Critique de jeu : Madeira

extraComme les grands esprits se rencontrent, nos amis belges de chez Ludigaume viennent juste de sortir l’aide de jeu. Yeeeeah. C’est ici que ça se trouve.

Voici la critique de jeu de Madeira, écrite par Juju.

Juju

presentationMadeira: Pearl of the Atlantic (Madeira) est sorti en fin d’année 2013, créé par Nuno Bizzaro [sic] Sentieiro et Paulo Soledade, et édité par What’s Your Game? (Vasco da Gama, Vinhos, Asgard, etc.). Il est prévu pour 2 à 4 joueurs, et pour une durée de 60 à 150 minutes selon que l’on est plus ou moins nombreux, plus ou moins rapides et plus ou moins intelligents.
Autant le dire tout de suite, on a affaire à du lourd, avec beaucoup de mécanismes – notamment de la pose d’ouvriers/gestion de dés – et de réflexion. Un jeu à l’allemande de l’Est.

theme
Le thème de Madeira est…Madère, l’archipel portugais. Ou plus précisément son développement après sa colonisation. Nous allons donc aider cet archipel à se développer en ayant recours aux services de notables et de certains bâtiments. Il s’agira de construire des villes, commercer avec l’extérieur et avec les colonies portugaises, récolter ce qu’il y a dans les champs, et obtenir les faveurs des guildes.
Il faut souligner un effort pour rendre le thème crédible. Notamment le fait que certains champs de blé deviennent des champs de canne à sucre au fil de la partie, idem pour certains champs de canne à sucre qui deviennent des vignes. Ce qui correspond à l’évolution historique des cultures sur l’archipel. Plutôt sympa!

materiel
Le matériel est riche et agréable à l’œil. Des pièces en bois, des meeples pascommedanscarcassonne, des bateaux, des dés turquoises et des dés noirs.

Bon, ok, on la fait ici une fois pour toute; et que je n’en entende plus parler par la suite.

Je reprends. Les illustrations sont belles et colorées et l’iconographie se révèle assez claire, voire même intuitive. Petit bémol tout de même pour le plateau qui est passablement chargé d’informations. Que ce soient les zones réservées aux actions à disposition ou les rappels de points de règles, nombreux sont les « encadrés » qui remplissent le plateau. Plateau qui est dès lors très fonctionnel et pas spécialement esthétique, avec les îles de Madère peu mises en avant.

Dans l’ensemble, un beau matériel agréable, mais qui doit se battre avec les éléments liés aux mécanismes du jeu. Et il a un peu tendance à perdre.

« Félicitations, elles sont bien rondes vos miches. » – Jean-Claude Duss, Casual Gamer

mecanique
Euh Gus? Je suis vraiment obligé là? Parce que la mécanique…ou plutôt les mécaniques…

Allez, sortez vos cahiers et prenez des notes. Le plus simple est de décrire sans trop entrer dans les détails un tour de jeu. Cela vous donnera un aperçu des mécanismes en jeu. Comme évoqué plus haut, la mécanique principale est du ressort de la pose d’ouvriers et de la gestion de dés.

Le jeu se déroule en 5 tours. A la fin du 1er, 3e et 5e tour, on va marquer les 80-90% de nos points en remplissant des objectifs que l’on aura reçus au fil de la partie (on en marque aussi un peu en cours de jeu). Chaque tour se compose de 5 phases.
La première phase nous permet de choisir un ensemble de 3 dés (des d6, indiquant des chiffres allant de 1 à 3, répartis équitablement) et un objectif. Ce choix influe aussi sur notre position dans l’ordre du tour et sur la possibilité de réutiliser certaines faveurs de guildes. Une première phase qui nous met face à des dilemmes puisque tel ensemble de dés est lié à tels objectifs, telles guildes et telle place dans l’ordre de jeu. On a les neurones qui chauffent déjà un peu – à moins que ce ne soit votre première partie, auquel cas vous n’avez simplement pas compris ce que vous venez de faire – et on est prêt à faire des actions à la pelle.

MADEIRA-cópia

Pour la deuxième phase, on entre en action. Il va s’agir d’utiliser les dés pour activer les compétences des notables de l’archipel. Comment? Et bien ces notables se promènent au fil des tours et vont se loger dans des bâtiments. Ces bâtiments se trouvent dans trois zones de l’archipel. Un dé « 1 » vous permettra d’activer un personnage se trouvant dans la zone 1, alors qu’un dé « 3 » permet d’activer un personnage se trouvant dans toutes les zones (1, 2 et 3). En posant son dé, on posera aussi un petit marqueur sur le bâtiment qu’occupe le notable. Les actions réalisables sont classiques pour un jeu de ce genre: j’utilise un ouvrier/bateau pour obtenir des ressources qui me seront utiles pour d’autres actions similaires.
On peut aussi utiliser des dés pirates – noirs – qui sont disponibles pour tous les joueurs moyennant un certain coût en ouvrier. On peut aussi changer la valeur d’un dé en dépensant du pain. Comme dans la vraie vie, où l’on peut gérer les problèmes avec du pain. Du coup, le hasard des dés est gérable. Avec du pain.

