Critiques de jeux,  Jeux de plateau

Virtù, une guerre est juste quand elle est nécessaire

Dans Virtù, plongez dans une Italie tumultueuse du 15e siècle.


Virtù

Heureusement qu’il y a Super Meeple. Avec Asmodee et toute son écurie d’éditeurs qui nous servent la même bouillie de rééditions et d’adaptations, il y a, et pour notre plus grand bonheur, encore quelques éditeurs indépendants qui sortent des jeux originaux, téméraires. C’est le cas aujourd’hui avec Virtù.

Virtù est le tout nouveau jeu de Super Meeple. Un jeu original. Pour une fois, l’éditeur ne signe pas ici de localisation, une rengaine qui lui colle à la peau. Non. Avec Virtù, Super Meeple sort ici un « vieux » jeu présenté en proto en 2015. Et nous voici fin 2021. Il aura fallu un sacré voyage pour l’auteur pour voir son jeu enfin édité !

“On ne chemine jamais qu’entraîné par la force de son naturel.”

Je me souviens encore très bien de 2016. Ystari existait encore. Un éditeur tout chaud bouillant qui nous proposait des jeux amples, passionnants. Caylus, ce fut eux. Yspahan, eux encore. Le reboot des années 2000 de Sherlock Holmes Detective Conseil, eux aussi. Et bien d’autres titres qui résonnent encore aujourd’hui dans nos cœurs ludiques.

Et puis, Ystari a été racheté par Asmodée. Et puis, Ystari a cessé ses activités. Ses deux employés rejoignant alors l’écurie Space Cowboys.

Je me souviens donc encore très bien de cette année 2016. Ystari parlait d’un jeu qu’ils allaient sortir. Tout bientôt. Les Maîtres de l’Italie.

Et puis, patatras. L’éditeur n’a plus donné signe de vie. Ils n’ont plus sorti aucun jeu. Les Maîtres de l’Italie allait rester, à vie, au fond d’un tiroir.

À vie, vraiment ? C’était sans compter la pugnacité de son auteur, Pascal Ribrault, qui a repris son bâton de pèlerin et a cherché un autre, un nouvel éditeur.

Et là, banco ! C’est Super Meeple qui tombe amoureux du jeu et qui décide, enfin, de le sortir à la toute fin 2021. Le jeu sort dans quelques jours. Dans quelques heures.

“Il y a deux manières de combattre, l’une avec les lois, l’autre avec la force. La première est propre aux hommes, l’autre nous est commune avec les bêtes.”

Virtù se déroule dans l’Italie, tumultueuse, belliqueuse, de la fin du 15e siècle et de la moitié du 16e.

Des familles, des factions s’affrontent pour prendre le contrôle de certaines villes et étendre leur influence. Rajoutez à cela une guerre entre Charles VIII, le roi de France, et Ferdinand II d’Aragon, et vous obtenez un cocktail, explosif, passionnant, historique.

Virtù s’évertue à cristalliser près d’un demi-siècle de guerres incessantes qui secouèrent la Botte sur des décennies, avec 11 batailles entre 1494–1559, entrecoupées de dix périodes de paix.

C’est ce qu’on appelle aujourd’hui les guerres d’Italie. Ces guerres ont ouvert la voie aux guerres de religion, qui commencèrent juste 3 ans plus tard, soit en 1562. Mais également, cette période nous donnera l’un des stratèges politiques les plus connus, Nicolas Machiavel. Dont les citations habillent cet article.

Pour revenir au jeu de plateau, dans Virtù, vous contrôlez l’une de ces factions et vos avancez vos troupes, votre influence, pour tenter d’asseoir votre pouvoir et présence sur la péninsule. On s’y croirait !

“On fait la guerre quand on veut, on la termine quand on peut.”

Pour faire très, très simple, simpliste, même, à l’épure, Virtù est un jeu de conquête.

Un plateau avec l’Italie, des jetons qui représentent le contrôle des cités, des mini-meeples pour incarner ses troupes. Et c’est tout. Le théâtre des opérations peut commencer.

On déplace ses unités, on assiège une ville, on espère la remporter. En fin de partie, on gagne autant de points que de ville contrôlées. Pour aller à l’essentiel.

