Analyses & psychologie du jeu,  Jeux de plateau

Neurosciences et fatigue. Le meilleur moment de la journée pour jouer aux jeux de société

Comment et quand jouer plus et plus souvent ? Ou quand les neurosciences nous expliquent la fatigue mentale.


Neurosciences et fatigue mentale

Imaginez la scène. Vous rentrez du travail. Vous soupez. Il est 20h-21h. Vous avez envie de vous lancer une partie de jeu de plateau, mais vous finissez sur votre canapé, à mater une énième série ou un film plutôt médiocre sur un service de streaming. La fatigue a gagné. Ça vous arrive aussi ?

Vous y jouez quand, vous, aux jeux de société ? Le matin, à midi, dans l’aprèm ou en soirée ? Et est-ce que vous jouez autant que vous le souhaitez ? Chez nous, on a plutôt tendance à y jouer en soirée, entre potes, autour d’un souper et d’un apéro. Mais pas autant que je l’aimerais. Parce que le soir, avec la fatigue, ça nous arrive, parfois, souvent ?, de nous affaler devant une série. On tient enfin l’explication. Selon les résultats publiés ce jeudi dans la revue Current Biology, s’organiser pour jouer le soir serait moins efficace que jouer le matin.

Il faut dire qu’après une journée de travail et d’échanges sociaux, on est bien tentés de se commander une pizza ou de s’affaler sur son canap pour binger une série Netflix. Ou, peut-être de se lancer une partie de jeu, vidéo, de rôle ou de plateau.

C’est tout à fait normal, humain. Réfléchir beaucoup entraîne une fatigue cognitive dans le cerveau. Ce qui nous pousse à nous tourner plutôt dans vers des choix d’activités faciles et agréables.

C’est ce que viennent de démontrer des chercheurs français de la recherche de ce jeudi. Leurs expériences menées chez des volontaires sains ont démontré qu’il existe un lien entre fatigue mentale et l’accumulation toxique d’un neurotransmetteur, le glutamate, ou acide glutamique, dans l’espace entre les neurones sollicités.

L’équipe de neuroscientifiques de l’institut du Cerveau de l’Hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris dirigée par Mathias Pessiglione étudie depuis plusieurs années la fatigue mentale liée à une activité de l’esprit appelé contrôle cognitif. Ce contrôle repose sur une fonction cérébrale qui intervient tous les jours face à une situation nouvelle. Lorsqu’une pensée s’oppose aux automatismes comme une routine ou un geste mécanique. Le contrôle cognitif nous empêche de faire une action, selon la situation.

L’expérience en neurosciences sur la fatigue, en détail

Dans leur expérience, les chercheurs ont demandé à deux groupes de volontaires de réaliser pendant plus de six heures une série de tâches nécessitant un contrôle cognitif plus ou moins soutenu. Et donc plus ou moins fatigantes pour le cerveau.

Tout d’abord, ils ont dû regarder un écran sur lequel s’affichaient toutes les 1,6 seconde des lettres, puis discriminer entre celles en majuscules ou en minuscules, entre les consonnes et les voyelles, en fonction d’un code couleur. Oui, dit comme ça, on dirait un peu le taf des employés de Severance…

Dans cette recherche en neurosciences, plus les changements entre catégories étaient fréquents, plus la tâche demandait de la réflexion. La fatigue mentale après cet exercice a ensuite été déterminée par un questionnaire. Les volontaires avaient le choix entre plusieurs activités récompensées par de l’argent, soit tout de suite sans effort, soit plus tard ou avec un effort cognitif à faire. Et devinez quoi ? Les résultats ont montré que leur fatigue cognitive était associée à une préférence pour des options impliquant le moins d’effort.

Mais ce n’est pas tout.

Pendant ce questionnaire, grâce à un système de suivi des yeux, les chercheurs ont aussi mesuré l’état de dilatation de la pupille des participants. Qui est un index connu du niveau d’efforts cognitifs investis. Ils ont observé que les participants qui avaient fait les tests les plus difficiles avaient la pupille plus dilatée que les autres lorsqu’ils faisaient leurs choix économiques. Preuve que la zone du cerveau qui prend les décisions, le cortex préfrontal latéral, était… fatiguée.

Que se passe-t-il dans cette zone du cerveau impliquée dans le contrôle et la prise de décision, lorsqu’elle est fatiguée ? Pour répondre à cette question, les scientifiques ont utilisé une toute nouvelle technologie qui permet de mesurer le déplacement de certaines molécules dans le cerveau. La vitesse de diffusion de ces substances permet de déterminer à quel endroit elles se trouvent, soit dans les neurones, soit dans l’espace entre deux neurones connectés, la synapse.

