Enseignant au lycée en Suisse, et grand fan de jeux, j’ai décidé de partager ici mon expérience pédagogique; cela pourrait intéresser d’autres enseignants, animateurs ou parents.
Régulier
J’utilise très souvent le jeu comme moyen d’apprentissage de l’anglais. Je le fais régulièrement ; sur 4h d’enseignement hebdomadaires, j’essaie de jouer 1h, le même jour, inscrit « officiellement » dans le carnet de bord. Selon mon expérience, consacrer une heure par semaine au jeu et que cela devienne usuel permet au jeu de devenir une tradition et un réel outil pédagogique.
La plupart du temps, j’entends mes collègues dire jouer avec leurs élèves en toute fin d’année, la dernière leçon avant les vacances de Noël par exemple, comme un cadeau, une récréation fun.
Jouer en classe et le faire de manière périodique donne au jeu un statut « sérieux », utile et pédagogique.
Objectifs
On me dit souvent que ma pratique ludique n’est pas sérieuse, pour être honnête, je passe très généralement pour un « clown » auprès de mes collègues, qui me voient pour certains comme un enseignant qui passe ses heures à jouer plutôt qu’à enseigner, ce qui n’est absolument pas vrai (je ne vais forcément pas dire le contraire…).
Tout d’abord, je ne consacre qu’une heure sur quatre à cette activité, les trois autres heures à discuter littérature, points de grammaire, actualité, etc. Enfin, c’est souvent dans la critique qu’on reconnaît les représentations de l’autre. Quels sont les objectifs suprêmes de l’enseignant ? Servir et exécuter le programme ? Travailler et jouir des bonnes conditions professionnelles (en tout cas en Suisse), salaire & vacances ? Ou tout « simplement » faire grandir l’apprenant ?
En ce qui me concerne, c’est clairement ce dernier élément qui me pousse à me présenter, seul, devant 20-25 adolescents tous les jours. Reste à déterminer comment parvenir à cet objectif, et là réside toute la tâche, difficulté & défi du métier d’enseignant.
Malheureusement, le jeu est bien trop souvent perçu comme activité enfantine, pour ne pas dire infantile. La plupart des gens ne conçoivent pas la pratique ludique comme pouvant apporter de nombreux avantages autre que récréatifs. Le jeu favorise l’expression orale & écrite.
Je dois avouer que l’expression orale représente pour moi l’essence-même de l’apprentissage. Pourquoi ? Car pour parler, il faut maîtriser de nombreux aspects langagiers : vocabulaire, grammaire, syntaxe, intonations, prononciation, clarté, fluidité. La prise de parole nécessite de plus des compétences hors-langage : sociabilité, entregent, respect, écoute, improvisation, compromis, concentration, argumentation, empathie, communication non-verbale.
De plus, la maîtrise de l’oral, surtout l’anglais, représente l’un des facteurs principaux dans la scolarité des étudiants pour leur permettre ensuite de voyager et travailler à l’international. Parler une, deux, trois langues étrangères est un atout dans sa vie privée et certainement professionnelle.
Les compétences langagières sont communément ainsi classifiées, tous les enseignants de langue connaissent ce tableau :
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Exploitation passive |
Exploitation active |
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Lire |
Écrire |
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Écouter |
Parler |
Le jeu favorise principalement le domaine actif, mais pas uniquement, puisqu’il faudra également écouter les autres pour interagir.
Il faut tout d’abord reconnaître les difficultés majeures de l’apprentissage des langues étrangères. Dans une classe de collège ou lycée de 18-30 étudiants, permettre aux apprenants de pratiquer la langue-cible paraît extrêmement difficile : temps consacré par élève très court, timidité / gêne causée par le reste de la classe lors de la prise de parole, pression corrective de l’enseignant, sentiment d’infériorité.
En jouant, au lieu de se concentrer sur une pratique correcte de la langue, les étudiants focalisent toute leur attention sur les règles de jeu et la victoire. Jouer lève alors toutes les difficultés langagières générées par une pression endo- ou exogène, l’objectif est déplacé. La pratique de la langue étrangère devient alors beaucoup plus aisée, libre et souple.
Pour développer ses compétences langagières, jouer est un bon moyen car il permet aux étudiants de « se lâcher ».
Attention toutefois, il est ici question d’employer le jeu pour favoriser l’apprentissage de la langue. L’aspect fun, nécessaire et bienvenu, ne devrait cependant pas être le moteur principal. On joue, certes, mais on apprend, surtout!
Mise en place
Pour que cette pratique ludique soit optimale en classe, il est important de procéder en trois étapes :
1. Choix d’un jeu adapté
2. Explication claire des règles
3. Mise à l’écart de l’enseignant
1. Choix d’un jeu adapté
Le jeu choisi par l’enseignant, voire proposé par les étudiants si l’enseignant est ouvert, doit remplir certains critères :
Durée adéquate : un jeu trop long ne pourrait pas être fini, et laisser les étudiants frustrés. Il vaut mieux préférer un jeu plus court, quitte à y jouer deux fois de suite. Attention, ne jamais se fier à l’indication de durée du jeu sur la boîte, elle est très rarement représentative, pour de multiples raisons : il faut encore compter le temps d’explication des règles et les premières parties d’un jeu sont souvent plus longues puisqu’il faut un certain temps d’apprentissage. Un jeu prévu à 30’ pourrait facilement devenir 45’, et un jeu de 45’ plutôt 60-80’
Public adéquat : le jeu devrait être adapté à l’âge des étudiants. Un jeu trop enfantin n’intéressera pas, et un jeu trop compliqué ou à la problématique trop mature pourrait poser problème.