La troisième phase fait intervenir les bâtiments. On va réaliser les actions permises par les bâtiment sur lesquels on a mis ses marqueurs. Et pour effectuer ces actions, il faut payer une certaine somme d’argent déterminée par la valeur des dés s’y trouvant. Il faut donc gérer intelligemment ses actions et son argent! Si l’on ne veut/peut pas payer, on reçoit des points négatifs.

La quatrième phase est une phase « administrative » où l’on va recevoir quelques bonus et surtout payer des coûts d’entretien: bois pour les bateaux et pain pour les ouvriers. Si l’on n’est pas en mesure de payer ces coûts, on reçoit des points négatifs. Et à la fin de la partie, celui qui a le plus de points négatifs perd 16 points de victoire (le 2e en perd 8, le 3e en perd 4, etc.). Sachant qu’un objectif permet de marquer 15-20 points en moyenne, ça peut faire mal aux fesses. Et il y a une vraie lutte entre les joueurs sur cet aspect.

Et enfin la cinquième phase va nous permettre de marquer des points en fonction des objectifs (au 1er, 3e et 5e tour) ou de faire évoluer les champs (blé devient sucre et sucre devient vin, amen, au 2e et 4e tour).

On joue donc surtout dans les 2e et 3e phases. Les actions sont en général du placement d’ouvrier sur les différentes zones du plateau. Avec un aspect intéressant qui est celui de devoir combiner actions des notables avec actions des bâtiments. Ce qui demande donc beaucoup d’anticipation et de planification.

interaction
L’interaction n’est pas directe, dans la mesure où l’on ne peut pas s’attaquer à un adversaire. Par contre, on passe son temps à se bloquer et à se ruer sur telle ou telle action avant qu’elle ne soit plus disponible. Oui, parce que les actions sont limitées, je ne l’ai pas dit; mais je n’en pouvais plus de cette partie sur les mécanismes, et vous non plus.

public
Casual Gamers: je ne crois pas, le jeu est trop complexe et regorge de trop nombreuses spécificités auxquelles il faut sans cesse penser.
Party Gamers: sérieux?
Hobby Gamers: pourquoi pas? Il faut bien se lancer dans du lourd à un moment ou un autre, et Madeira c’est du lourd, mais tout de même accessible du fait de son nombre limité d’actions. Mais pas vraiment du fait de la multitude de possibilités de marquer des points. Mais quand même accessible en fait. Oh et puis vous voyez ce que je veux dire, non?
Core Gamers: oui. Je l’ai dit et répété, c’est du lourd. Il faut gérer ses ressources au plus près, planifier ses actions à l’avance, parfois même très à l’avance, il y a un mélange de stratégie et de tactique qui plaira aux core gamers, et chaque erreur d’appréciation peut s’avérer fatale. On ressort de la partie lessivé et heureux d’avoir fait des blagues grasses sur certains personnages féminins.

Un Party Gamer invite la jolie boulangère à une partie de Dobble. Clairement ce qu'il pouvait espérer de mieux de la part de ce jeu.
Un Party Gamer invite la jolie boulangère à une partie de Dobble. Clairement ce qu’il pouvait espérer de mieux de la part de ce jeu.

conclusion
Au final, Madeira est un bon gros jeu. On doit bien réfléchir, planifier en tenant compte à la fois des objectifs que l’on se fixe à long terme et des opportunités se présentant sur le moment. Tactique et stratégique! Il se joue bien à deux, mais est nettement plus tendu à 3. Pas testé à 4, mais j’ai bien peur qu’il ne soit trop long dans cette configuration, à moins de jouer avec des joueurs connaissant bien le jeu. A noter qu’à chaque fois que j’ai joué à 3, le vainqueur l’a emporté pour un ou deux points sur un total d’environ 90 points.
Les façons de marquer des points sont variées, et il est donc possible de choisir l’orientation que l’on veut donner à sa stratégie. Les mécanismes finissent par s’imbriquer assez bien et donnent un ensemble cohérent, mais il faut du temps pour l’appréhender.
C’est peut-être là le principal problème du jeu: il faut du temps pour bien l’appréhender. Sachant que s’il est intéressant, il ne réinvente rien en matière de pose d’ouvrier, on peut se demander si l’investissement en temps en vaut la peine. Personnellement, je n’avais pas de gros jeu de pose d’ouvrier, Madeira trouve donc parfaitement sa place dans ma ludothèque. Mais attention à ce qu’il ne fasse pas doublon!

