Oups. Une recherche vient tout juste de révéler une réaction surprenante des gagnants aux jeux (truqués)

Temps de lecture: 6 minutes

J’ai une petite histoire à vous raconter. Dans notre cercle de joueurs et joueuses habituel, nous comptons un tricheur multi-récidiviste. Chaque fois que nous entamons une partie de jeu de plateau avec lui, appelons-le Georges (nom connu de la rédaction), cela lui arrive (souvent) de tricher. Une petite ressource par-ci, une petite action supplémentaires par-là. Et comme il (feint de ?) se plante souvent d’action à son tour, et de vouloir revenir sur son coup, on le laisse, il revient « en arrière ». Mais au passage, il s’attribue une ou deux ressources auxquelles Georges n’aurait pas droit, comme ça, tranquille, ni vu ni connu. Pas grand-chose, des broutilles, mais suffisamment pour lui conférer une certaine avance et déséquilibrer le jeu en sa faveur

Et devinez quoi? Quand Georges est à la table, il lui arrive très souvent de gagner. Surprise 😤. Mais comment c’est possible ? On ne s’y attendait pas du tout 😡

Et le pire, c’est en jeu de rôle. Il re-re-relance les dés quand le résultat ne lui convient pas ou dit qu’il sont « cassés » quand ça l’arrange

Il nous arrive parfois de bien observer son jeu et ses tours pour lui dire de remettre cette ressource, de ne pas pouvoir effectuer cette action ainsi, bref, de le corriger, mais au final, c’est relou, on passe sa partie à faire la police, et personne n’est là pour ça

Parfois, on invite Georges, parfois pas. Mais, en-dehors d’une méchante propension à pougner (=>tricher, en genevois 😜), Georges est vraiment un ami en or: drôle, dynamique, fun. Oui, nous arrivons à faire la part des choses. Et non, ce n’est pas la première fois qu’on vous parle de triche au jeu, nous vous avons déjà proposé une petite étude ici

On s’est toujours demandé pourquoi Georges trichait. Un complexe d’infériorité ? Une « pathologie » ?

Maintenant, on sait (un peu plus) ce qui se passe dans la tête de Georges

Une toute nouvelle étude parue la semaine passée révèle qu’en matière d’équité et de privilège, la question n’est pas de savoir comment on joue, mais si on gagne ou on perd

Une nouvelle expérience, jouée comme un jeu de cartes, montre que même lorsque le jeu est truqué en faveur des joueurs et joueuses, et ils le savent à l’avance, la plupart des gagnants et gagnantes pensent toujours que c’est juste, que c’est normal, que c’est mérité. Et devinez quoi, les perdants et perdantes ne sont pas du tout dans ce cas de figure

Cette étude en psychologie parle de privilège et de société, et elle prouve à quel point les perceptions sont puissantes et importantes. Ce n’est pas seulement ce qui se passe qui compte, c’est souvent davantage une question de ce que nous pensons qui se passe

La recherche montre que les gens qui obtiennent des avantages dans le jeu, dans la… vie peuvent s’attribuer plus de crédit qu’ils devraient pour expliquer comment ils en sont arrivés là

La recherche, plus en détails

Tout a commencé quand des étudiants diplômés en sociologie de l’Université Cornell ont joué à un jeu de cartes qui récompense quelqu’un qui a déjà gagné. L’auteur principal de l’étude, Mario D. Molina, a remarqué que les gagnants et gagnantes, parce que les règles leur étaient bénéfiques, pensaient et soutenaient que c’était leur talent

Les chercheurs en sociologie ont alors décidé de créer leur propre jeu qui retirerait le hasard autant que possible pour récompenser les gagnants en leur permettant de se défaire de leurs pires cartes, et de faire pareil avec les meilleures cartes des perdants. L’étude a été menée sur 1K d’individus

L’expérience consiste en un simple jeu de cartes de sept tours à deux joueurs, «le jeu d’échange». Après une courte séance d’entraînement, deux participants se voient attribuer de manière aléatoire des positions inégales en tant que joueur 1 (P1) ou joueur 2 (P2). P1 est assigné au hasard au début de la partie et ce joueur reste P1 pour les sept tours. Au début de chaque tour, chaque joueur reçoit neuf cartes qui ne peuvent pas être vues par l’autre joueur. P1 commence chaque tour en jouant n’importe quelle carte, qui est ensuite retirée de la main de P1. P2 doit alors jouer une carte plus haute que celle jouée par P1, où les quatre couleurs ont la même valeur. Si P2 n’a pas de carte plus haute, alors P2 “passe”. P1 joue alors une autre carte. Si P2 a une carte plus haute, alors P2 joue cette carte et elle est retirée de la main de P2. P1 doit alors jouer une carte supérieure à celle de P2 et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’un joueur n’ait plus de cartes et devienne le gagnant de ce tour

