On ne peut apprendre que ce que l’on sait déjà. Ou comment mieux expliquer les règles d’un jeu

Temps de lecture: 3 minutes

Cela m’arrive de temps en temps de sortir un petit jeu à la pause de midi pour y jouer avec mes collèges. Je suis alors stupéfait de réaliser à quel point cela leur est compliqué d’apprendre les règles

On parle bien ici d’enseignants et d’enseignantes, des universitaires, des intellectuelles, des gens qui passent leur carrière professionnelle à expliquer des éléments

Et pourtant, dès qu’il s’agit de comprendre les règles d’un (petit) jeu, ils peinent. Comment est-ce possible? Car souvent, ces collègues n’y connaissent pas grand-chose en jeu

Avez-vous déjà remarqué que les joueurs et joueuses qui s’y connaissent déjà bien en jeux de société apprennent les règles plus rapidement, et vice versa. À quoi est-ce dû? Peut-être justement parce que les aficionados reposent leur nouvelles acquisitions cognitives sur des éléments, de jeux, des règles qu’ils et elles connaissent déjà, et vice versa

On ne peut apprendre que ce que l’on sait déjà. Le titre de cet article est aussi paradoxal que tout ce que vous pourriez imaginer. On pense qu’on apprend mieux ce que l’on ne connaît pas, et c’est également le contraire qui se produit

Est-ce que la phrase « ‘c’est du chinois pour moi » vous dit quelque chose? Ce qui est communiqué, présenté, est totalement étranger et incompréhensible pour moi (à moins bien sûr de parler le chinois / mandarin, et dans ce cas, cette phrase n’a aucun sens ici…)

Dans l’affirmation : on ne peut apprendre que ce que l’on sait déjà, autrement dit qu’il faut déjà savoir quelque chose avant de pouvoir l’apprendre, on suggère que le processus d’acquisition commence de l’intérieur. Vous en avez déjà fait l’expérience. Les rudiments de cette connaissance ont été implantés à l’intérieur, vous êtes donc prête et prêt à l’apprendre ou à en prendre conscience de façon plus consciente. Selon le bon environnement et les bons stimuli, cette connaissance résonnera de manière plus facile, claire, directe, profonde et tangible

Prenons par exemple les deux mots: connaître et reconnaître. Connaître signifie « savoir », prendre conscience, percevoir. Alors que reconnaître, avec le suffixe « re » signifie « à nouveau ». Ainsi, l’expression d’apprendre ce que vous savez déjà se confond avec le mot « reconnaître ». On ne peut donc reconnaître que ce que nous savions déjà auparavant. Comme reconnaître quelqu’un qu’on connaissait déjà

Prof

Je suis enseignant à Genève. La transmission, le partage de la connaissance représente le cœur de mon métier. Quand j’enseigne une branche, un sujet, avec mes 20+ ans de carrière, j’ai aujourd’hui compris que pour mieux ancrer, partager, transmettre une connaissance, une information, il fallait que je la relie à l’expérience des élèves, à ses acquis. Comme si leur connaissance préalable servait de fondation pour construire la suite de la « bâtisse ». Il est alors question d’enseigner un sujet par analogie

Une fois que les élèves pourront faire le lien entre ce qu’ils ont lu, vécu, ils pourront mieux ancrer la nouvelle matière car la « racine » de la connaissance sera plus solide, plus profonde. On utilise alors cette racine pour reposer sur les acquis et développer la connaissance, l’apprentissage

Plus un.e enseignante réussit à impliquer ses élèves, à exploiter leurs connaissances, leurs expériences préalables et plus la nouvelle matière devient facile et solide à comprendre

Règles & Jeux

Quand avez-vous expliqué des règles de jeu pour la dernière fois? Hier? La semaine passée? À qui? Et comment est-ce que cela s’est passé? Avez-vous rencontré des difficultés? Et pourquoi? Parce que le jeu était trop complexe, ou parce que la personne ne comprenait vraiment rien? Avec le temps, avez-vous développé certaines techniques pratiques pour vous aider à expliquer des règles de jeu?