like
Le matériel est sympa et il y a un vrai effort pour rendre le thème présent.
On sait à quoi s’attendre: c’est un gros jeu, présenté comme tel. Pratique de pouvoir identifier le public cible aussi facilement.
Le jeu demande un investissement important pour être maîtrisé. Ça pourrait être un mauvais point, c’est la tendance que de vouloir prendre du plaisir à des jeux que l’on peut appréhender immédiatement, ce qui n’est pas le cas de Madeira.
Le fait de devoir jouer une action avec un notable tout en anticipant ses conséquences lorsqu’il faudra jouer l’action du bâtiment. C’est challenging et intéressant.
La tension au cours des parties: beaucoup de choix à faire.
Les scores finaux sont serrés, les erreurs sont payées cash!
Le suspens lié aux points négatifs, révélés à la fin de la partie et qui déterminent souvent le vainqueur.

paslike
La règle, sans doute la plus mal structurée du monde, avec ses 52 (!) renvois à d’autres pages et autres paragraphes.
Le jeu demande un investissement important pour être maîtrisé. Ça pourrait être un bon point, c’est normal de devoir s’investir pour maîtriser quelque chose.
Peut faire doublon avec un autre gros jeu de pose d’ouvriers; il convient de bien peser le pour et le contre avant d’en faire l’acquisition.

11 réflexions au sujet de « Critique de jeu : Madeira »

  1. Ah contente que tu aies donné ton avis sur Madeira. Merci beaucoup.
    J’adore la pose d’ouvriers et je me demandais s’il pouvait être utile dans ma ludothèque ou non. Quand tu dis qu’il doit pas faire doublon avec d’autres gros jeux de pose d’ouvriers, tu penses auxquels ?

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  2. Un autre gros jeu de pose d’ouvriers pour lequel il faut compter au moins 2 heures de jeux!
    Plus sérieusement, je ne saurais pas donner un titre précis. Peut-être un Uwe Rosenberg, en termes de durée et de prise de tête! Ce sont surtout ces deux critères que j’avais en tête en parlant d’éventuel doublon.
    Je l’ai en tous cas trouvé plus complexe que l’Age de pierre, Caylus ou que Lewis & Clark. Mais j’avoue ne pas connaître les jeux de pose d’ouvrier de manière suffisamment exhaustive pour pouvoir être plus précis!
    Puisque tu aimes la pose d’ouvriers et si l’articulation entre la phase d’activation des notables et celle d’activation des bâtiments t’intéresse, je te conseille d’au moins l’essayer, ça en vaut la peine!

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  3. En jeu de pose d’ouvrier assez développé, il y a aussi « Gueules noires » qui est pas mal et surtout assez accessible. Des règle à la gigamic, qui ne passent pas par du super lourd pour les comprendre.

    Merci pour le résumé

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  4. Bel article. Avec au passage une vision intéressante de la segmentation du marché par rapport aux habitudes de jeu qui méritait peut être à elle seule un article.

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      1. Oui avec peut être une sorte de test pour se positionner car j’avoue que j’aurais bien du mal à le faire. Prenons mon cas perso. Quelqu’un qui voit ma collec et ma frequence d’achat me categoriserait probablement core alors que mes habitudes de jeu (cercle ferme et tres restreint) me feraient plutot penser que je suis un hobby. Et hélas le temps que je peux accorder a cette passion penche a faire de moi un casual. D’un autre côté est-ce qu’un party gamer est réellement une categorie? ne peut ont pas etre un casual party gammer ou un core party gammer. Enfin tout ca pour dire que le sujet est Riche.

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        1. En fait je suis tout pareil : j’ai « quelques » jeux, et pourtant je pratique parfois les jeux familiaux / light / casual ainsi que les party games. Dans quelle catégorie puis-je être « rangé »?

          En anglais on dit « labels are for cans, not people ».

          Oui je trouve cette catégorisation simpliste et crétine parce qu’elle veut nous faire croire qu’on appartient à un « ghetto » de joueurs, alors que nous sommes tous / pour la plupart versatiles en fonction du contexte et public.

          N’empêche que, cette catégorisation a au moins le mérite de préciser le type de jeu, ça aide pour se faire une idée.

          Maintenant soyons clairs, la police n’a pour l’instant jamais arrêté un pousseur de cubes pour pratique de Time’s Up effréné.

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