Ca y est, les résultats sont tombés hier soir. Le fameux prix a été décerné au meilleur jeu de société de 2016 (enfin, on va y revenir plus tard…), dans la catégorie grand public, joueurs experts et enfants.
Depuis 1988 ans, le festival du jeu organisé à Cannes en février-mars annonce quelques semaines au préalable les nominations des meilleurs jeux par catégorie, puis le palmarès final tombe le soir avant l’ouverture du festival. Hier, donc.
Pourquoi l’As d’Or est-il nécessaire?
Pour trois raisons.
Parce que ça fait du bien à l’industrie
L’As d’Or est un prix franco-français qui félicite un jeu sorti en VF en France dans l’année (en principe…). C’est donc un moment important et propice pour le marché des professionnels francophones, éditeurs, auteurs, distributeurs, illustrateurs, médias, de se retrouver autour de cet événement pour négocier des contrats et échanger autour des pratiques, des chiffres, de la situation. Pour juste se retrouver entre passionnés.
Dans la très grande majorité des cas, les professionnels se sont lancés dans l’aventure par passion. Le jeu de société était leur hobby, ils en ont fait leur métier (mais au fond, est-ce une bonne idée de faire de son hobby son métier? Les concernés s’expriment). Se retrouver entre professionnels passionnés, et souvent amis, est un moment privilégié. D’autant que ces opportunités sont très rares dans le calendrier annuel des professionnels, toujours tiraillés entre deadlines des sorties. Avec Essen et Nüremberg, Cannes est le troisième angle à constituer ce triptyque annuel. Avec la Gen Con qui vient de plus en plus s’immiscer dans la partie.
Parce que ça fait du bien aux joueurs
Mais au fond, qu’est-ce qui nous pousse à aller à Cannes, à Essen?
L’As d’Or, et le Festival International des Jeux à Cannes, est un événement fédérateur, rassembleur. Nous, êtres humains, mammifères grégaires, sommes extrêmement compliqués et contradictoires. Autant nous apprécions nous démarquer, nous montrer différents de la meute, ne pas faire comme tout le monde, marquer notre individualité, autant nous apprécions faire partie d’un tout, d’un groupe, d’une communauté, d’une famille. Nous tendons à la différence, mais partagée.
Nos contradictions sont notre identité.
Porter une cravate, ok, mais de couleur différente que celle de son voisin. Avoir une coupe de cheveux originale, certes, mais plus ou moins inspirée de celle de vedettes. Jouer à des jeux de société auxquels personne ne joue, parfait. Mais personne? vraiment?
Autant on a besoin de se démarquer et autant on a besoin de se retrouver, de partager, de communier autour d’une même passion.
Et c’est ça, l’As d’Or et le FIJ.
Enlevez ce genre de raouts, et qu’est-ce qui nous reste? Des soirées passées à jouer à 2-3 personnes et de longues heures devant son écran à suivre des sites et des blogs de passionnés… Un peu tristoune, non?
Parce que ça fait du bien au jeu de société moderne
On a mal débuté notre rencontre. On recommence?
Le jeu de société, c’est malheureusement ça. Faites un test, là, maintenant, tout de suite, aujourd’hui, ce soir, demain. Demandez aux gens qui vous entourent, dans le bus, dans le métro, dans votre famille, au boulot, allez-leur demander de vous citer trois jeux de société qu’ils connaissent. Vous verrez, leur réponse sera accablante. Quand on parle de jeu de société, la grande majorité du public continue à sortir des titres cultes, classiques et cucul comme le Monopoly, le Trivial Pursuit, ou au mieux, Dobble ou Jungle Speed… On se situe à des milliers de kilomètres des milliers de titres innovants et ébouriffants qui sortent chaque année (4’000 en 2016).
L’As d’Or est un formidable tremplin pour démocratiser le jeu de société, dit moderne depuis la fin des années 90 (au contraire du jeu de société dit traditionnel. Ante 1990). Tremplin, car les médias, friands de tendances et de hype, seront ravis de partager l’information. Et peu à peu, les petits ruisseaux font les grands fleuves, le jeu de société moderne deviendra, comme le cinéma, la bédé, la littérature, un véritable objet culturel reconnu par la masse, et non plus cet objet de dérision et de divertissement réservés aux grands-parents un dimanche de pluie. Ou à ces ludigeeks adulescents et mal-rasés.
