Les Druides d’Edora : Quand Stefan Feld se met au vert
🌲 Alea a-t-il encore raté son édition ? Notre test des Druides d’Edora. Un gameplay de génie caché derrière un livret catastrophe.
Salade de points et soupe de règles : On a joué aux Druides d’Edora

⚠️ Avertissement : Dans un souci de transparence envers notre communauté, nous tenons à préciser que cet article reflète notre opinion personnelle sur le jeu. Nous n’avons reçu aucune contrepartie de la part de l’éditeur du jeu. Nous avons acquis et testé le jeu de façon indépendante, sans lien commercial avec son éditeur. Les avis présentés ici représentent notre analyse honnête et impartiale du jeu, basée sur notre propre expérience.
Vous pouvez écouter cet article sous forme de podcast ici, généré par IA. Et nous sommes également sur Apple Podcast & sur YouTube Podcast ici :
L’essentiel en 3 points :
- Un excellent système de dés qui crée une tension permanente.
- Des combos jouissifs et une rejouabilité énorme grâce au plateau modulaire.
- Un livret de règles catastrophique et une interaction quasi nulle à 2.
Vous l’entendez, ce bruit caractéristique qui fait frémir les ludistes du monde entier ? Ce cliquetis de dés qui s’entrechoquent, suivi du doux crépitement de neurones qui surchauffent ? Pas de doute, 2025 finit sur les chapeaux de roues. Le patron est de retour à la maison.
Pour les joueurs et joueuses de la « vieille école », celles et ceux qui ont usé leurs fonds de culotte sur les premières éditions des Châteaux de Bourgogne ou de Bora Bora au début des années 2010, c’est un événement. C’est un peu comme si les Daft Punk annonçaient une reformation surprise (on peut toujours rêver) : on est partagé entre une excitation fébrile et la peur panique d’être déçu. Après quelques années passées à remixer ses propres tubes dans des éditions de luxe (la fameuse City Collection chez Queen Games, dont le prix avoisine parfois le PIB d’un petit pays), le « Maître incontesté de la Salade de Points », Stefan Feld, retrouve son éditeur historique Alea (Ravensburger).
Le fruit de ces retrouvailles ? Les Druides d’Edora. Un titre qui a la lourde tâche de redorer le blason d’Alea après quelques errances éditoriales récentes (on y reviendra) et de prouver que l’Eurogame « à l’allemande » a encore de la sève. Alors, est-ce le chef-d’œuvre qui va détrôner les classiques ou une énième promenade en forêt sans saveur ? On a sorti nos serpes, nos chaudrons et nos boîtes d’aspirine pour décortiquer la bête. Installez-vous confortablement, on vous dit tout.
Encore des druides ? Sérieusement ?
Oui, on sait ce que vous allez dire. Le thème des druides dans le jeu de société, c’est comme les zombies, Cthulhu ou le commerce de tissus en Méditerranée : on frôle l’overdose. Inis, Tir Na Nog… le folklore celtique a été essoré. Mais attendez avant de fuir en courant !
Pour une fois, on est loin du cliché visuel habituel. L’illustrateur Fred Gissubel a fait un boulot de ouf pour nous sortir du sempiternel « beigeasse tristoune » des Eurogames allemands des années 2010. Ici, on plonge dans une « Forêt Profonde » vibrante, saturée de verts et de mystères. C’est lisible, c’est propre, et ça donne envie de s’y perdre.
Mais la vraie surprise, c’est le matériel. Alea, souvent critiqué par le passé pour la finesse de ses plateaux, semble avoir écouté les joueurs. Le jeu utilise massivement le ReWood (bois reconstitué) pour les menhirs, les dolmens et les jetons. Résultat ? Une vraie verticalité sur la table. Manipuler ces petites structures a un côté tactile très plaisant. Ça donne presque l’impression d’être un vrai Panoramix préparant sa potion. Même si, soyons honnêtes entre nous : au bout de 20 minutes, vous ne verrez plus des arbres sacrés, mais des matrices de calcul, des multiplicateurs de points et des zones de majorité. Chassez le naturel du « pousseur de cubes », il revient au galop !
