Les formats express. Pure coïncidence ou véritable tendance qui se développe aujourd’hui sur le marché du jeu de société?

Temps de lecture: 4 minutes

Pas plus tard qu’hier, vendredi 10 août 2018, nous vous présentions la critique complète des Aventuriers du Rail New York sortie il y a quelques semaines à peine. Une version ultra-courte, ultra-light du « gros » jeu de plateau avec des parties pliées en 10-15 minutes

Et pas plus tard qu’hier aussi est sorti Les Aventuriers du Rail Express. La carte Europe, pour des parties plus courtes que la version de base ordinaire, 30 minutes contre 60

Et, comble des coïncidences des hasards des calendriers, en plus de ces deux versions allégées des Aventuriers du Rail, une autre adaptation est aussi sortie ce vendredi 10 août, Patchwork Express

Patchwork, ça vous dit quelque chose? C’est cette excellentissime jeu à deux sorti il y a quatre ans et dans lequel les joueurs et joueuses doivent tenter de couvrir au mieux leur plateau au moyen de pièces à la Tetris / puzzle. Gros carton

Patchwork Express est donc sorti en VO chez Lookout (bientôt la VF chez Funforge?) ce vendredi

Un titre, un format étrange et surprenant puisque le jeu de base n’était déjà pas bien long et compliqué. La version Express slash allégée est encore plus courte, une moitié de temps annoncée, et encore plus facile, si c’est possible

Ou aussi, sorti il y a quelques mois, Santo Tomas d’Aquino, le scénario d’intro, de découverte, le prologue des Frères de la Côte pour Time Stories. Une aventure résolue en moins d’une heure

Alors, que plusieurs titres « express » allégés sortent à quelques semaines, jours d’intervalle, pure coïncidence ou véritable tendance qui se développe dans les jeux de société?

Des formats Express. Du neuf, vraiment?

Des formats allégés, express, il y en a « toujours » eu:

Mr Jack – Mr Jack Pocket de Bruno Cathala / Ludovic Maublanc. Puerto Rico – San Juan d’Andreas Seyfarth, Les Châteaux de Bourgogne, la version et sa version dés de Stefan Feld, Agricola et Agricola Terres d’Elevage d’Uwe Rosenberg, Caylus, plateau (et au passage: youpie, bientôt une reboot chez Space Cowboys:

et Caylus cartes de William Attia

On pourrait continuer comme ça tout le weekend

Sauf que

Dans tous ces titres cités, il s’agit d’une adaptation du jeu de plateau en une version bien différente. Des formats plus courts, souvent avec moins de joueurs et joueuses. Et surtout, des adaptations light au matériel moindre, souvent avec des cartes ou dés

Peut-on alors parler de véritables versions Express, comme celles qui apparaissent ces jours pratiquement en simultané?

Pas vraiment, parce que ces trois versions reprennent tout le même matériel en apportant quelques mineures modifications: moins de wagons / taxis dans Les Aventuriers du Rail, des pièces moins alambiquées pour Patchwork

Des versions Express? Et pourquoi donc?

Pourquoi sortir des versions Express? Surtout de jeux déjà grand public et déjà plutôt faciles? Car on ne parle pas ici de « gros » jeux en version allégée, mais de jeux familiaux rendus encore plus familiaux

Trois pistes d’explication possibles:

Démocratisation

Les formats Express ne vont pas toucher le même public. Des parties plus courtes, plus faciles

Ces versions vont surtout s’adresser à des plus jeunes, à un nouveau public, plus néophyte, moins prêt et préparé à se lancer dans une partie de 45-60 minutes. Ces versions Express ont l’avantage de pouvoir lancer une petite-micro-nano partie sur un coin de table

Et ils présentent également l’avantage de coûter peu, moins cher que le jeu de base, donc une dépense plus facile à effectuer

Mais aussi, ils proposent un avant-goût, une mignardise du jeu original. Vous avez joué à la version Express, vous en connaissez les règles, vous pouvez maintenant craquer pour la version « normale » i.e. plus chère