Toutes les actions sont effectuées en déplaçant son pion sur son plateau personnel, son palais, de 1 à 2 cases, ou plus en payant un surcoût. Et selon la case d’arrivée, on fait ceci, cela.

Virtù reprend la mécanique, plutôt rare dans les jeux de plateau contemporains, de la rondelle. On se déplace en sens horaire sur une roue, d’actions ou de ressources. Ce qu’on gagne en limite d’actions disponibles dans 1-2 cases, on le gagne en stratégie et planification de ses 2-3-17 prochains tours. Ici ce tour-ci, là-bas au prochain.

“On ne chemine jamais qu’entraîné par la force de son naturel.”

Et puisque le deck-building n’est pas mort, loin de là, Virtù emprunte cette mécanique d’engine-building pour réussir à développer son propre mécanisme, ou en tout cas néologisme et anglicisme, le… Wheel-building. Ou construction de rondelle.

Sa rondelle d’actions n’est pas figée. Comme dans tout deck-building, on commence par des actions de base, efficaces mais fades, puis on passe sa partie à faire l’acquisition de nouvelles cartes, de nouvelles ouvertures stratégiques.

Alors non, Virtù n’est pas un pur, un « simple » deck-building. La mécanique est certes, là, mais ce n’est pas le cœur du jeu. Le cœur du jeu est la conquête, l’influence, et comment on parvient à créer une rondelle d’action la plus efficace possible.

“La nature nous a créés avec la faculté de tout désirer et l’impuissance de tout obtenir.”

Virtù n’est toutefois pas exempt de quelques écueils qui ont, chez nous, quelque peu refroidi nos émois ludiques.

Le plateau

S’il faut une large table pour déployer tout le fatras du jeu : cartes, rondelle / plateau personnel, tuile, jetons, le plateau principal, lui, représentant la carte de l’Italie au 15e siècle, est, de manière surprenante, plutôt ramassé.

À tel point que la taille des unités utilisées a également dû être réduite pour pouvoir être placées. Et à mesure que le jeu avance, avec tous les jetons et les unités, on perd en lisibilité. Quelle route va où ? Tout devient trop petit, encombré.

Si déjà le plateau et la conquête incarnent les éléments centraux du jeu, si déjà il faut une importante surface pour placer tout le matériel, j’aurais aimé voir, avoir un plateau plus ample. À l’instar de celui de Concordia, par exemple, qui place également l’Italie, en grand. Et les unités, riquiqui, finissent par faire pâle figure. À quand une belle version XXL du jeu ?

À 2

À l’origine, et vous pouvez le découvrir dans l’interview plus bas, Virtù était pensé pour 3-5 personnes. La règle à 2 a été développée plus tard. Et ça se ressent.

Si les règles à 2 sont cohérentes, avec des Cités neutres, qui deviennent comme des IA, ou presque, le jeu inclut un livret de règles séparé.

De quoi rendre l’apprentissage du jeu encore plus touffu, indigeste. Il faut d’abord lire la règle au complet pour 3 à 5, sans pouvoir y jouer, puis lire ensuite l’autre carnet, avec toutes les modifications. Et il y en a beaucoup. La variante à 2 est copieuse, roborative, rébarbative.

Si Virtù à 2 tourne plutôt bien, ce n’est, pour moi, de loin pas sa meilleure configuration.

À 5

À 5, le jeu ralentit. Mais surtout, il devient extrêmement chaotique.

Ce qu’on gagne en tension, en interaction, on le perd en contrôle. Ça cogne de tous les côtés. Le jeu, bruyant, devient brouillon. Nous avons essayé à 5, et ce n’est, ici encore, pour moi, de loin pas sa meilleure configuration.

La boîte

Petit détail, c’est mon côté prof de bédé et d’illustration, la boîte ne rend pas hommage au jeu. Je n’ai rien à dire sur les personnages centraux, aux couleurs ocres et tout en angles. Un parti pris esthétique assumé.

Non. Ce que je regrette, c’est le décor de fond simpliste en transparence clair et aplat qui confère une impression de fadeur, de froideur. Ce qui n’est pas le cas pour un jeu torride et trépidant.

