L’émotion, ce qui manque cruellement aux jeux de société aujourd’hui

Experience, Flickr, CC, by Alan
Experience, Flickr, CC, by Alan

Avant de découvrir les jeux de société modernes je pratiquais le jeu de rôle. A haute dose. Encore aujourd’hui, ce qui me passionne avec le jeu de rôle c’est son aspect immersif. Les aventures que l’on vit. Les moments extraordinaires, puissants, magiques. Riches en émotions. Et c’est cruellement ce qui manque aujourd’hui aux jeux de société modernes.

Prenez toute la production ludique de 2014. Plus de 2’000 titres. Lequel vous aura véritablement marqué? Au point de le sortir fréquemment? Au point d’y penser entre chaque session? Si vous dites une poignée, vous êtes chanceux. Attention, je ne dis pas que la totalité des jeux sortis était mauvaise. 2014 était une bonne année. Beaucoup de jeux étaient bons. Mais peu ont laissé une marque profonde. S’il ne se réinvente pas, le marché du jeu de société risque d’être à bout de souffle dans 2-3 ans. Et ceci, pour trois grandes raisons:

1. La grande majorité des jeux sont polaires

Ouvrez une boîte de jeu. Des cubes. Des pions. Des cartes. Puis lisez la règle. Avec un matériel sommaire les jeux de société actuels essaient de plonger les joueurs dans une péripétie grandiose. Construisez une ville. Découvrez un continent. Gérez un port. Ce genre des choses.

Pas facile d’y arriver avec 2-3 bouts de carton. Même si les illustrations sont souvent somptueuses. Peu de jeux parviennent à plonger les joueurs dans une réelle aventure. La plupart se contentent de proposer des enchaînements de mécaniques. Mécaniques souvent froides et alambiquées, sans aucune cohérence avec le thème principal.

On joue, on a du plaisir. Mais ce plaisir est souvent lié au Hard Fun. Etre capable de maîtriser des règles et mécaniques complexes. Ou Simple Fun, pour des jeux légers. Et peut-être un peu vite oubliés.

2. La totalité des jeux sont réchauffés

Disons les choses franchement. Très peu de jeux sont aujourd’hui originaux, innovants. Prenez les jeux les plus primés de 2014. Five Tribes et Istanbul reprennent l’Awalé. Camel Up, les jeux de course. Colt Express, un jeu de programmation. Splendor, on achète des cartes, tout simplement. Quel jeu sorti en 2014 ou en 2015 a proposé une véritable innovation? Une mécanique incroyable, fraîche et décoiffante? Très peu. Voire aucun. C’est le syndrome des épaules des géants.

Cela ne veut pas dire que ces jeux sont mauvais, bien au contraire. Juste qu’ils ne proposent pas d’expérience franchement originale. Difficile de ne pas passer sa partie à comparer, ou préférer, d’autres jeux.

3. Le bonheur est dans le pré

2’000 jeux en 2014. Certainement plus en 2015. Impossible de jouer à tout. Impossible d’acheter tout. La fenêtre de tir commercial d’un jeu est inversement proportionnelle au nombre de sorties. Pour les éditeurs, la concurrence devient de plus en plus féroce. Certains fusionnent à coups de rachats pour grossir. D’autres arrêtent. Mais étrangement, ces dernières années on a rarement vu autant de nouveaux éditeurs se lancer dans la course. C’est l’effet Kickstarter. Jeux en préco. Trésorerie acquise avant le lancement de la prod. Risques réduits. Tout bénéf pour sortir un jeu.

Et le joueur, dans tout ça? Dans tout ce déluge de sorties incessantes? A quelle fréquence vous baladez-vous chez nos amis de TT, de LuX, de JdJ, les trois loco d’info ludiques? Quels éditeurs suivez-vous sur les réseaux sociaux? Toute cette com donne le tournis. Tellement de jeux ont l’air tellement bien. Comment trier?

Quand j’entends parler d’un nouveau jeu, j’ai une petite diode qui s’illumine dans mon cerveau. Je veux! Il me le faut. Absolument. Immédiatement. Ce nouveau jeu devient mon « precious ». Sans lui, ma vie ne vaut rien. Ou presque. C’est tragique. L’effet de la dopamine, sans doute. Finalement, c’est un peu le poème de Paul Fort, le Bonheur. On le cherche toujours ailleurs. Never Enough, comme le chantaient les Cure en 1993. La conso à l’excès.