Les poncifs ont la dent dure. L’As d’Or est un bon dentiste.
Mais en même temps complètement absurde?
Parce qu’en 2017, ce sont neuf personnes qui ont été sélectionnées pour choisir les trois meilleurs jeux. Neuf personnes triées sur le volet par les organisateurs du salon. Organisateurs qui eux-mêmes n’y connaissent pas grand chose au jeu, il faut le reconnaître. Ces organisateurs ont reçu comme mission de la part de la municipalité de faire vivre la ville en période creuse, d’animer le fameux Palais des Festivals trois mois avant les réjouissances cinématographiques qui cannibalisent toute la ville et les attentions internationales.
Neuf spécialistes du jeu, donc, moguls des médias, ludothécaires, boutiquiers, conservateurs de musée du jeu, qui vont trifouiller dans les sorties de l’année (enfin, on y reviendra) pour trouver LA pépite. Celle qui sort du lot. Celle qui plaira au plus grand nombre. Celle qui va procurer plaisir et immersion ludiques. Celle qui mérite la palme le dé prestigieuse. Le but de l’As d’Or n’est pas tellement de décerner un prix au meilleur jeu, mais de déceler celui qui va ravir le plus de joueurs.
Mais bon.
Soyons honnêtes.
Il ne s’agit que de neuf individus.
Je ne suis pas Français, une nation habituée à la « monarchie » constitutionnelle. On élit un « roi » (ou bientôt reine, en mai… Ou pas. Oui, disons « ou pas »), roi à la tête du pays qui en fait ensuite à sa tête pour introduire ou appliquer n’importe quelle loi (ou au pire, si le pouvoir législatif n’est pas d’accord, 49-3 dans tes dents).
On parle de république, puisque le gouvernement est élu au suffrage universel. Le peuple choisit, le peuple décide. Mais ensuite le peuple subit (la preuve avec le président actuel, extrêmement socialiste trois petits points ironiques).
Vous trouvez que je me perds en conjectures politique et citoyenne? Restez encore un tout petit peu avec moi. Vous verrez, ça deviendra limpide.
Je suis suisse. En Suisse, notre système est différent. J’ai été élevé par et dans la démocratie directe. La démocratie du peuple par le peuple. Les initiatives, les référendums, tout ça. Ou quand le peuple a vraiment la parole. Nous élisons notre pouvoir législatif national, qui, lui, choisira ensuite le pouvoir exécutif national. Tandis qu’au niveau communal et cantonal, donc « humain » et plus micro, c’est le peuple qui le désigne de manière directe.
Mais revenons à nos moutons.
Ces neuf spécialistes ont été désignés par des organisateurs. Organisateurs qui n’ont eux-mêmes qu’une bribe d’expertise dans le domaine du jeu de société. Ces désignations sont en fonction des activités, de la connaissance, de l’implication du jury dans le marché. Mais cela reste arbitraire, et le processus n’est absolument pas démocratique. D’autant qu’au final, le pouvoir décisionnel d’attribuer l’As d’Or est délégué par une assemblée constitutionnelle non-spécialiste (=les orgas du FIJ) à un parterre de spécialistes (=le jury) « triés » sur le volet. Triés, vraiment? Ou copinage? Ou flagrance (trop?) évidente? Ou instrumentalisation? Quel est le processus détaillé de désignation du jury?
Ma question est la suivante: faut-il en faire tout un foin de l’As d’Or, juste parce que neuf gulus catapultés décident que ces jeux sont mieux que d’autres? Quelle crédibilité attribuer à ce « fameux » prix?
La réponse paraît aussi évidente qu’abrupte.
Aucune.
Le prix est absurde.
Sauf la crédibilité qu’on veut bien lui conférer.
Et qu’importe le protocole ou le résultat, aussi biaisé et peu démocratique qu’il puisse être, c’est la finalité-même qui importe au monde et au marché du jeu. Parce que oui, l’As d’Or est important pour le monde du jeu de société. Pour nous, passionnées que nous sommes, qui passons tant d’heures à subir l’infobésité, à dépenser tant dans ce loisir culturel. L’As d’Or est un moment privilégié. Festif. Extraordinaire. Unique.
Vivement l’As d’Or 2018.
Un As d’Or 2017 qui restera dans les an(n)ales de l’histoire
Nous ne nous arrêterons pas sur l’As d’Or de la catégorie « Enfants », parce que nous n’y connaissons absolument rien en jeux pour enfants (ni en enfants, d’ailleurs. La preuve, j’en ai deux).