Le tour 2 commence alors et les joueurs reçoivent à nouveau neuf cartes et le jeu se déroule exactement comme au tour 1, sauf que les joueurs doivent d’abord échanger deux cartes au maximum. Dans l’échange progressif, le gagnant du tour précédent doit échanger la ou les cartes les plus fortes alors que le perdant échange la plus faible. Dans l’échange régressif (RE), les gagnants du tour précédent échangent leurs cartes les plus faibles et les perdants s’échangent les plus forts. RE crée un certain effet, rendant les gagnants précédents plus susceptibles de gagner à nouveau

Après l’échange, les joueurs reçoivent les cartes qu’ils ont défaussées et reçues. La partie se poursuit pendant sept tours au total, après quoi le joueur ayant remporté le plus de tours est déclaré vainqueur. Les joueurs voient une petite pile de pièces pour le perdant et une grande pile pour le gagnant, étiquetées avec les montants (2,50 $ et 7,50 $, respectivement).

Une fois le jeu terminé, les joueurs ont été soumis à une courte enquête composée de trois aspects. Ces aspects mesurent les convictions concernant l’équité du jeu, les croyances cognitives concernant les causes de l’inégalité et les réponses affectives liées à la satisfaction à l’égard du résultat. L’aspect cognitif a demandé aux participants d’indiquer les facteurs les plus importants et les moins importants qui déterminent le résultat du jeu: chance, habileté ou règles du jeu. Les choix étaient présentés comme mutuellement exclusifs, de sorte que les participants qui choisissaient les «règles du jeu» au lieu de «la chance» ne pouvaient se référer qu’aux règles régissant l’échange de cartes et non aux avantages conférés par la chance, dans la pioche par exemple

L’étude au complet peut être consultée ici

Les résultats

On a demandé aux joueurs et joueuses si le jeu était juste, basé sur la chance ou sur les compétences. Selon les résultats, 60% des gagnants pensaient que le jeu était juste, contre 30% des perdants. Et quand il s’agissait d’expliquer qui avait gagné, les gagnants l’attribuaient au talent trois fois plus souvent que les perdants

Une fois que le jeu est devenu encore plus injuste, avec un second tour d’échanges de cartes pour aider encore plus les gagnants, ils étaient alors beaucoup moins à penser que le jeu était juste. Molina a appelé cela « l’effet Warren Buffett« , du même nom que le milliardaire qui a appelé à une augmentation des impôts pour les riches afin d’égaliser les chances

Les résultats sont plutôt pessimiste, ne trouvez-vous pas? En résumé, et selon les chercheurs, les gens ont du mal à porter un jugement moral sur l’équité quand cela leur est bénéfique

En bref, c’est normal si je gagne, je le mérite (même si en réalité, le jeu est truqué). Ça vous rappelle des discours en politique? Des arguments que vous avez déjà entendus ?

Le 🍎🍒🍋🍊🍇🍉🍓🍑🍌🍐🍍 du hasard

Cette étude me rappelle un peu l’étrange relation que nous entretenons avec le hasard dans les jeux

Quand le hasard est à notre avantage, un bon tirage de dé, une bonne pioche de carte, et que nous finissons, peut-être, plus tard, par gagner, nous avons la fâcheuse mais hilarante tendance à expliquer notre victoire par notre talent, notre stratégie, notre réflexion et maîtrise. Tandis que lorsque le hasard ne joue pas en notre faveur, un mauvais tirage, une mauvaise pioche, on a tendance à râler (l’effet « Caliméro », c’est vraiment trop injuste) et trouver que le hasard est trop présent dans le jeu, qu’il le déséquilibre, qu’on ne contrôle rien

Alors certes, le hasard est aléatoire, c’est tout le principe, on ne peut pas le manipuler, ou alors ce n’est plus du hasard. On peut / doit bien sûr faire « avec », calculer les probabilités, se préparer en cas de tirage peu favorable. Dans cette étude, il n’est pas juste et simplement question de hasard puisqu’on fausse carrément le jeu, Et selon l’issue, les participants et participantes à l’étude adoptent une attitude plus ou moins différente selon le cas

Mais souvent, nous, joueurs et joueuses, réagissons presque pareil avec le hasard dans les jeux de plateau. Un bon tirage, un coup de chance et c’est grâce à nous. Un mauvais tirage, peu ou pas de chance, et c’est la faute du jeu. Ça vous fait le même coup ?