La boîte n’inspire pas la passion et donne, selon moi, peu envie. Ce qui est bien dommage, car le jeu vaut vraiment la peine qu’on s’y intéresse !

Virtù, verdict

Virtù est un jeu ample, riche, complexe, réservé à un public Gamer, expert. Il faut être prêt à s’investir plusieurs heures pour faire l’apprentissage du jeu, de sa richesse, de sa beauté. Les jeux Gamers, le corps, le cœur de métier de Super Meeple.

Vous aimez les jeux dénués de hasard qui vous grillent les neurones ? Vous aimez les jeux de conquête, subtils, intenses ? Virtù est pour vous, sans aucun doute possible ! Un jeu profond, puissant, passionnant !

Très bon

Note : 4 sur 5.
  • Auteur : Pascal Ribrault
  • Éditeur : Super Meeple
  • Illustratrices et illustrateur : Alena Stepanova, Fabrice Weiss, Svetlana Pikul, R. Gewska
  • Nombre de joueurs et joueuses : 2 à 5 (tourne mieux à 3-4)
  • Âge conseillé : Dès 14 ans (pas moins !)
  • Durée : 30-45′ par personne. Comptez bien 90′-120′ de partie
  • Thème : Guerres d’Italie
  • Mécaniques principales : Rondelle, « wheel-building », conquête, cartes

Interview de l’auteur

Nous en avons voulu en savoir plus sur le jeu et sur sa création. Nous avons posé quelques questions à son auteur, Pascal Ribrault.

Bonjour Pascal, merci de répondre à quelques-unes de nos questions sur Virtù et votre travail d’auteur. Cela fait plusieurs années que votre jeu est annoncé. D’abord chez feu-Ystari, prévu en 2017, qui a abandonné le projet, Virtù sort maintenant, enfin, chez Super Meeple. Parlez-nous de la genèse du jeu. Pourquoi ce thème de l’Italie tumultueuse au 15e ? Êtes-vous d’abord parti du thème, ou de la mécanique ?

L’origine du jeu est lointaine et remonte à l’été 2013 où lors d’un séjour ludique estival, le « kalbarj », après une partie de A Few Acres of Snow vient le regret « Dommage qu’on ne puisse pas y jouer à plus! » . On enchaine sur un Andean Abyss puis c’est le déclic :

« Faire un truc asymétrique dans la même veine que AA mais avec une mécanique de deck-building à la AFAOS ».

Cela fait plusieurs années que je suis devenu un « gros joueur » de « gros jeux expert » et l’envie de création me titille depuis quelque temps. Durant le même été le visionnage de la série Borgia et mon intérêt historique pour la période finissent de me convaincre et me lance dans la création de mon premier proto. Il s’appellera « Les maîtres de l’Italie » en référence à une carte du jeu « Here I Stand« .

Votre jeu reprend la mécanique d’action de la rondelle, que l’on retrouve dans quelques, mais très rares, jeux de plateau actuels. Quelles ont été vos inspirations pour développer une telle mécanique ?

Le jeu utilisait au départ une mécanique de deck-building directement inspirée de celle de AFAOS. Petit à petit il s’en est éloigné par l’apparition de « troupes de mercenaire » à déplacer sur le plateau central pour guerroyer et par l’apparition de « tuiles » correspondant aux villes dans un premier temps. Après les parties test avec Ystari, ceux-ci ont demandé d’essayer de transformer la mécanique centrale et de l’éloigner du deck-building devenu très commun à l’époque. Je me suis ainsi dirigé vers une mécanique de roue d’action modifiable et améliorable lors de la partie.

La nouvelle mécanique, le « wheel-building », beaucoup plus originale et conservant la dynamique du jeu originel remporta leur approbation et déboucha sur la signature du jeu. Je ne peux pas pointer d’inspiration évidente m’ayant conduit à cette nouvelle mécanique, c’est selon moi une évolution progressive de la mécanique originelle qui au fil des modifications tendait vers un deck-building de plus en plus épuré et minimaliste.

En 6-7 ans, entre le proto sorti en 2015, la sortie avortée chez Ystari en 2017 puis la sortie officielle chez Super Meeple fin 2021, par quelles étapes de modifications est-ce que Virtù est passé ?

