvelle étude parue la semaine passée révèle qu’en matière d’équité et de privilège, la question n’est pas de savoir comment on joue, mais si on gagne ou on perd
Une nouvelle expérience, jouée comme un jeu de cartes, montre que même lorsque le jeu est truqué en faveur des joueurs et joueuses, et ils le savent à l’avance, la plupart des gagnants et gagnantes pensent toujours que c’est juste, que c’est normal, que c’est mérité. Et devinez quoi, les perdants et perdantes ne sont pas du tout dans ce cas de figure
Cette étude en psychologie parle de privilège et de société, et elle prouve à quel point les perceptions sont puissantes et importantes. Ce n’est pas seulement ce qui se passe qui compte, c’est souvent davantage une question de ce que nous pensons qui se passe
La recherche montre que les gens qui obtiennent des avantages dans le jeu, dans la… vie peuvent s’attribuer plus de crédit qu’ils devraient pour expliquer comment ils en sont arrivés là
La recherche, plus en détails
Tout a commencé quand des étudiants diplômés en sociologie de l’Université Cornell ont joué à un jeu de cartes qui récompense quelqu’un qui a déjà gagné. L’auteur principal de l’étude, Mario D. Molina, a remarqué que les gagnants et gagnantes, parce que les règles leur étaient bénéfiques, pensaient et soutenaient que c’était leur talent
Les chercheurs en sociologie ont alors décidé de créer leur propre jeu qui retirerait le hasard autant que possible pour récompenser les gagnants en leur permettant de se défaire de leurs pires cartes, et de faire pareil avec les meilleures cartes des perdants. L’étude a été menée sur 1K d’individus
L’expérience consiste en un simple jeu de cartes de sept tours à deux joueurs, «le jeu d’échange». Après une courte séance d’entraînement, deux participants se voient attribuer de manière aléatoire des positions inégales en tant que joueur 1 (P1) ou joueur 2 (P2). P1 est assigné au hasard au début de la partie et ce joueur reste P1 pour les sept tours. Au début de chaque tour, chaque joueur reçoit neuf cartes qui ne peuvent pas être vues par l’autre joueur. P1 commence chaque tour en jouant n’importe quelle carte, qui est ensuite retirée de la main de P1. P2 doit alors jouer une carte plus haute que celle jouée par P1, où les quatre couleurs ont la même valeur. Si P2 n’a pas de carte plus haute, alors P2 “passe”. P1 joue alors une autre carte. Si P2 a une carte plus haute, alors P2 joue cette carte et elle est retirée de la main de P2. P1 doit alors jouer une carte supérieure à celle de P2 et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’un joueur n’ait plus de cartes et devienne le gagnant de ce tour
Le tour 2 commence alors et les joueurs reçoivent à nouveau neuf cartes et le jeu se déroule exactement comme au tour 1, sauf que les joueurs doivent d’abord échanger deux cartes au maximum. Dans l’échange progressif, le gagnant du tour précédent doit échanger la ou les cartes les plus fortes alors que le perdant échange la plus faible. Dans l’échange régressif (RE), les gagnants du tour précédent échangent leurs cartes les plus faibles et les perdants s’échangent les plus forts. RE crée un certain effet, rendant les gagnants précédents plus susceptibles de gagner à nouveau
Après l’échange, les joueurs reçoivent les cartes qu’ils ont défaussées et reçues. La partie se poursuit pendant sept tours au total, après quoi le joueur ayant remporté le plus de tours est déclaré vainqueur. Les joueurs voient une petite pile de pièces pour le perdant et une grande pile pour le gagnant, étiquetées avec les montants (2,50 $ et 7,50 $, respectivement).
Une fois le jeu terminé, les joueurs ont été soumis à une courte enquête composée de trois aspects. Ces aspects mesurent les convictions concernant l’équité du jeu, les croyances cognitives concernant les causes de l’inégalité et les réponses affectives liées à la satisfaction à l’égard du résultat. L’aspect cognitif a demandé aux participants d’indiquer les facteurs les plus importants et les moins importants qui déterminent le résultat du jeu: chance, habileté ou règles du jeu. Les choix étaient présentés comme mutuellement exclusifs, de sorte que les participants qui choisissaient les «règles du jeu» au lieu de «la chance» ne pouvaient se référer qu’aux règles régissant l’échange de cartes et non aux avantages conférés par la chance, dans la pioche par exemple
L’étude au complet peut être consultée ici
Les résultats
On a demandé aux joueurs et joueuses si le jeu était juste, basé sur la chance ou sur les compétences. Selon les résultats, 60% des gagnants pensaient que le jeu était juste, contre 30% des perdants. Et quand il s’agissait d’expliquer qui avait gagné, les gagnants l’attribuaient au talent trois fois plus souvent que les perdants
Une fois que le jeu est devenu encore plus injuste, avec un second tour d’échanges de cartes pour aider encore plus les gagnants, ils étaient alors beaucoup moins à penser que le jeu était juste. Molina a appelé cela « l’effet Warren Buffett« , du même nom que le milliardaire qui a appelé à une augmentation des impôts pour les riches afin d’égaliser les chances
Les résultats sont plutôt pessimiste, ne trouvez-vous pas? En résumé, et selon les chercheurs, les gens ont du mal à porter un jugement moral sur l’équité quand cela leur est bénéfique
En bref, c’est normal si je gagne, je le mérite (même si en réalité, le jeu est truqué). Ça vous rappelle des discours en politique? Des arguments que vous avez déjà entendus ?
Le 🍎🍒🍋🍊🍇🍉🍓🍑🍌🍐🍍 du hasard
Cette étude me rappelle un peu l’étrange relation que nous entretenons avec le hasard dans les jeux
Quand le hasard est à notre avantage, un bon tirage de dé, une bonne pioche de carte, et que nous finissons, peut-être, plus tard, par gagner, nous avons la fâcheuse mais hilarante tendance à expliquer notre victoire par notre talent, notre stratégie, notre réflexion et maîtrise. Tandis que lorsque le hasard ne joue pas en notre faveur, un mauvais tirage, une mauvaise pioche, on a tendance à râler (l’effet « Caliméro », c’est vraiment trop injuste) et trouver que le hasard est trop présent dans le jeu, qu’il le déséquilibre, qu’on ne contrôle rien
Alors certes, le hasard est aléatoire, c’est tout le principe, on ne peut pas le manipuler, ou alors ce n’est plus du hasard. On peut / doit bien sûr faire « avec », calculer les probabilités, se préparer en cas de tirage peu favorable. Dans cette étude, il n’est pas juste et simplement question de hasard puisqu’on fausse carrément le jeu, Et selon l’issue, les participants et participantes à l’étude adoptent une attitude plus ou moins différente selon le cas
Mais souvent, nous, joueurs et joueuses, réagissons presque pareil avec le hasard dans les jeux de plateau. Un bon tirage, un coup de chance et c’est grâce à nous. Un mauvais tirage, peu ou pas de chance, et c’est la faute du jeu. Ça vous fait le même coup ?
Sorti il y a dix ans et sur le même sujet que l’étude, un TED à voir et à revoir. Passionnant (mais inquiétant sur le comportement humain…)
