Critiques de jeux,  Jeux de plateau

Mille Fiori. Fresque fluide

Dans Mille Fiori, fabriquez et négociez du verre dans la Cité des Doges. Draft fluide, frais et addictif.


Mille Fiori

Jouons à un petit jeu ensemble. Quels noms d’auteurs ou d’autrices de jeux de société connaissez-vous ? Est-ce que vous êtes capables d’en citer 5 ? J’imagine que vous avez cité Bruno Cathala, Antoine Bauza, peut-être aussi Uwe Rosenberg ou Eric Lang. Mais est-ce que vous avez cité Reiner Knizia ? Oui, non ? Il est pourtant l’auteur de jeux de société le plus prolifique du marché. À 64 ans, l’auteur allemand a créé près de 700 jeux. 700 jeux, en près de 40 ans de carrière. Cela fait… 17 jeux par année. Chaque année. Pendant 40 ans. Mille Fiori est l’un d’eux.

Mille Fiori est sorti il y a quelques jours en français chez l’éditeur allemand Schmidt. Dans ce gros jeu de plateau, vous jouez le rôle de fabricants et de négociants en verre à Venise. Parce que oui, la Cité des Doges est reconnue pour son histoire, son patrimoine du verre.

Mille Fiori, un peu d’histoire

En italien, ce nom signifie donc « Mille Fleurs ». Décliné sous forme de perles, emprisonnées à l’intérieur d’une masse de cristal, le millefiori est un incontournable de l’art verrier.

En raison de sa position géographique favorable, qui en fait une force, proche d’importantes routes commerciales, reliées aux ports de la Méditerranée orientale, Venise devient rapidement le lieu de rencontre des plus grands marchands.

Les échanges commerciaux de la République de Venise avec les côtes est de la Méditerranée sont prolifiques, provoquant un enrichissement considérable de la ville.

Le monde islamique, prenant part aux échanges, permet le développement d’échanges culturels, et la transmission, pour les Européens, de savoir-faire et techniques artisanales raffinées.

Les verriers vénitiens, riches de ces enseignements, firent de grand progrès dans leur domaine. Au XIIIe siècle, le verre de Damas était considéré comme l’un des plus impressionnants. Des techniques sont également importées du monde islamique, comme la peinture et l’émail sur verre.

Dès le XIIIe siècle, les ateliers des verriers n’étaient plus situés à Venise mais à Murano. Les incendies récurrents provoqués par les verriers inquiétaient la céleste cité. C’est ainsi qu’en 1291, un décret interdit la construction de fours verrier à Venise.

Il faut donc éloigner ces “bouches à feu” du centre. Murano, l’une des plus grandes îles de Venise, est choisie pour les accueillir.

Le commerce est alors florissant. Grâce à sa puissance navale, Venise exporte son verre aux quatre coins du globe, faisant de cette industrie, le deuxième pourvoyeur de richesse de la République.

Une perle de verre fera la renommée de Murano, la perle millefiori. Comme le nom du jeu, donc, Mille Fiori, « mille fleurs ». En réalité, vieille de plus de trente siècles, la fabrication de cette perle fut redécouverte à Venise à la Renaissance.

Mille Fiori, le jeu

Mille Fiori, nous plonge donc dans l’histoire, la fabrication et le commerce de cette fameuse perle de verre. Processus de production, négoce maritime, gestion de la ville et de ses ressources, tout y est. Sur le papier, sur le plateau.

Dans les faits, dans le jeu, on reconnaît bien ici la patte de l’auteur. Plus connu pour ses mécaniques ripolinées que pour sa narration, intégration, immersion.

Dans Mille Fiori, même s’il y un semblant de contexte historique, industriel, patrimonial, le tout reste survolé et superficiel. Le plateau est blindé de picto, et puis c’est tout. Oubliez de découvrir, de vivre une épopée. Avec Mille Fiori, on est non pas plongé dans une réalité historique mais bel et bien dans un jeu dit à l’allemande. Froid, fonctionnel. Avec une esthétique très… plate, très années 2000. Rien de trépidant. Et pourtant.

Draft et combos sont dans le même galion

Mille Fiori est un peu jeu de draft. On reçoit une main de départ de 5 cartes. On en choisit une. On la révèle à son tour. On applique son effet. Puis on passe son paquet de 4 cartes à son ou sa voisine de gauche. Et ainsi de suite. Rien de trépidant. Et pourtant.

Les cartes affichent des picto qui renvoient à des emplacements sur le plateau. Ici ou là. On y pose alors l’un de ses losanges, transparents, de couleur, en plastique dur, qui ressemble à s’y méprendre à du verre pour coller au thème.

Et là, c’est le drame. Servi par une mécanique classique, banale, les 600 000 (environ) emplacements possibles et disponibles sur le plateau présentent chacun des particularités. Et des particularités de marquer des points, surtout. Ici ainsi, là-bas comme cela. Il faut bien compter les 3-4 premiers tours pour commencer, à peine, à y voir plus clair. Encore que, « plus clair » reste relatif et approximatif.