Le cœur du réacteur
C’est ici que le jeu nous attrape par le col (ou par la toge) et ne nous lâche plus. Stefan Feld ne s’est pas contenté de nous faire lancer des dés pour le plaisir du hasard. Il a créé un système de coût d’opportunité absolument diabolique qui constitue le cœur battant du jeu.
Le principe est simple, mais les implications sont tordues :
- Vous lancez vos dés.
- La valeur du dé détermine sa puissance : un 6 est super fort pour revendiquer des majorités, contrôler les sanctuaires ou se déplacer loin.
- MAIS (et c’est un « mais » gros comme un menhir), pour placer ce dé, vous devez payer sa valeur exacte en provisions (nourriture).
Imaginez le dilemme constant :
- Vous faites un magnifique 6 ? Génial ! Vous allez écraser la concurrence. Mais cela va vous coûter une fortune en nourriture, vous laissant potentiellement à sec pour les trois prochains tours, obligé de mendier des baies dans les bois.
- Vous faites un 1 ? C’est tout faible, presque inutile pour la bagarre de territoire… mais c’est « gratuit » et cela vous permet d’économiser vos précieuses ressources.
Cette tension permanente entre la puissance de l’action et la gestion de la pénurie est une trouvaille de design brillante. C’est du « pain point » comme on les aime chez Feld : on ne subit pas le hasard, on doit le financer. Voulez-vous être puissant et fauché, ou riche et médiocre ? Prenez vos stylos, vous avez 90 minutes.

L’effet « boule de neige »
Si vous aimez les jeux où l’on part de rien pour finir en demi-dieu, vous allez être servis. Les Druides d’Edora propose une courbe de progression jouissive, ce qu’on appelle dans le jargon l’Engine Building.
Le jeu est structuré comme un immense bac à sable (Sandbox). Le plateau est modulaire (composé de 9 grandes tuiles orientables), ce qui garantit qu’aucune forêt ne ressemblera à la précédente. Fini les ouvertures scriptées du type « Tour 1 je vais toujours au Nord » ! Il faut lire le terrain.
Mais le vrai plaisir vient de la mécanique de cascade. Construire un nouveau menhir peut, sous certaines conditions de placement, réactiver les bonus de tous les menhirs précédents. Imaginez la scène : « Je pose mon dé, je construis un menhir. Hop, ça active celui-ci qui me donne de l’or. Cet or me permet d’acheter une potion. Cette potion me fait avancer sur la piste de faucille, qui me débloque 10 points… ».
C’est prenant, c’est addictif, et surtout, c’est fluide. Contrairement à des jeux plus lourds comme Bonfire où l’analyse peut paralyser la table, ici les tours restent atomiques : une action, et c’est au suivant. Le rythme est soutenu, on ne s’ennuie pas en attendant que Kévin termine ses calculs savants.
Alea, il faut qu’on parle… (vraiment)
Nous aimerions nous arrêter là et vous dire de foncer chez votre crémier ludique. Mais notre déontologie de blogueurs nous oblige à aborder le sujet qui fâche : l’édition.
Après le fiasco industriel de l’édition Puerto Rico 1897 (pièces manquantes, erreurs d’impression), on espérait qu’Alea avait revu sa copie de fond en comble. Ce n’est pas tout à fait le cas.
Le livret de règles des Druides d’Edora est une épreuve en soi.
- Structure chaotique : Les informations sont dispersées, obligeant à des allers-retours incessants.
- Flou artistique : Des concepts clés comme les « Clairières » sont expliqués à la va-vite.
- Erreurs factuelles : L’annexe multilingue contient des erreurs (notamment sur le stockage du gui/mistletoe) qui contredisent les règles ou le bon sens.
C’est frustrant. C’est le genre de jeu où l’on passe sa première partie le nez froncé, smartphone à la main, à chercher une réponse sur la FAQ de BGG. Pour un éditeur historique de cette trempe, en 2025, sur un produit « Expert », c’est un carton jaune orangé. C’est jouable, bien sûr, mais ça demande un « effort d’entrée » que le jeu ne méritait pas.
Autre point de vigilance : l’interaction. On est sur du « multijoueur solitaire ». À 2, le plateau est si vaste qu’on ne se croise jamais. Le jeu prend tout son sens à 3 ou 4 joueurs, là où la lutte pour les emplacements sur les sanctuaires devient féroce.