Relance

Ces trois titres ne sont pas tous neufs non plus. La carte Europe des Aventuriers du Rail est sortie en 2006, et Patchwork en 2014. Ces toutes nouvelles versions Express permettent de rebooter le jeu

Une piste d’explication peu solide, puisque dans les deux cas, les deux jeux ont continué « d’exister »

Depuis sa sortie en 2004, le jeu Les Aventuriers du Rail n’a jamais quitté le marché en continuant d’inonder le marché de palettes d’extensions et de nouvelles cartes, ad nauseam

Pour Patchwork, c’est pareil. Depuis sa sortie en 2014, l’auteur a sorti chaque année des déclinaisons: A la Gloire d’Odin en 2015, qui reprend la même mécanique de puzzle, Cottage Garden en 2016, Indian Summer en 2017, et Spring Meadow cette année en 2018

Société

Quels images est-ce que ces versions Express renvoient-elles de nous, de notre société actuelle? Ne représentent-elles pas des épiphénomènes de notre société ultra-connectée, impatiente, mais aussi, et surtout, ultra-pressée, du tout tout de suite? La communication, les achats online. La Fast Society. Et attendez la 5G dans quelques mois…

Surtout qu’avec autant de jeux qui sortent sur le marché, plus que jamais, il faut réussir aujourd’hui à capter, captiver le public. De plus en plus vite. Ces versions Express présentent l’avantage de proposer des parties ultra-courtes, ultra-simples. Avec tellement de jeux disponibles, il y en n’a jamais eu autant dans l’histoire, serions-nous devenus une génération du zapping ludique? Du « jeu-next », vite joué, vite oublié

Après les jeux « kleenex » qu’on a vu débouler sur le marché depuis quelques années, entre Legacy et Unlock (dont Unlock 4, pas le meilleur sorti il y a à peine quelques jours), verra-t-on de plus en plus de version Express, light?

Alors, bientôt un Colt Express Express? Un 7 Wonders Light? Un Scythe Junior? Un Quickie Twilight Imperium?

Oh wait!

Pour Scythe, c’est bientôt le cas, avec une version kidz allégée:

Les formats Express, vous adhérez? Faut-il tout alléger pour mieux démocratiser?

16 Comments

  1. Que voulez vous nous sommes dans une génération de picorage et de survol lié à la surabondance, il n’y avait pas de raison que le JdS soit épargné.

    Toutefois je pense que c’est aussi un business, les petits jeux ca beaucoup d’avantage pour les éditeurs : c’est moins long a développer car simpliste et peu profond, c’est moins cher a produire car moins de matos, et cela entraîne moins de risque si ca ne se vend pas.

    Ma crainte c’est que cela va encore ajouter de la surabondance là où il y en a déjà, avec potentiellement beaucoup de jeux bancals, inintéressants et mal fichus.

    1. Simplifier un jeu où quoi que ce soit est tout sauf simpliste. C’est même du grand art. Faire un jeu complexe, avec 20 pages de règles, ça s’est facile!

      1. Un peu simpliste comme réflexion. Autant inventer un jeu simple mais profond et amusant c’est effectivement compliqué. Pour revenir sur patchwork, le jeu de base était déjà relativement simple et il est très bon. Mais sa version express me parait très simple à faire, il suffit de réduire la taille et le nombre de pièce.
        A l’opposer, faire des jeux comme Through the Ages ou Scythe bien équilibré, me parait tout sauf facile.

  2. Mignardise, c’est comme cela que je perçois cette nouvelle ruse de sioux pour faire des sous. Que cela draine encore un autre public vers le loisir, pourquoi pas, mais le pourcentage de celles et ceux qui vont ensuite prendre le temps de faire un 60mn ne sera sûrement pas fou, je n’en vois pas beaucoup de ces nouveaux ludovores qui utilisent les passerelles déjà existantes. Mais comme pour les legacy, ou toute autre catégorie, il peut y avoir un peu de profondeur et beaucoup de plaisir ludique – je n’en achète pas, mais je joue à Gloomhaven, et c’est plaisant – donc je fais confiance aux camarades auteurs pour nous pondre des trucs sympas dans ce format, même si cela ne peut pas satisfaire mon appétit ludophage.