Nombre de joueurs : ce facteur représente évidemment un élément essentiel. Ne pas hésiter à acheter plusieurs fois le même jeu pour le faire jouer en même temps par plusieurs groupes. Il faut savoir que plus il y a de joueurs, moins les joueurs se sentent investis, et vice versa. Des grands jeux à 15-20 joueurs auront l’avantage de faire jouer toute la classe en même temps, mais certains joueurs plus timides risqueront de rester en retrait. Avec des jeux à 4-6 joueurs, la participation sera plus forte.
Jeu adéquat : point principal, le jeu doit être en adéquation avec les objectifs du cours, i.e. la pratique langagière, se référer au tableau ci-dessus. Un jeu doit véritablement offrir aux joueurs / étudiants la possibilité de pratiquer la langue, et surtout les domaines actifs pour viser l’amélioration. Parler, écrire ?
Pour choisir des jeux adéquats, le mieux est de lire des critiques et présentations de jeux, sur notre site par exemple, sur Trictrac.net, Jedisjeux, Ludigaume, et bien d’autres. Etre informé sur le jeu avant de l’acheter et d’y jouer en classe est un prérequis obligatoire.
Ce qui fonctionne encore mieux, c’est le bouche-à-oreille, se renseigner auprès de ses amis, collègues, parents, pour savoir quels jeux fonctionnent bien en classe avec des jeunes, et pourquoi.
Nous proposons ici une sélection de 12 jeux pour une utilisation pédagogique.
Espace & matériel adéquats : certains jeux demandent un espace particulier, de grande ou petite taille. Le matériel est également important : papier, crayon, penser à tout réunir avant de jouer.
2. Explication claire des règles
Les explications doivent être claires, et le mieux est de le faire directement dans la langue-cible pour que le champ lexical soit présenté, et ainsi ultérieurement utilisé par les joueurs. Ne pas se dépêcher dans l’explication, prendre son temps pour répondre aux questions.
Toutefois, un tour de jeu vaut mille mots. Lancer le jeu après quelques explications courtes, quitte à faire un tour à vide, permet aux joueurs / étudiants de mieux comprendre les mécaniques de jeu.
3. Mise à l’écart de l’enseignant
Ce point est capital. Une fois le jeu mis en place, les règles expliquées, le jeu est lancé. A ce moment-là, l’enseignant suit le jeu, mais se met de plus en plus à l’écart. Il va évidemment rester pour répondre aux questions, gérer le jeu au besoin, mais sa participation s’effacera à mesure que le jeu avance et que les participants maîtrisent ses tenants et aboutissants.
L’enseignant doit-il également jouer ? A cette question je réponds par la négative, pour plusieurs raisons. D’une part, parce que certaines conditions de jeux risquent de mettre la position et le statut de l’enseignant à mal, quelques jeux demandent en effet aux participants d’interagir de manière délicate : bluff, manipulation, négociation et argumentation, pas toujours facile à assumer par l’adulte et l’apprenant en milieu professionnel.
D’autre part, immergé dans la partie, l’enseignant perd la distance nécessaire et extérieure pour observer le jeu. Nous reviendrons sur cet élément plus bas.
Enfin, très important, il est vital que l’enseignant n’intervienne pas trop dans l’utilisation langagière des joueurs / étudiants. En effet, si l’enseignant interrompt le flot à chaque erreur, la partie risque fort de perdre de son intérêt premier, la pratique de la langue. Certes, on apprend de ses erreurs, mais corriger fréquemment freine l’apprenant puisque constamment renvoyé à ses erreurs. Il y a alors perte de courage, de confiance en soi.
L’enseignant, à l’écart, devrait noter les erreurs langagières habituelles et fréquentes des joueurs, les résumer et y revenir plus tard, une fois la partie achevée. Cela permettra de lancer un débriefing nécessaire et aux étudiants d’améliorer leur maîtrise.
L’enseignant doit enfin évidemment jouer le rôle d’arbitre en cas de litige et intervenir au besoin.
Catégories
L’utilisation du jeu en classe se décompose en deux catégories différentes
Exploitation libre
Le but de cette pratique ludique pédagogique est de laisser les joueurs / étudiants jouer, tout simplement. Le choix du jeu est ouvert, il ne remplit aucun objectif spécifique autre que la pratique de la langue.
Exploitation ciblée
Le but de cette catégorie est de reprendre des éléments vus en cours et de les exploiter par et dans le jeu. Il peut s’agir de points de grammaire, l’utilisation du futur ou du conditionnel par exemple, mais également d’un champ thématique étudié en classe : Shakespeare, une période littéraire, etc.
Dans ce cas, le choix du jeu est primordial puisque adapté à l’objectif souverain.
Dans une exploitation ciblée, la mise à l’écart de l’enseignant est primordiale car elle lui permet alors de pouvoir observer et noter les erreurs fréquentes, bonnes utilisations ou points thématiques capitaux soulevés.
Débriefing
Après avoir joué, surtout dans la catégorie « ciblée », il est important de faire un débriefing et revenir sur les éléments vus en jeu. Ce moment permet également de rappeler les erreurs langagières fréquentes et permettre ainsi aux apprenants d’améliorer leur maîtrise, comme vu plus haut. Une discussion pour conclure le jeu peut alors avoir lieu sur les sentiments et réflexions de tout un chacun sur le déroulement du jeu.
Petit résumé à l’usage des enseignants
Instaurer une réelle pratique du jeu, si possible hebdomadaire, en tout cas traditionnelle.
Rester à l’écart, veiller à laisser les apprenants jouer entre eux, intervenir au besoin
Choisir un jeu adapté
Notre liste de jeux conseillés en classe.
Vous souvenez-vous avoir joué en cours pour pratiquer une langue étrangère ? Comment cela se passait-il ? Est-ce que cela vous a été utile?