Mais arrêtons-nous tout de même deux minutes sur les deux autres jeux primés. Deux jeux qui peuvent soulever la polémique. Ou en tout cas une sérieuse surélévation de sourcils.
Catégorie Tout Public
Et c’est Unlock! qui remporte le prix. De l’As d’Or 2017. Ou devrais-je dire l’AsMODEE d’Or.
Unlock!, on vous en parle depuis « longtemps », depuis Essen où on a pu le découvrir en avant-première. Et déjà en octobre, on vous prédisait de son succès. Un jeu immersif. Incroyable. Et tout ce genres d’adjectifs épiques et dithyrambiques. Le jeu va cartonner, c’est sûr.
Un choix étrange qui pourra prêter à controverse. Pour trois raisons.
1. Asmodée
Unlock!, c’est du pur cocorico. L’auteur principal (Cyril D) est un employé d’Asmodée. Les deux autres qui ont signé les deux autres scénarios aussi, d’ailleurs. L’éditeur, Space Cowboys, appartient aussi à Asmodée. Et Unlock! est distribué par… devinez qui? Oui, vous avez trouvé. Bref, c’est plutôt l’AsMODEE d’Or. Unlock! est une pure production franco-française à l’interne d’Asmodée. Aucune trad, aucune localisation. Un choix politique? Volontaire? Economique? Indépendant?
Surtout quand on sait que 49% de TT est détenu par Asmodée, et que le contributeur principal du FIJ est… aussi Asmodée. Loin de moi l’envie d’échafauder des théoriques conspirationnistes complaisantes, mais on est en droit de se poser quelques questions. Surtout que point numéro deux.
2. Timing
Unlock! a été sélectionné et nominé par le jury de l’As d’Or bien avant que le jeu ne sorte officiellement. Même bien avant que le jeu ne soit arrivé dans les entrepôts de l’éditeur/distributeur. Le jury aurait alors joué au proto. Au. Proto. En décembre, c’est-à-dire quelques semaines avant que le jeu soit annoncé comme faisant partie des nominés, l’appli n’était même pas encore finalisée.
Cette situation rocambolesque s’était déjà produite en 2011 avec Skull n’Roses qui avait alors défrayé la chronique. Cette année, visiblement, la pratique ne semble plus choquer grand-monde. Une habituation? Un choix tellement évident? Une solide réput de l’éditeur qui ne prête pas à la polémique parce qu’ils sont vraiment trop sympa ces djeunes?
Mais étrange, quand même, de sélectionner un jeu pas encore sorti, pour le préférer à d’autres, plus… officiels et « légitimes ». Est-ce à dire que tous les autres sortis dans l’année étaient vraiment de la daube? Ou qu’il y a eu quelques pressions à l’interne pour pousser un jeu pas encore sorti, pour exploser tous les records de vente à sa sortie? Ou se la jouer As d’Or=pionnier=découvreur de talent?
3. Stigmate
Et puis, au final, que dire de ce choix baroque de décerner le fameux prix à un jeu… jetable? On y joue au maximum trois heures (ou un peu plus si on a de la peine), puis bye-bye. Impossible alors d’y rejouer. Pour en faire quoi, ensuite? Le laisser prendre la poussière? L’offrir à ses amis? Le revendre? Guettez les sites d’occas, à n’en pas douter la marée va bientôt se lever.
Ca ne vous choque pas, vous, qu’on ait préféré donner comme message que le meilleur jeu de 2017 se devait d’être un objet culturel obsolète, consommable, jetable? Un objet. Culturel. De société.
C’est vraiment ça, l’image qu’on veut donner du jeu? De notre culture? De notre société? Un usage unique?
Triste et accablant constat. Et pourtant tellement stigmate de nos sociétés actuelles. En 2016-2017, même la vérité n’a plus besoin d’être vraie , elle aussi est devenue à usage unique. On lance des post-vérités alternatives un jour, pour annoncer tout son contraire le lendemain. Le but ultime? Toucher le plus grande monde. Capter l’attention, la nouvelle économie, rare et précieuse. Susciter de l’émotion. Favoriser un court-terme certes flamboyant mais éphémère, VS le contraire.
