Critique de jeu: Lorenzo il Magnifico. Un jeu… Magnifique?

HabituĂ©s aux jeux fun et lĂ©gers, les Italiens de Cranio Creations (et avec la VF d’Atalia) nous proposent ici un jeu de placement d’ouvriers et de combinaison exigeant, sans concession ni complaisance, du pur hard-fun combinatoire Ă  qui il manque une radiante chaleur transalpine.

Lorenzo il Magnifico est sorti en VO par les Italiens de Cranio Creations Ă  Essen en octobre 2016. Et en français chez Atalia en mars 2017. CrĂ©Ă© par Simone Luciani (Marco Polo, Tzolk’in), Virginio Gigli (Egizia) et Flaminia Brasini (Egizia).

Pour 2 Ă  4 joueurs, dès 12 ans, pour des parties de 90′.

Lorenzo il Magnifico, ça parle de quoi?

Lorenzo il Magnifico. Comme Laurent de MĂ©dicis.

Les joueurs se retrouvent propulsĂ©s en pleine Renaissance italienne au 15e siècle. Protecteur des Arts et des Lettres, Laurent le Magnifique contribua Ă  faire fleurir la Renaissance dans la pĂ©ninsule qui s’essaima alors sur le reste du Continent.

Arts bien sĂ»r, politique, Ă©conomie, diplomatie et religion, aidĂ©s par les membres de leur famille, les joueurs vont vadrouiller dans la Florence de la Renaissance pour obtenir les meilleurs Ă©lĂ©ments. Et scorer le max de PV en fin de partie (langage vernaculaire de joueur passionnĂ©…)

Comme très souvent dans les jeux de sociĂ©tĂ©, le passĂ© et les grands faits historiques sont associĂ©s Ă  des rĂ©cits magnifiĂ©s pour ĂŞtre offerts comme dĂ©cor de jeu. Il s’agit de rĂ©inventer un passĂ©, de le lustrer et de le faire briller pour le mettre en valeur et offrir des stratĂ©gies de rĂ©investissement affectif. Une splendeur historique, romantique, ludique et mĂ©canique jetĂ©e en pâture aux joueurs friands d’escapisme.

Sauf que dans le jeu, le thème est très peu exploitĂ©, on ne sent pas de souffle Ă©pique et historique. Le jeu se veut d’abord stratĂ©gique et combinatoire, laissant peu de place au rĂŞve et Ă  la cohĂ©rence. Un jeu Ă  l’allemande pour un jeu italien. A la mĂ©canique plus consĂ©quente que le thème.

lorenzo-il-magnifico

On gagne comment?

Après six manches, on procède au scoring final: nombre de cartes personnages, PV sur les cartes projet, PV sur la piste de foi, majorité sur la piste militaire, PV sur la piste des territoires et enfin PV sur la piste de PV. Pas hyper, hyper compliqué.

On joue comment?

A son tour, on pose un de ses ouvriers/artisans/envoyĂ©s/membres de la famille sur le plateau pour prendre de nouvelles cartes ou activer ses propres cartes. Au dĂ©but du tour, le premier joueur lance trois dĂ©s. Chaque couleur correspond Ă  l’un de ses envoyĂ©s. Et sur le plateau, pour pouvoir y poser ses pions, il faut possĂ©der un nombre minimum de la valeur du dĂ©. Autrement dit, selon les dĂ©s, les joueurs ont accès Ă  certaines actions, ou pas. Beaucoup de hasard? Non, car les joueurs disposent d’une ressource spĂ©cifique, les assistants, qui peuvent augmenter la valeur du dĂ© par envoyĂ© et ainsi permettre d’accĂ©der Ă  des actions pas disponibles. Malin.

Et des ressources, il y en aura: bois, pierre, argent, assistant, force militaire, foi. Et comme dans les jeux de gestion de ressources, la frustration sera grandiloquante. On ne disposera jamais assez de ressources pour obtenir les cartes recherchĂ©es et faire tout ce que l’on veut.

Et de quelles actions parle-t-on?

Obtenir des cartes, l’enjeu majeur du jeu. Progresser sur les pistes militaires ou la foi. Activer ses cartes pour obtenir des avantages.

La foi?

Le jeu se joue en six manches. Chaque paire de manches, on doit « payer » un certain nombre de points de foi pour ne pas se voir excommunier par l’Eglise et ainsi souffrir d’une pĂ©nalitĂ© majeure tout au long de la partie. Une contrainte. Une menace. Comme Agricola ou Le Havre?

Plus subtil que ça.

Comme dans Ora et Labora, un autre titre d’Uwe Rosenberg, on n’est pas vraiment « obligĂ© » de remplir ces conditions. On peut très bien dĂ©cider d’assumer les pĂ©nalitĂ©s pour progresser sur la piste de foi et obtenir des PV en fin de partie. Une mĂ©canique dĂ©licieuse et astucieuse qui poussera le joueurs Ă  devoir prendre de cruciales et douloureuses dĂ©cisions. Sacrifier une ou plusieurs actions pour progresser sur la piste de foi et ainsi ĂŞtre capable de payer le dĂ»? Ou au contraire, en assumer les consĂ©quences pour bĂ©nĂ©ficier d’autres actions et prĂ©fĂ©rer les PV de la piste?

Des dĂ©s. Des actions. Des cartes. Des ressources. Oui, les trois auteurs transalpins se sont inspirĂ©s des jeux de Stefan Feld. Bora Bora. Les Châteaux de Bourgogne. Bruges. Si vous aimez ce triptyque, vous apprĂ©cierez Lorenzo Il Magnifico. Ou pas, justement, parce que ces quatre titres risquent d’ĂŞtre très proches.