Alors, que faire? Ne plus jouer? Passer à autre chose? Non, surtout pas. Ce qui manque aujourd’hui aux jeux de société, et ce qui pourrait changer ces prochaines années, c’est l’expérience vécue.

Consommez de l’expérience, pas du matériel

Acheter un jeu? Acheter du matériel. La science l’a prouvé, nous sommes beaucoup plus heureux en consommant des expériences. Le matériel ne nous rend pas heureux.

Ce qui contribue à notre bonheur, ce sont les souvenirs. Les expériences. Les aventures. Les émotions. Même mauvaises, elles nous renvoient à notre humanité. La vie est courte, YOLO, tout ça. Le matériel ne va jamais la prolonger. Les expériences, les aventures, non plus, me direz-vous. Mais nos vies en deviendront exceptionnelles. Passionnantes. Alors à choisir…

Finalement, quels sont les jeux qui vous ont marqué? Ceux qui offraient une mécanique particulière? Ou ceux qui vous transportaient? Qui vous faisaient vibrer? Rêver?

Quand je regarde dans le rétroviseur ludique je vois tant de jeux certes bons mais tellement froids. Sans implication émotionnelle. Sans âme. Sans souffle.

Non, il n’est pas facile de faire un jeu équilibré, qui tourne, avec un thème original. Mais il est encore plus difficile d’offrir une véritable expérience. Quels sont les jeux récents qui m’ont fait vibrer, qui m’ont transporté? Dead of Winter, chez Filosofia, le meilleur jeu de plateau de zombies. Tout simplement. Tous les autres n’ont plus qu’à se rhabiller. Un jeu qui questionne notre humanité. Comme le fait The Walking Dead.

Ou Colt Express, également. Pour vivre une aventure. Folle. Passionnante, Surprenante. Trépidante. On s’y croirait.

L’émotion, c’est ce que nous recherchons. Au cinéma. Dans la littérature. Dans les séries. Dans les jeux de rôle. Si le marché du jeu de société ne veut pas s’essouffler, il est temps qu’il se tourne vers l’émotion. Et plus la mécanique. Les auteurs de jeux devraient d’abord réfléchir en terme d’émotions suscitées. Puis aux règles.

Et vous, quels sont les jeux qui vous ont profondément marqué? Et pourquoi?

15 Comments

  1. Je ne peux que te rejoindre sur ces différents points! Les jeux qui m’ont marqués, ceux qui m’ont amenés de belles émotions, sont ceux où l’interaction est forte. Sans être exhaustif je citerais: Dead of Winter, Fief, Rencontre Cosmique, Gearworld, Chinatown, Robinson Crusoe, Space Alert, Intrige, Resistance, ou encore New York Kings.

    A noter qu’avec ce genre de jeux, perdre procure bien souvent plus d’émotions positives qu’en gagnant à un jeu plus calculatoire, « polaires » comme tu dis.

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    1. Merci Seb. Mais je ne suis absolument pas d’accord avec cette classification, très très grossière. Et simpliste. Et générale.

      Ameritrash VS Eurotrash. Le thème avant tout VS la mécanique. Même dans les années 90 cette classification était déjà dépassée.

      Elle veut dire quoi? Que les jeux « à l’américaine présentent des thèmes forts et des mécaniques NAC, et vice versa pour les jeux « à l’européenne »? C’est un peu le coup de l’astrologie tout ça. Le besoin, humain, de classifier. De catégoriser. De ranger. Pour mieux comprendre. On a de la peine à faire face au chaos et à l’inconnu. Cette dichotomie est bien trop facile. Désuète. Dépassée avant même qu’elle ne soit lancée.

      Mais gratte un peu, et tu verras que des ameritrash sont froids, et vice versa. Je cite Colt Express, la preuve. Et ce n’est de loin pas un jeu américain (même si le thème…).

      Mais il est vrai que de nombreux jeux utilisent des cubes ou un matériel froid qui laisse très peu de place aux émotions.

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  2. Article très juste. C’est exactement ce que je ressens. Il manque de l’émotion dans de très nombreux jeux. On se croirait en entreprise ou chez un expert comptable. Tous ces jeux à l’allemande / mécaniques (me) laissent froid !!! Un peu de coeur, mesdames et messieurs les auteurs !

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  3. Très bon papier.