Les chercheurs de l’étude parue ce jeudi ont alors pu observer qu’après un travail cognitif soutenu, il y a une accumulation de glutamate dans les synapses de la zone du cortex préfrontal. Or cette substance, fondamentale pour l’activité du cerveau, peut être toxique à des fortes concentrations. Il y a donc un réel effet physiologique lié à la fatigue mentale. Autrement dit, plus notre cerveau travaille et plus cette substance s’accumule et plus elle entraîne une fatigue, cognitive. Ce qui nous pousserait donc à préférer, en soirée, des activités de détente. Comme s’affaler sur son canapé…

Fais dodo, cerveau mon p’tit frère

Ces résultats démontrent une corrélation entre glutamate et fatigue mentale. Il faut toutefois les prendre avec des pincettes. Ces résultats ont dévoilé une corrélation, et non une causalité. Et comme en mode opératoire il est impossible de charger les synapses de cette substance, il est donc impossible de tisser un lien clair et direct de causalité. Si ceci, donc cela. Cause et effet.

À relever également que cette recherche n’a fait que mesurer le glutamate. Peut-être que d’autres molécules associées pourraient être responsables de la fatigue cognitive.

Cette recherche ouvre désormais une troisième piste de compréhension de la fatigue cognitive. Jusqu’à présent, deux théories existaient pour la définir. La première la décrit comme un épuisement des ressources énergétiques du cerveau. L’autre dit que la fatigue est un signal fonctionnel sans altération physiologique, une sorte d’illusion du cerveau pour que l’on se repose. Cette nouvelle recherche apporte désormais une troisième théorie. Il y a bien une altération physiologique dans le cortex préfrontal.

Mais alors, comment « faire le ménage » et se débarrasser de ce glutamate qui embourbe nos synapses, notre cerveau et nous avec ? Élémentaire, mon cher Watson. Il suffit de… dormir. Pendant le sommeil, le glutamate est recapturé par les neurones et sa concentration dans les synapses diminue. Facile.

Comment jouer plus, mieux et plus souvent ?

Selon l’étude et la corrélation entre le glutamate et notre cerveau, le soir, avec toute une journée dans les pattes, ne serait pas le moment idéal pour se lancer une partie de jeu de plateau. Ou en tout cas, une partie de gros jeu de plateau.

Les gros jeux de plateau, complexes, profonds, stratégiques, passionnants, demandent souvent un effort cognitifs importants. De lire, écouter et de comprendre les règles, d’abord. Puis de passer 60-90-120-180 minutes à suer des synapses à pousser des cubes et manipuler des cartes. Et trouver le meilleur moyen d’éviter que Coco ne gagne mais se faire quand même finalement laminer par elle de gagner. Toutes des activités que notre cerveau, déjà bien ralenti, épuisé, aurait tendance à ne pas privilégier. Pour préférer des activités plus… tranquilles, reposantes.

Encore une fois, si vous voulez jouer plus, plus souvent, et mieux, essayez de trouver du temps plus tôt dans la journée. Et pourquoi pas une petite partie au lever du lit, avant, pendant, après le petit-déjeuner ? Le weekend, par exemple. Ou à midi en famille ou avec ses collègues ? Parce qu’encore une fois, avec la fatigue de son cerveau, le soir n’est vraiment pas le moment idéal.

Après, sur le papier, cela semble facile de dire qu’il vaut mieux jouer le matin. Tout dépend encore de son chronotype. Est-ce que vous êtes plutôt ours, dauphin, lion ou loup ? Perso, je suis un lion. Mais si vous êtes un loup, la suggestion de jouer le matin risque d’être un peu… compromise.

La prochaine fois que vous hésitez entre une « petite » partie d’Ark Nova, qu’il est 20h, et que vous finissez à la place sur votre canapé devant un film ou une série, vous saurez pourquoi. C’est votre cerveau qui est fatigué.


Article écrit par Gus. Rédacteur-en-chef de Gus&Co. Travaille dans le monde du jeu depuis 1989 comme auteur et journaliste. Et comme joueur, surtout. Est également pilote de chasse pour l’armée américaine, top-modèle, bio-généticien spécialiste en résurrection de dinosaures, champion du monde de boxe thaï et de pâtisserie végane, inventeur de l’iPhone et mythomane.


Et vous, quel est votre moment préféré de la journée pour jouer ? Racontez-nous ça.

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