  3. Il s’agit probablement d’une mode inquiétante dans l’image qu’elle donne en effet de notre société, mais elle n’a rien d’étonnant, quand les jeux cherchent de plus en plus à paraître abordables, familiaux, accessibles. Une grosse boîte de jeu n’a jamais impliqué par sa seule taille une difficulté experte, mais la grosseur peut effrayer, faire redouter même à tort une complexité, et donc rebuter ceux qui cherchent un aimable loisir, un plaisir immédiat, et idéalement pas trop cher. En rétrécissant le matériel, le livret de règles et le prix, l’éditeur se positionne sur un autre marché, celui du tout-venant plutôt que celui des amateurs/passionnés, il cherche le hit (quitte à ce que ce hit puisse financer une future grosse boîte à l’audience plus limitée), et n’a sans doute pas tort. Je suis intrigué par la démarche de Lookout, mais je pense que Les Aventuriers du Rail NY a toutes les chances de se vendre comme des petits pains…
    Autre cas de figure intéressant (il était évidemment impossible de tous les lister dans l’article), celui d’Amun-Re, devenu un jeu de cartes pour remplacer la boîte plus massive dont l’édition n’est plus prévue. Les mécaniques sont transposées plutôt que vraiment simplifiées, le jeu parait plus démocratique et est nécessairement plus aisé à mettre en place et maîtriser, sans sacrifice de son intégrité ludique, une idée habile pour un éditeur qui s’aperçoit que la restriction aux grosses boîtes n’est plus une stratégie aussi porteuse (ce n’est pas pour rien qu’il localise d’ailleurs aussi les Deckscape).

    1. Il n’y a aucune volonté de la part de cet éditeur de délaisser les grosses boites au profit des petites, bien au contraire même. Amun-Re le jeu de cartes a été choisi car le jeu nous a beaucoup plu, Knizia ayant réussi à garder l’essence du jeu de base mais avec une mécanique innovante et très intéressante. Les 5 prochains jeux qu’on sort (2 cette année et 3 l’an prochain) sont 5 « gros jeux » et ils n’ont rien d’express ni de light. Nous n’avons à date aucun jeu dans un format plus léger de planifie mais ça ne veut pas dire que nous n’en referons pas. Nous voulons continuer à faire de la réédition et de l’édition de jeux plutôt gamers et ne pas nécessairement s’inscrire dans cette tendance massive et écrasante du « 2 à 4 joueurs 45 mn » qui va peut-être maintenant comme le note Gus s’accompagner d’une version « 2 à 4 joueurs 20 mn ». Il y a suffisamment de monde sur ce créneau et nous pensons qu’il y a néanmoins encore beaucoup de joueurs comme nous qui aiment s’installer autour d’un jeu pour y passer 2 heures.

      1. « cette tendance massive et écrasante du « 2 à 4 joueurs 45 mn » »

        C’est exactement ça Charles-Amir, bien vu! Le format-type chéri par les éditeurs de tous bords, de toute nationalité, à quelques exceptions près (les Ricains, pour ne citer qu’eux, qui préfèrent les gros calibres. Je parle de jeux, hein)

        Merci pour ton intervention et longue vie à Super Meeple!!!

      2. Merci pour cette réponse, qui souligne le peu de clarté de mon message, puisque je ne pensais avoir même sous-entendu que Super Meeple abandonnait les grosses boîtes au profit des petites !
        Je souhaitais simplement aborder l’exemple particulier d’Amun-Re le jeu de cartes, qui est bien un remplacement d’une grosse boîte par une petite, et qui s’ajoute à la localisation des Deckscape pour montrer l’ouverture de cet éditeur à de nouveaux modèles économiques – ce qui n’implique pas du tout que le nouveau modèle économique supplante l’ancien, je trouvais seulement révélateur, par rapport au sujet de l’article, qu’un éditeur réputé pour la taille de ses boîtes (pour le dire grossièrement) ait commencé récemment à publier également de « petits jeux » parallèlement à la poursuite de son activité traditionnelle.
        Pardon encore de m’être si mal fait comprendre, d’autant que je trouve ces démarches passionnantes, surtout de la part d’un éditeur largement assez digne de confiance pour que l’on se doute que son intérêt pour de nouveaux formats ne résulte pas d’un simple opportunisme économique !