Non, finalement, avoir choisi Unlock! ne me choque pas. Il m’atterre. Pas que le jeu soit mauvais, bien au contraire, comprenez-moi bien, juste qu’il est révélateur de notre société du jetable. Oui, un très bon choix, au final. Très cohérent. Très contemporain. Très cynique. Rarement un jeu aura à ce point cristallisé sa réalité. Un choix éclairé, politique et critique du jury?
Catégorie Expert
Et le prix du meilleur jeu pour experts 2017 va à… Scythe.
Pas besoin de s’étendre sur le sujet, nous l’avons déjà fait avec le Swiss Gamers Award qui a déjà décerné son prix 2016 à cette quintessence lumineuse du 4X. Un excellent jeu.
N’en reste que le choix est aussi étrange puisque le jeu n’est plus/pas encore disponible en français. Si vous n’avez pas suivi toute l’affaire, voici un petit rappel des faits.
Précédemment, dans Scythe…
Stegmaier, l’auteur et éditeur américain, lance un KS à succès (presque 2 millions récoltés) pour la VO en 2015. Le jeu sort en 2016, avec de l’avance, il faut le préciser, chose extrêmement rare dans le paysage des précommandes participatives. Et c’est l’éditeur toulousain Morning qui s’occupe de l’implantation (trad + distribution) comme ils l’ont déjà fait au préalable avec Euphoria. Le jeu est dispo en VF sur le stand Morning à Essen en octobre 2016. Plusieurs centaines de boîtes sont dispo.
Et là, c’est le drame.
Morning, pour des questions de politique interne, préfèrent se concentrer sur l’édition et plus l’implantation (onéreuse pour Scythe, qui plus est). Les droits pour la VF sont alors… abandonnés. Les boîtes Morning déjà produites seront finies d’être vendues, et puis, c’est tout.
Pas de nouveaux stock.
Bye bye.
Et là, rebondissement.
Matagot contacte l’éditeur américain Stegmaier pour négocier les droits pour une nouvelle implantation francophone. Ça marche!
Mais.
Mais le temps de relancer la machine, en Chine, avec le transport et le Nouvel-An chinois entre deux, la nouvelle édition de Scythe en VF chez Matagot ne sera pas disponible avant avril 2017. Disons plutôt mai, et on reste ami.
Donc voilà. On en est là.
Un jeu primé. Encensé. Mais indisponible. Quand le jeu sortira dans 2-3 mois, on verra si l’engouement sera toujours là. Car le tapis roulant des nouveautés continue d’avancer, lui, et de plus en plus vite.
Point. Barre.
Pour conclure, vous pourriez dire que Gus&Co se la ramène et essaie de jouer les empêcheurs de jouer de rond. Mais est-ce qu’une voix dissonante, une remise en question, n’est pas le fondement propre d’une démocratie et de la liberté? Son ADN, somme toute? Gus&Co, FAKE NEWS aussi? 😜 Qui a le monopole de la vérité? Celui qui affirme ou celui qui interroge?
“It isn’t the rebels who cause the troubles of the world, it’s the troubles that cause the rebels.” Carl Oglesby
Donc voilà. On en est là. L’As d’Or 2017 laisse un goût étrange dans la bouche. Un petit goût de polémique avachie, qui, au final, ne changera rien.
« The future is fine. Just keep shopping » Paolo Bacigalupi
PS cette année, encore une fois, Gus&Co ne sera pas à Cannes. Parce qu’au contraire de certains de nos confrères, nous ne bénéficions d’aucune entrée d’argent, d’aucune entrée publicitaire, d’aucun soutien financier. Du coup, on est fauché. Non, ce n’est pas parce qu’on est suisse qu’on a tous des comptes en banque cachés plein de lingots d’or. En chocolat. Et encore. Partir 3-4 jours à Cannes de Genève pour couvrir l’événement pour VOUS, lecteurs, ça coûte. Pas un bras, mais quand même un budget à dégager de 500-700 euros par personne. Quand vous avez un loyer et deux enfants à charge, tout de suite, ça calme.
On a pensé faire du stop et dormir sous tente pour réduire les frais, mais on n’a plus vingt ans non plus… (comptez plutôt le double, poivre et sel bien assumé…). C’est triste, mais c’est comme ça. Soyons honnêtes, nous ne pouvons pas en même temps fanfaronner sur notre indépendance et en même temps toucher un gros salaire versé par la comm des éditeurs…. Du coup, si vous voulez suivre l’événement, allez faire un tour sur le site de nos amis et non moins collègues.