Et Ă  combien y jouer?

Ha. Dure question. A 2, le jeu est plus fluide. Et le plateau voit quelques adaptations pour permettre moins d’actions. Mais Ă  2-3, le jeu pert en interaction, en course, en tension.

A 4, c’est lĂ  que le jeu prend son envol. Mais c’est Ă©galement Ă  4 joueurs qu’il subit de sĂ©rieux ralentissements dus Ă  l’analysis-paralysis, très prĂ©sente dans le jeu. Quelle carte acheter? Quelle combo rĂ©aliser?

Et côté interaction?

L’interaction est plutĂ´t froide, ce qui ne veut pas dire qu’elle est absente. Prendre des cartes avant les autres, obtenir des actions avant, etc. Dans Lorenzo, tout est une course.

Préparez-vous à haïr vos voisins qui vont toujours, toujours finir par vous prendre exactement ce sur quoi vous comptiez.

Alors, Lorenzo, c’est bien?

HabituĂ©s aux jeux fun et lĂ©gers, les Italiens de Cranio Creations (et avec la VF d’Atalia) nous proposent ici un jeu de placement d’ouvriers et de combinaison exigeant, sans concession ni complaisance, du pur hard-fun combinatoire Ă  qui il manque une radiante chaleur transalpine.

Mécanique, combinatoire, stratégique, au thème collé, Lorenzo est froid. Très (trop?) froid.

Lorenzo. Du pur hard-fun. Aucun hasard, juste au dĂ©but en tirant les trois pĂ©nalitĂ©s d’excommunication, mais on va pouvoir adapter sa stratĂ©gie (payer, pas payer la foi). Aucun hasard, sauf dans le tirage des dĂ©s chaque dĂ©but de tour, mais on va pouvoir adapter sa pose d’ouvriers et changer la valeur grâce Ă  ses assistants. Aucun hasard, sauf dans la pioche des cartes par manche, ce qui n’a aucun impact majeur sur le jeu. Le jeu est par consĂ©quent extrĂŞmement stratĂ©gique, avec une très lĂ©gère dose de tactique et de subtile adaptation au tirage des dĂ©s. Et combinatoire, puisque les cartes vont combiner leurs effets pour offrir de puissants et efficaces atouts. Une carte permet de recevoir du bois, une autre de le convertir en PV, et ainsi de suite.

Ce qui marque dans Lorenzo, c’est que mĂŞme si la frustration ressentie est grande, on ne sera jamais bloquĂ© Ă  son tour. Certes, il manquera toujours une ressource, et les dĂ©s ne seront jamais les bons. Mais on pourra toujours se dĂ©brouiller pour faire quelque chose, mĂŞme si ce n’est optimal ni stratĂ©gique. Donc cette vilaine impression de faire du sur-place ne sera jamais prĂ©sente. Et tant mieux. C’est en tout cas le susucre offert aux joueurs voulus par les auteurs. Comme la salade de points de victoire souvent inepte et prĂ©sente dans les jeux de Stefan Feld (Trajan, Delphes…)

Alors, Lorenzo, c’est bien?

Oui. Riche, exigeant, mécanique, stratégique. Un titre fort de 2016 (et 2017 pour sa VF chez Atalia).

Lecture culturelle (ou masturbation intellectuelle, c’est selon)

Tout objet culturel, et la crĂ©ation de jeux en fait partie, est cristallisation physique et ludique d’un message, d’un contexte, de valeurs et de prises de position d’un (ou de plusieurs, comme ici) auteur. D’un regard posĂ© sur la sociĂ©tĂ© contemporaine.

Dans Lorenzo, c’est avec tragĂ©die qu’on comprend que dans une vie oĂą l’on croit tout contrĂ´ler, on ne contrĂ´le rien. La valeur des dĂ©s. Ne nous reste que quelques ajustements Ă  effectuer, notre capacitĂ© de mouvement, d’adaptation, mĂŞme si au final elle s’avère beaucoup moins grande qu’on l’imagine. Une leçon de vie.

Vous pouvez trouver Lorenzo il Magnifico en VF chez Philibert ici

lorenzo-plato

4 rĂ©flexions au sujet de « Critique de jeu: Lorenzo il Magnifico. Un jeu… Magnifique? »

  1. J’ai eu la chance d’y jouer sur un salon, grâce Ă  des passionnĂ©s qui l’avaient ramenĂ© d’Essen. J’ai bien aimĂ© mĂŞme si j’ai aussi ressenti un petit cĂ´tĂ© froid, qui gâchait le plaisir. J’apprĂ©cie le cĂ´tĂ© très mĂ©canique, et le fait de pouvoir tester des stratĂ©gies diverses et variĂ©es, mais cela n’a pas Ă©tĂ© un coup de cĹ“ur. 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. Pareil, joué à Essen dans de bonnes conditions et pas un coup de coeur.
    Le jeu s’est très bien vendu sur le stand de l’Ă©diteur , mais je ne vois pas son petit plus qui le ferait sortir du lot. Je prĂ©fère une flopĂ©e d’autres titres dans cette catĂ©gorie de jeux.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez Ă  l'aide de votre compte WordPress.com. DĂ©connexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez Ă  l'aide de votre compte Twitter. DĂ©connexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez Ă  l'aide de votre compte Facebook. DĂ©connexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez Ă  l'aide de votre compte Google+. DĂ©connexion / Changer )

Connexion Ă  %s