Où se place-t-il dans la galaxie Feld ?
Pour vous aider à situer la bête, voici le (très) petit comparatif Gus&Co :
- Vs Les Châteaux de Bourgogne : Edora est moins « élégant » et minimaliste. Il est plus baroque, avec plus de sous-systèmes (herbes, potions, majorités). C’est l’étape d’après : plus riche, plus profond, mais aussi plus lourd cognitivement. Si Bourgogne est votre bible, Edora est le Nouveau Testament (plus complexe).
- Vs Bonfire : Beaucoup plus accessible. Là où Bonfire était un casse-tête opaque et austère (avec ses gnomes bizarres), Edora est plus lisible, plus accueillant. C’est un Bonfire qui aurait appris à sourire.
Les Druides d’Edora, verdict
Les Druides d’Edora, au final, est un excellent jeu, qui frôle l’excellence absolue.
C’est un casse-tête cérébral passionnant, une horlogerie complexe où tout s’imbrique parfaitement. C’est la preuve que Stefan Feld en a encore sous la pédale et qu’il sait se renouveler (cette mécanique de coût des dés, on ne s’en remet pas !).
Cependant, il est retenu vers le bas par cette maudite édition (les règles) et une expérience à deux un peu… molle. C’est un diamant brut qu’il faut polir soi-même : ça demande de l’effort pour entrer dedans, mais bon sang, qu’est-ce que ça déchire une fois la partie lancée !
Si vous êtes fan de salades de points croquantes et que lire une FAQ en anglais ne vous fait pas peur, foncez. C’est sans doute l’un des meilleurs Feld de la décennie.
On a aimé : La mécanique « Valeur du dé = Coût en nourriture » (du génie !), les combos en cascade, le matériel en bois (ReWood) qui a de la gueule.
On a moins aimé : Le livret de règles digne d’un cryptogramme (notamment sur le Gui), le côté « chacun dans son coin » à 2 joueurs.
C’est plutôt pour vous si… Vous vénérez Les Châteaux de Bourgogne, vous aimez optimiser des chaînes d’actions complexes et vous n’avez pas peur de lire une FAQ.
Ce n’est plutôt pas pour vous si… Vous cherchez de la bagarre directe, l’idée de manquer de nourriture vous angoisse, ou vous voulez jouer sans prise de tête en 10 minutes.
Un diamant brut qu’il faut polir soi-même : ça demande de l’effort, mais le festin stratégique en vaut la chandelle.
Très, très bon !
- Date de sortie : Décembre 2025
- Langue : Française
- Assemblé en : République Tchèque
- ITHEM : 2 sur 5. Pour en savoir plus sur l’ITHEM dans les jeux de société, c’est ici.
- IGUS : 2 sur 5. Pour en savoir plus sur l’IGUS dans les jeux de société, c’est ici.
- EcoScore : A(+++). Si vous voulez en savoir plus sur l’EcoScore dans les jeux de société, c’est ici

- Label Dé Vert : Oui ! Pour en savoir plus sur le label Dé Vert, c’est ici.
- Création : Stefan Feld
- Illustrations : Fred Gissubel
- Édition : Alea
- Nombre de joueurs et joueuses : 2 à 4 (clairement meilleur à 2-3)
- Âge conseillé : Dès 14 ans
- Durée : 90 minutes
- Thème : Magie, fantastique
- Mécaniques principales : Gestion, dés. Pour en savoir plus sur les différentes mécaniques de jeux, c’est ici.
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2 Comments
Yoann Caignec
Bonjour,
Ça me semble très cool.
En revanche, l’idée de la valeur du dé = coût en nourriture/achat, ce n’est pas vraiment du génie car c’est déjà utilisé dans Coimbra 🙂
Hubert
Bonjour,
Y ayant joué, je mettrais un bémol sur l’édition : la lisibilité du plateau est insuffisante, certaines icônes sont trop petites et le design du plateau, très porté sur le vert, aurait pu être plus clair.
Côté jeu, c’est effectivement prenant mais là encore, je trouve qu’il y a trop de petits systèmes imbriqués. C’est sûr, c’est du Feld, mais un peu plus de simplicité n’aurait pas forcément nui au jeu.Je lui préfère nettement « les châteaux de Bourgogne » ».