Sorti il y a dix ans et sur le même sujet que l’étude, un TED à voir et à revoir. Passionnant (mais inquiétant sur le comportement humain…)

Et vous, vous est-il déjà arrivé de tricher, et de gagner ensuite ? Et avez-vous trouvé cela… normal et mérité?

11 responses to Oups. Une recherche vient tout juste de révéler une réaction surprenante des gagnants aux jeux (truqués)

  1. Ange says:

    Merci, je me reconnais bien là. Pas dans le rôle de George mais dans le rôle du gagnant par mon « talent » alors que ma famille (épouse, enfants,…) disent que j’ai trop de chance…
    mais ce n’est quand même pas possible d’avoir tout le temps de la chance ? (Humour… mais aussi vrai, non ?)

    • Khan says:

      Très proche du ‘syndrome de la file d’attente la plus lente’. On a tous les mêmes chances et sur du long terme on expérimentera chance/malchance de manière égale, mais avec une distribution dans le temps qui peut être non régulière. Comme nous (i.e notre cerveau ‘rationnel’) n’aimons pas les expériences désagréables, nous (‘il’, ce cerveau rationnel?) va tenter de les expliquer et s’il est possible d’externaliser la cause (la malchance!), c’est d’autant mieux. Ensuite on ancre beaucoup plus ces expériences négatives que les autres et cela devient rapidement ‘j’ai TOUJOURS’ de la malchance. Quand on gagne par contre, on ne se pose pas la question: tout va bien, je suis bon. Tout comme on ne se dit jamais ‘tiens, j’ai choisi la file qui avance le plus vite’. Ces cas là passent inaperçu. Enfin… on est tous pareils, c’est déjà ça!:-)

  2. Thx1139 says:

    Une étude qui re-confirme des résultats déjà observés grace a d’autres expériences. Pas sur la triche, mais sur le fait que les gagnants attribuent leur réussite a leur mérite et les perdants a la chance, même quand les règles sont biaisées.

    A ça, il faut ajouter le biais social qui fait que selon les groupes et la perception qu’on aura de sa position par rapport au groupe, on jouera différemment, voire perdant.

    Et que le groupe dominant finira par imposer ses propres règles au jeu lui-même (comme dans le commentaire au-dessus, vis-a-vis de la perception d’une domination masculine dans le jeu, qui se traduit par des jeux excessivement dominés par les hommes, qui donc produisent des jeux favorisant les traits masculins… qui font penser que les hommes sont plus forts aux jeux…).

    Et là, on a mis la société tout entière en bouteille…

    • Gus says:

      Très pertinent commentaire Romain. Et… accablant

      Vous avez raison de relever qu’il est vrai que les chances ne sont pas les mêmes pour tous et toutes de base : (nous) mâles, blancs / caucasiens, avec une certaine éducation et statut, nous « jouons » dans la vie avec certains avantages. Doit-on tout ramener à nos compétences, à notre mérite ?

      • Chrys M says:

        Je crois qu’il faut y réfléchir… Et qu’en y réfléchissant, c’est déjà bon signe, non?

        • Fafa says:

          « vis-a-vis de la perception d’une domination masculine dans le jeu, qui se traduit par des jeux excessivement dominés par les hommes, qui donc produisent des jeux favorisant les traits masculins… qui font penser que les hommes sont plus forts aux jeux… »
          C’est quoi des jeux « favorisant les traits masculins »??? Ou a l’inverses, quels jeux favorisent les traits féminin? Je suis vraiment curieux de le savoir car je n’en ai aucune idée…

          « (nous) mâles, blancs / caucasiens, avec une certaine éducation et statut, nous « jouons » dans la vie avec certains avantages. »
          Analyse un peu simpliste et très ethnocentré. Un fils de parents blanc au RSA a peut être les mêmes chances qu’un fils d’un roi Saoudien peut être? Sans aller jusqu’à cet exemple très extrême, je dirais que de façon général le niveau de revenu et d’éducation des parents aident, mais il n’y a pas que les blancs qui peuvent être riche et bien éduqués. D’ailleurs ce ne sont même pas les seuls facteurs qui compte, il y a en beaucoup d’autres, et ça ne peut pas se réduire au schéma blanc / pas blanc.