  4. Le seul vrai problème à mon avis, c’est celui de l’habituation du public aux petits jeux. Combien franchiront vraiment le pas entre une version light/express/blitz et la version « normale » du jeu qui semblera une version « maxi » ? Et dans un marché inondé par des petits jeux, même intègres et de qualité, le grand public aura-t-il la même facilité à se tourner vers les grosses boîtes sans se les figurer comme des gouffres financiers, encombrants et forcément incompréhensibles (sans quoi ils seraient aussi petits que les jeux « normaux ») ? La peur d’un déplacement de la norme qui nuirait aux  » vrais jeux » est naturellement un marronnier, cyclique et réducteur, mais il est bon de se poser la question, et que des articles comme celui-là interrogent sur ce qui devient réellement une mode (un Patchwork express, franchement…) propre à altérer le marché et les habitudes de consommation.

  5. Perso j’ai les Aventuriers du rails et deux extensions et j’ai les Aventuriers du rail mon premier voyage.. j’ai pourtant acheté Les aventuriers du rails NY et j’en suis très satisfait ! Voici mes motivations :

    – pour mon enfant de 6 ans c’est une passerelle avant la version ‘normale’ du jeu
    – le jeu est beaucoup plus transportable ; je ne serais jamais parti en vacances avec la grosse boîte
    – je remarque que la version grosse boîte ne sort plus ces derniers temps : les parties sont longues par rapport à l’intérêt du jeu (Agravé par le syndrome : je collectionne les cartes pour poser tous mes trains d’un coup qui rend le jeu très … chiant)

    Après achat mes impressions :
    – les parties sont courtes ce qui me permet de caler une petite partie avant qu’elle aille au lit
    – je trouve que le challenge du jeu est la : le jeu n’est pas plus simple juste plus concentré et plus nerveux
    – aujourd’hui je pense que le jeu classique ne resssortira plus car il sera jugé trop long/mou

    Par contre avec la version express il faudrait faire attention de ne pas noyer le joueur : ça va finir par être difficile d’en sy retrouver sous tous les titres ‘aventuriers du rail’…

  6. C’est dans la tendance. Tant que les jeux de 2h ne disparaissent pas, ça me va, je n’ai aucun jeu express et n’en aurait aucun avant longtemps.
    Ca perd de la profondeur, et ça ne produit generalement qu’une version dégradée.

    1. @ Fabien

      Comme je disais, concernant LADR ça ne me semble pas être le cas… Et de tout façon le but n’est pas le même (quand tu as 20 min. tu vas pas sortir un gros jeu).

  7. Sujet diablement passionnant !! Merci Gus !
    quelques réflexions au passage :
    la société s’accélère sans cesse (fuite en avant ??? c’est un autre débat) et les jeux express / rapides répondent à la partie du public qui feraient bien une partie mais qui n’a pas trop le temps …
    Les jeux express ou simplifiés (sans que l’un et l’autre ne soient forcément liés), je les perçois comme des passerelles familiales ou pour néophytes … un petit jeu rapide permettra au débutant de jouer sans « perdre son temps » et si le gameplay ou les mécaniques lui plaisent, il passera plus facilement à l’étage du dessus …
    J’apprécie ces jeux simples / express comme j’apprécie les jeu plus long où il faut mettre en place une stratégie avec 2 / 3 étages … j’ai la chance de jouer en famille (enfants 9/7 ans) entre amis néophytes et gros gamers … et je ne sors pas les mêmes jeux avec tous, pourtant ils ont tous leur place et le principe du jeu de société c’est quand même de passer un bon moment avec des gens : je suis donc dans une démarche « peu importe le flacon tant qu’on a l’ivresse » !
    Enfin, je ne suis pas fan des rééditions / nouvelles versions / extensions / bref ressorties de toutes sortes d’un jeu ; souvent je trouve que ça dénature le plaisir initial !
    bonne nuit à tous, une nuit ludique sur des prototypes , c’est fatigant !!

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