Dans notre Bar à Jeux de Genève, c’est un job que nous devons faire à chaque soirée, expliquer un nouveau jeu à de nouveaux joueurs et joueuses

L’une de mes techniques préférée est de tenter de relier les explications du nouveau jeu à un autre jeu connu. Je commence par demander à quoi est-ce que les personnes jouent, quels jeux elles connaissent, ce qui me permet alors de m’appuyer sur une connaissance et une expérience préalables pour m’aider à expliquer ce nouveau jeu. Pour jouer à ce jeu-ci, on fait comme ce jeu-là

>>> à lire aussi: 10 bonnes techniques pour expliquer un jeu

Comment jouer à Kingdomino? Tout est dans le titre. C’est du Domino, que tout le monde connaît, avec un twist dans la pioche et le décompte final. Comment jouer à Museum? C’est le jeu des 7 sept familles, que tout le monde a (certainement) joué étant enfant, mais avec un twist dans la pioche et sans échange (enfin si, via la défausse). Etc. etc.

Utiliser la connaissance déjà pré-établie d’autres jeux permet de mieux expliquer les règles d’un tout nouveau jeu, plutôt que de partir de rien, de nulle part

Est-ce une technique que vous utilisez aussi? Est-ce une processus cognitif que vous avez vous aussi déjà remarqué?

7 responses to On ne peut apprendre que ce que l’on sait déjà. Ou comment mieux expliquer les règles d’un jeu

  1. Ange says:

    C’est ce qu’on s’était aperçu avec les copains de nos enfants : on voyait tout de suite qui jouait déjà (comme les nôtres) et ceux qui ne jouaient jamais chez eux! C’était toujours plus difficile d’expliquer un nouveau jeu aux novices qu’aux autres !
    Et aujourd’hui entre nous, lorsqu’on explique une règle aux autres, on marche énormément par analogie ! Telle règle, telle mise en plan, tel objectif « comme dans …. »

  2. Je ne peux pas parler pour les autres et pour ceux à qui j’explique les jeux (car je ne suis pas dans leur tête 😉 ) mais personnellement, je lis et j’explique tellement de règles de jeux différents que je fini par anticiper, à l’avance, les différents mécanismes d’un nouveau jeu. Maintenant, ça peut aussi avoir un effet pervers qui est qu’il est facile d’aller trop vite dans la lecture et de louper des points de règles importants car j’ai l’impression de savoir comment ça marche et donc louper des règles importantes qui ne suivent pas le « schéma habituel ».

    par contre j’utilise au maximum les 10 conseils que vous avez donné 😉

  3. Angelakoala says:

    On voit souvent aussi que les gens qui ne jouent qu’à des jeux « classiques » ou « connus du grand public » disent souvent alors qu’on explique une règle « de toute façon on va apprendre au fur et à mesure ». Si ça peut marcher avec le Uno il y a des jeux qui méritent quand même quelques explications avant de se lancer.

    • Gus says:

      Très juste, Angela

      Et du coup, pour faire écho à votre commentaire pertinent, je me demande si c’est justement pas ce qui pousse certaines personnes à préférer le « confort » des jeux ou types / catégories de jeux qu’elles connaissent pour rester dans leur « zone de confort » cognitive. Pour rester en terrain connu et ne pas avoir à fournir d’effort à apprendre des règles supplémentaires, différentes

      • Angelakoala says:

        Oui totalement! Moi quand je vois qu’une règle a l’air bien lourde pour un nouveau jeu, il m’arrive de la lire avant qu’on se mette vraiment dedans avec mes amis, voir même de regarder un tuto sur Youtube histoire justement de visualiser les règles

  4. Marion H. says:

    Coucou, c’est bien vrai tout ça !
    Pour moi, l’autre élément important lors de l’explication, c’est le matériel. C’est d’ailleurs le conseil n°5 😉. Et ça fonctionne de la même manière, surtout pour les plus jeunes joueurs ou encore les nouveaux joueurs qui ont peu de références.
    Appréhender le matériel avant la règle permet d’avoir une première connaissance du jeu pour mieux en comprendre les règles. C’est aussi s’accrocher à du concret pour mieux visualiser.
    Merci donc à tous les créateurs, éditeurs qui soignent le matériel du jeu !

  5. Sandrine says:

    En tant qu’animatrice, j’utilise en permanence des références à du vécu, qu’il soit ludique (jeux connus des joueurs) ou humain (c’est comme sur l’autoroute, dans Flamme Rouge, tu te rabats à droite quand tu as fini de doubler), ainsi que l’humour (« oui, on peut mettre un champs de carottes flottant dans Bunny Kingdom »).
    Je trouve que ça permet aux gens de mémoriser des détails sans y prendre garde (« mais si, elle a dit qu’on peut faire flotter les carottes ! ») et beaucoup plus facilement qu’avec une explication très propre et lissée mais du coup complètement impersonnelle.

A vous de jouer! Participez à la discussion

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.