Et ce qui détonne, dans Mille Fiori, c’est son décompte de points. Tout est visible. Les points sont affichés sur une piste qui court autour du plateau. Et, pour une fois, et c’est plutôt rare dans le milieu du jeu de société moderne, aucun point supplémentaire n’est marqué en fin de partie. Pas d’objectif secret de derrière les fagots, pas de conditions de victoire ultimes. Tout est évident, transparent. C’est flippant.

Les dents qui raient le parquet, de verre

Outre le draft, classique, Mille Fiori met en exergue deux autres aspects, ici transcendés. Les « rejoue un tour » en cascade et l’opportunisme.

Combos en cascade

Vous souvenez-vous de Super Mega Lucky Box que nous vous avons présenté il y a quelques jours ? Une sorte de loto très addictif. Mille Fiori, c’est à peu près la même chose. En plus serein.

La pose de ses losanges, outre le fait de remporter moult points de tous les côtés, permet également, parfois, d’obtenir des « rejoue un tour ». Le cas échéant, on prend alors une carte, face visible, disponible, parmi toute une ribambelle de cartes.

De quoi accéder à plus de choix et de remporter encore plus de points. Cette mécanique de combos en cascade permet de re-re-rejouer plusieurs fois à son tour. Pendant que les autres se tournent les pouces, il faut être lucides.

Opportunisme

L’autre aspect attachant, addictif du jeu repose sur son aspect opportuniste, criant. On remporte en effet plus de points quand on s’élève sur des pyramides, ou sur des lignes, pour autant que des losanges s’y trouvent déjà.

Il faut donc venir cueillir, comme une fleur, c’est dans le thème, le bon emplacement au bon moment. Profiter du jeu des autres pour démultiplier ses points. Ou ses actions en cascade.

Mille Fiori ne place donc pas une interaction franche, directe, mais plutôt une interaction subtile, tactique, comme un poisson rémora qui colle au requin.

Mille Fiori, verdict

Laid, avec une couverture de boîte hideuse, lent quand les autres jouent 2, 3, 4 tours à la suite avec des actions en cascade, confus avec ses multiples manières de marquer des points, frustrant, car on n’a jamais les bonnes cartes en main pour aller placer son jeton là où on le désire, Mille Fiori parvient toutefois à sublimer l’expérience du jeu. Pour finir par proposer des parties fluides, intenses, addictives.

Il faut savoir parier sur ce que les autres vont jouer avant, pour profiter, comme à vélo, de « l’aspiration ». Il faut savoir bien observer le plateau pour savoir où, quand placer ses jetons pour tenter les combos en cascade.

Sous des aspects austères, mécaniques, tactiques, aux premiers abords, Mille Fiori peut décevoir. Et puis, de manière progressive et discrète, on commence à se prendre au jeu. Ou plutôt, c’est le jeu qui nous prend, qui nous emporte dans son tumulte de points, de picto, de plaisir.

Personnellement, j’ai été rarement autant happé par un jeu de Reiner Knizia. J’ai été rarement autant happé par un jeu, tout court. Le dernier en date qui m’a fait un tel effet, c’est, dans un autre registre, plus ample, Ark Nova. Un autre jeu qui donne envie de re-re-rejouer pour tenter d’autres stratégies, d’autres parties. En résumé, Mille Fiori, gros kif !

Grandiose !

Note : 5 sur 5.

  • Auteur : Reiner Knizia
  • Illustrateur : Stephan Lorenz
  • Éditeur : Schmidt
  • Nombre de joueurs et de joueuses : 2 à 4 (tourne mieux à 3. À 2, le jeu est moins tendu, même avec une petite adaptation du nombre de cartes à jouer. Et à 4, le jeu peut s’enliser. Surtout avec les actions en cascade. Mais c’est aussi à 4 que le jeu est plus tendu. 3 est le bon compromis.)
  • Âge conseillé : Dès 10 ans (bonne estimation)
  • Durée : 60′ (on peut même plier une partie en 30′ !)
  • Thème : Fabrication du verre
  • Mécaniques principales : Draft

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Article écrit par Gus. Rédacteur-en-chef de Gus&Co. Travaille dans le monde du jeu depuis 1989 comme auteur et journaliste. Et comme joueur, surtout. Ses quatre passions : les jeux narratifs, sa ménagerie et les maths.

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4 Comments

  • Helene Gléveau

    Bonjour, il y a une erreur dans la règle en français. Il ne faut pas rajouter de carte selon le nombre de joueurs, mais seulement 9 cartes au début, plus les cartes défaussées a la fin du round, conformément aux règles anglaises.

    • Gus

      Merci Hélène pour votre intervention. Nous nous sommes fait la même réflexion. 3-4 cartes supplémentaires par tour, en plus des 9 et en plus des cartes défaussées, ça faisait beaucoup en effet. De quoi quelque peu raccourcir les parties.

      Mais cette erreur dans les règles n’est pas gravissime non plus.

  • raidden

    Bonjour, hormis l’erreur dans les règles (qui une fois connue, ne gâche pas l’expérience de jeu), je pensais que j’aurais lu que la rejouabilité n’était pas si variée après quelques parties.
    Cela doit être du goût de chacun…

    • Gus

      Honnêtement, il est impossible de refaire la même partie plusieurs fois. Les variables sont trop importantes. Cartes en main, draft, marché aux cartes dispo pour cascade, et jeu des autres. Chaque partie est différente

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