    Je plussoie. Cela est dû entre autre au marketing outrancier qui prend pied depuis quelques temps dans notre monde ludique. Société de consommation ….

    Dernière émotion ludique : historia (si si 🙂 ) par sa mécanique autour des cartes et cette fameuse grille et keyflower de par son interaction plus que présente.

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    1. De l’émotion avec Keyflower ?! Simplement dans le mécanisme d’enchères alors, parce que personnellement, construire un village et transporter des matières premières, ça ne m’émeut pas vraiment. Tous les goûts sont dans la nature.
      C’est presque un autre débat : où chaque joueur trouve-t-il son plaisir, son émotion dans les jeux qu’il aime ?

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  4. Je viens du milieu du JDR et du jeu de figurines (non compétitifs). Deux milieux dans lequel la mise en place d’une histoire représente un attachement et donc une émotion vis à vis de ce qu’il se passe sur et autour de la table.

    Mes 1ers émois Platoistik furent avec les Chevaliers de la Table Ronde. Depuis, le vernis s’est un écaillé pour laisser paraître la mécanique du jeu. S’il y a toujours une certaine tension autour de la table, l’émotion n’est plus vraiment de la partie.

    Je joue régulièrement et mes goûts sont éclectiques mais généralement, il manque toujours ce petit supplément d’âme.

    J’ai tout de même eu une petite claque ludique avec Star Wars X Wing. Des règles simples mais une immersion de tous les instants. Les figurines ? De très grande qualité, absolument inutile pour jouer mais tellement immersif … tenter une manœuvre risquée pour s’échouer lamentablement sur un astéroïde (ça passait, c’était beau), défier les lois de probabilité et sortir un jet de défense salvateur. Bluffer, deviner, anticiper les choix de son (ses) adversaire(s) avec parfois un insolent succès … et se raconter des histoires.

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  5. L’émotion n’est pas fonction du jeu, mais des joueurs. Certains jeux stimulent de façon intéressante l’imagination et provoquent des réactions, mais ça ne m’empêche pas perso d’avoir eu mes meilleurs moments sur les jeux suivants :

    Galaxy Trucker et son masochisme décérébré
    Ghost Stories et sa tension constante à chaque partie
    Tigre & Euphrate et ses coups de putes absolument terribles
    Keyflower et son intéraction géniale qui provoque des réactions
    K2 et son accroche à la montagne
    The resistance une séance de jeu vraiment difficile et exigeante

    Très récemment Dead of Winter et Zombie 15.

    Historia m’a fort emballé à demi partie, puis c’est retombé j’avoue…
    Robinson lui aussi m’a chauffé à blanc lors de la première partie, mais la seconde a été un peu plate et mécanique finalement… Dommage

    Sur la longue, c’est Pandémie le terrible qui prend des émotions incroyables. C’est dur, c’est beau et la coopération est comme a Ghost a son paroxisme !

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  6. C’est très personnel comme réflexion, tu prends Colt express, moi j’ai trouvé ça chaotique bordélique, la sauce n’a pas pris. et j’ai pas eu franchement d’émotion a l’inverse un Lords of xidit froid, certains tours ont une tension stressante et prenante. Tu trouves Fives Tribes très calculatoire et souffrant du syndrome Paralysis analysis, en ce qui me concerne une partie de Elysium a 4 c’est l’horreur,:
    -bon écoute en attendant que tu joues je vais me chercher un verre ça marche ?
    – bon joueur suivant ?, mince oh bah j’ai le temps de faire la vaisselle.

    Je crois que cette question est directement corrélée a tes attentes persos, Alchimistes nous a donné de grandes émotions, on est pleinement rentré dans le jeu, avec un petit coté role playing Starfighter aussi même si juste testé, nous a scotché.

    Quand tu réfléchis un 7 wonders n’a guère d’émotions et pourtant c’est un très bon jeu. Casting avec son délit de sale gueule et c’est la grosse marade, alors qu’il na pas inventé la roue.

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  7. oui,
    pour ma part , j’ai fait la démarche inverse à Gus,
    j’ai découvert le jeu de société moderne depuis 3 ans en jouant à presque tout ce qui est sorti,
    puis j’ai cherché de l’immersion et j’ai abordé le JEU DE ROLE et là , c’est inconcevablement terriblement immersif
    MAIS
    ça demande du boulot !!!!!

    mes coups préférences pour l’immersion : ULTIMATE WARRIOZ
    avec mes gosses , ont est vraiment dans l’arène

    THE ISLAND, je perçois déja les requins qui vont me bouffer !!!!