          • Gus says:

            Merci Fabien pour votre commentaire

            « « (nous) mâles, blancs / caucasiens, avec une certaine éducation et statut, nous « jouons » dans la vie avec certains avantages. »
            Analyse un peu simpliste et très ethnocentré. » Oui, c’est simpliste et ethnocentré, vous avez raison

            Mais

            Les hommes caucasiens en Europe ou Amérique du Nord (je précise) n’auront pas les mêmes chances que les autres. En France, Suisse, US, quel est le rapport entre hommes blancs dirigeants (politique, économie) par rapport aux femmes, aux hommes/femmes de couleur? Analyse simpliste, peut-être, mais la réalité est malheureusement là pour nous rappeler que les privilèges et les disparités existent bel et bien…

            • Fafa says:

              Pour la différence homme/femme, cela provient du passé pas si lointain où les femmes restaient à la maison mais les choses changes progressivement. Le niveau d’éducation des femmes est maintenant supérieur à celui des hommes (cf. interview d’Emmanuel Todd sur Thinkerview, à voir c’est très intéressant), des femmes ont déjà accès aux plus haut niveaux de responsabilité (pdg, politique (Merkel, May,…),…), et leur nombre va sans doute augmenter à cause du 1er point que j’ai cité. Il faut bien comprendre que ce genre de changement ne se fait pas du jour au lendemain, mais il est clairement en cours.

              Pour les différences de couleurs, nous sommes des pays où la population est majoritairement blanche, donc il est juste normal que les blancs soient plus présents… Dans les pays asiatiques, arabes, noir,… il n’y a pas plus de diversité de ce côté, voir même beaucoup moins.

              Si je prends encore l’exemple de l’Arabie Saoudite ou du Quatar, ils en sont où dans l’égalité H/F, dans la tolérance envers les LGBT, la diversité ??? Relativiser un peu ne fait pas de mal…

              • Gus says:

                « Relativiser un peu ne fait pas de mal… »

                Certes

                « Il faut bien comprendre que ce genre de changement ne se fait pas du jour au lendemain, mais il est clairement en cours. »

                Certes aussi. Peut-être (surtout depuis la remise du Spiel lundi, on ose l’espérer…)

                Mais il faut quand même appeler un chat un chat. Un homme blanc a quand même plus de privilèges. En 2019. On en reparle dans 1d6 années / siècles Fabien ?

                Tout ça pour rappeler la recherche universitaire citée dans l’article, même dans un jeu truqué, on a tendance à ne voir que son succès, son mérite, sans relever des privilèges innés

                Je vous invite à consulter un autre article, quand une artiste crée une Escape Game pour justement relever ces disparités. Super intéressant

                Merci pour vos contributions Fabien

                • Fafa says:

                  Concernant les prix pour les jds, une fois de plus cela ne me choque absolument pas qu’il y ait si peu de femmes.Tout simplement parce qu’une très grande majorité des jeux sont crées par des hommes, ils ont donc beaucoup plus de chance de gagner des prix.
                  Cela s’explique par le fait que les auteurs de jds sont à la base des joueurs, or le fait qu’autant de femme jouent est assez récent (quelques dizaines d’années tout au plus). Et encore aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il y a une plus grosse proportion de joueurs, en particulier sur les jeux plus complexes.
                  Une fois plus cela évolue lentement…

                  Pour en revenir aux inégalités c’est sûr qu’il y en a et à tous les niveaux, mais ce ne sont pas toujours les blancs qui sont les plus privilégiés. Dans les pays occidentaux on s’en sort plutôt bien en moyenne et on peut être reconnaissant envers nos ancêtres pour cela, et il serait bien d’arrêter de auto-flageller pour ça.

                  Le résultat de cette étude ne m’étonne pas, d’autres études ont déjà montrées qu’on a tendance à lier les réussites à des causes internes (stratégie, intelligence,…) et les échecs à des causes externes (malchances, inégalités,…). Sur ce genre de sujet je vous recommande la chaîne Youtube Horizon Gull.

  3. Chrys M says:

    Je ne triche que dans les jeux vidéos après avoir terminé le jeu normalement (sans triches) une première fois.
    Je ne triche jamais pour quoi que e soit d’autre.

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