Après l’élaboration de la version « wheel-building » en 2015, le jeu a connu une période d’hibernation à la fois dans l’attente du début du travail d’édition chez Ystari et à la suite du développement de mon côté de 2 autres jeux. Cette mise de côté a permis je pense au jeu de maturé dans mon esprit et favorisé l’émergence d’idées nouvelles lorsque Super Meeple ressuscite le projet.

La première modification importante est l’apparition de meeple « agents » remplaçant une mécanique précédemment centrée sur des seules cartes. Sur leur demande j’élargis aussi le nombre de joueurs possible de 2 à 5 alors que le jeu fonctionnait initialement pour 3 ou 4 joueurs. Les dernières modifications seront l’abandon de la piraterie (peut-être l’objet d’une extension…) et l’apparition des alliances avec les puissances majeures de l’époque.

La règle pour 2 détonne et se démarque du jeu « normal ». Comment est-ce que ce mode a été développé ?

Un mode de jeu 2 joueurs était une demande forte de Super Meeple comme d’Ystari. J’ai voulu cependant proposer une véritable expérience de jeu en « duel », différente de celle à plus de 2 joueurs.

Fondamentalement un jeu à 2 joueurs ne répond pas aux mêmes contraintes et dynamiques qu’un jeu à plus de 2 joueurs. Mon idée fût de proposer un mode plus proche des wargames modernes en conservant la presque totalité des règles classiques mais en centrant le jeu sur une campagne militaire.

J’ai pris comme cadre la première guerre d’Italie opposant Charles VIII au Roi de Naples afin de donner un cadre historique fort. La nouveauté, par rapport au mode de jeu à plus de 2 joueurs, est la possibilité d’influencer les autres cités majeures de la péninsule, pour s’en faire des alliés ou ralentir la progression de son adversaire. Je pense que le mode 2 joueurs de Virtù propose une véritable expérience de jeu nouvelle sans être totalement différente du mode « classique » et j’espère qu’elle plaira à ceux qui préfère les affrontement « en duel ».

En pleine pandémie, et avec de plus en plus de jeux qui proposent une variante pour y jouer en solo, pensez- vous que cela serait possible de jouer seul à Virtù ? En mode campagne, avec un Automa par exemple ?

Pour l’instant Virtù de dispose pas de mode « solo » même s’il est en projet d’en proposer peut-être un jour (lors d’une possible extension). Pourquoi pas aussi un mode campagne, le cadre historique s’y prêterait admirablement. Attendant de voir l’accueil du jeu et son avenir.

Maintenant que Virtù est enfin sorti, comment vous sentez-vous ? Quels sont vos prochains projets ?

Je me sens satisfait de l’aboutissement d’un projet qui a connu une histoire pleine de rebondissements et de vicissitudes. J’espère que Virtù sera bien accueilli et trouvera son public car ce n’est pas un jeu « mainstream » et habituel dans la production actuelle. C’est un jeu expert très asymétrique avec un vraie courbe d’apprentissage. Son côté opposition pourra aussi dérouter mais cette interaction constante entre les joueurs est voulue par la mécanique, par le contexte historique et rend la sensation de jeu très dépendante de votre façon de jouer ainsi que de celle des autres joueurs autour de la table. J’ai en tout cas pris beaucoup de plaisir à le créer, le développer et le faire découvrir autour de moi.

Pour ce qui est de mes autres projets, il y a Compagnies des Indes, un jeu de développement, de gestion et de commerce avec une composante boursière ayant pour cadre l’expansion des échanges maritimes entre l’Europe et les Indes du XVII° au XIX° siècles. Primé à PEL en 2017, le jeu est signé chez Atalia depuis l’an passé et son développement a commencé sous le nom de East India Compagnies, j’en espère une sortie fin 2022 ou en 2023.

Il y a enfin Singularity, primé à Lacanau en jeu et à PEL en 2019 sous le nom de Panthalassa mais re thématisé depuis. C’est un jeu ou des IA tentent de s’émanciper autour avec pour moteur de jeu un awalé individuel, dynamique et interactif. C’est aussi un jeu expert, on ne se refait pas…, avec lequel j’ai quelques pistes mais qui n’est pas signé pour le moment.

Merci Pascal pour toutes vos réponses.


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