    SUMMONER WARS: mes zombies ont niqués les elfes de la jungle de mon fils : on s’y croyais ( c’est pas toutes les parties)

    je rajoute pour l’immersion: KING OG TOKYO, TAKENOKO

    Les gros jeux de gestion sont peu immersif , ont se retrouve facilement à faire des calculs et des probabilités, mais j’aime aussi!!!

    christ roll the dice

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  8. J’adhère en bonne partie à cet article. L’émotion c’est le moteur de nos envies et de nos souvenirs. Et c’est vrai que c’est l’une des choses que je recherche quand je joue.
    Mais, il faut quand même nuancer le sempiternel « c’était mieux avant » qu’on pourrait sortir très facilement ici.
    D’une part, je crois fort à l’accoutumance dans les j2s, il est toujours plus difficile de retrouver l’âme de nos premières claques ludiques. Et c’est normal, enfin je crois. La découverte d’un nouvel univers fait pour beaucoup, mais même pour un joueur kleenex comme moi, à chaque nouveau jeu on retrouve tel ou tel mécanisme qui rappelle un ancien et l’émotion est un tout petit peu moins forte et ainsi de suite.
    Mais il y a des choses qui peuvent nous réveiller 🙂

    l’excellence : J’ai adoré par exemple un Russian Railroads qui m’avait laissé une sensation géniale alors qu’il n’y avait rien de bien neuf, mais l’ensemble était tellement réussi que ce n’était pas dérangeant ! (enfin pour moi bien sûr)
    L’originalité : Regardons un jeu comme Tzolk’in qui est au final un jeu de pose d’ouvriers, d’achat de bâtiment, rien d’extra-ordinaire, mais le concept de la roue a amené une sensation différente et un plaisir à l’avenant.

    Et il y a bien d’autres comme l’univers, l’auteur, la mécanique, etc…

    Qu’en est-il du matos ? Je dirais qu’il viendra appuyer un univers (j’ai en mémoire le petit meeple indien de Lewis et Clark, tout con mais tellement personnalisant !) mais qu’il n’apportera rien tout seul.

    Alors c’est vrai qu’on voit apparaître une certaine forme de jeux qui sont plus populaires. Des jeux formatés pour le plus grand nombre qui raviront ceux qui arrivent mais laisseront un peu froid les addicts. Je trouve que Space Cowboys s’inscrit typiquement dans cette mouvance par exemple. De bons jeux, bien fait, bien édité, mais qui ne vont pas chercher ou amener les joueurs dans leur univers. C’est l’équivalent au j2s de la musique pop. Bien sûr ce n’est que mon avis (patapé !).

    Personnelement, je n’aime pas trop les ameritrash et j’ai eu bien plus d’émotion avec des eurotrashs ! C’est affaire de goût comme tout ^^

    Mais à noter que l’ambiance autour de la table, la journée qu’on a passé, notre fatigue, etc.. Tout ça participe également beaucoup à l’émotion ^_^

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  9. Très intéressant article, c’est aussi un aspect du JdS sur lequel je me questionne depuis un moment (le jeu étant, j’en suis persuadé, un potentiel très bon support d’émotion et d’expérience ; un vaste domaine qui reste en grande partie à défricher).

    Bien sur, je me suis presque toujours passionné pour les parties que je jouais, quel que soit le jeu, mais quelques-uns m’ont particulièrement « impliqués », au-delà du simple côté grisant d’enchaînement judicieux de coups ou de sentiment de victoire proche. J’ai de très bon souvenirs avec Robinson Crusoé, et avec Battlestar Galactica – même si j’ai peu joué à ce dernier – d’autres me reviendraient peut-être en tête si je creusait plus ma mémoire.

    J’ai d’ailleurs l’impression que la coopération est un bon vecteur d’émotion dans le JdS. Tous dirigés vers le même but, avec peu ou prou les mêmes moyens, face aux mêmes obstacles ; peut-être que tout cela décuple notre ressenti. Sans être l’ingrédient magique, je pense que c’est un élément important.

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  10. Lors de mes débuts dans les jeux modernes il y a environ 10 ans, je me souviens de Eurorails qui m’a vraiement procurer des émotions, et encore aujourd’hui je dirais qu’il est dans mon top 10 émotion et enplus qu’il est maintenant éditer en couleur.

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