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Daitoshi : Polluer pour gagner, le dilemme ultime

⛩️ Un eurogame steampunk japonais où polluer a des conséquences ! Daitoshi : test complet, mécaniques et verdict. Vaut-il son poids (lourd) ?


Daitoshi : La vapeur de la modernité ou la colère des Yōkai ?

⚠️ Avertissement : Dans un souci de transparence envers notre communauté, nous tenons à préciser que cet article reflète notre opinion personnelle sur le jeu. Nous n’avons reçu aucune contrepartie de la part de l’éditeur du jeu. Nous avons acquis et testé le jeu de façon indépendante, sans lien commercial avec son éditeur. Les avis présentés ici représentent notre analyse honnête et impartiale du jeu, basée sur notre propre expérience.


Vous pouvez écouter cet article sous forme de podcast ici, généré par IA. Et nous sommes également sur Apple Podcast & sur YouTube Podcast ici :

L’essentiel en 3 points :

  • Un eurogame expert steampunk japonais où l’industrialisation provoque la colère des esprits Yōkai, créant une tension stratégique unique.
  • Mécanique de déplacement circulaire exigeante, gestion de ressources serrée et construction de moteur passionnante, mais courbe d’apprentissage abrupte.
  • Matériel premium et direction artistique superbe, au prix d’une surcharge cognitive et d’un plateau parfois illisible pour les débutants.

Entre le moment où vous avez ouvert la boîte et celui où vous avez compris les règles, trois Yōkai vous ont déjà maudit.

Dans Daitoshi, qui signifie « mégalopole » en japonais, vous incarnez un magnat industriel au cœur d’un Japon tiraillé entre la soif de modernisation et le respect des traditions ancestrales. L’histoire s’écrit dans la vapeur, l’électricité et le grondement de la nature bafouée. La version originale que nous avons testée semble difficile à trouver, en raison d’une rupture de stock généralisée. Cela vaut-il le coup de précommander la version française, dont la sortie est sans cesse repoussée depuis fin octobre et qui devrait, on l’espère, sortir « incessamment sous peu » en ce début de mois de janvier ? Verdict, dès que la vapeur se sera dissipée.

L’aube d’une ère nouvelle

Dans le monde de Daïtoshi, le progrès ne s’arrête jamais, mais il a un coût. En tant que dirigeant, vous devez exploiter la puissance de la vapeur et de l’électricité pour faire grandir votre ville, tout en prenant garde aux Yōkai, les esprits de la forêt, qui voient d’un mauvais œil vos bulldozers. Les Yōkai sont des créatures surnaturelles du folklore japonais. C’est un terme volontairement large qui englobe une grande variété d’entités. Dans Daïtoshi, ils symbolisent les forces spirituelles perturbées par l’industrialisation.

L’auteur espagnol Dani Garcia, déjà remarqué pour le succès critique de Barcelona, le tout récent (et excellent) Coming of Age et la complexité d’Arborea, signe ici un jeu ambitieux. Connu pour ses salades de points et ses imbrications mécaniques, il pousse ici le curseur un cran plus loin. L’illustration, confiée à Marina Vidal, offre une palette de couleurs vibrantes, mêlant l’esthétique steampunk à l’imagerie folklorique japonaise, conférant au jeu une identité visuelle immédiatement reconnaissable sur une table.

Produire en sacrifiant la nature

Dans Daitoshi, la mécanique centrale repose sur le déplacement de votre magnat sur une piste circulaire représentant les différents districts de la ville. À chaque tour, seulement deux actions possibles, mais des choix cruciaux :

  • Produire en activant vos bâtiments d’usine qui contiennent les inventions que vous avez acquises. Ces dernières, en utilisant la vapeur, vous permettent d’obtenir des ressources ou des points de victoire.
  • Déplacer votre magnat vers un nouveau quartier (en payant de la vapeur si vous sautez des étapes) pour y effectuer l’action principale : acheter des inventions, commercer, construire ou électrifier.

Le système de déplacement contraint crée un casse-tête permanent. Vous voulez aller dans tel district ? Très bien, mais avez-vous assez de vapeur ? La place est-elle libre ? Et ce faisant, vous libérez un emplacement pour un adversaire. Contrairement à beaucoup d’eurogames où chacun joue dans son coin, Daitoshi oblige à surveiller le plateau des autres. L’interaction reste certes indirecte, mais bloquer un emplacement ou profiter d’une place libre fait partie intégrante de la stratégie.

Daitoshi

La nature se rebelle

Daitoshi est le dernier titre de la Saga Kemushi. Avant lui, plusieurs titres tels que Silk (2018), Bitoku (2021), Bamboo (2023), Bitoku Resutoran (2023), Yokai Sketch (2023) et Sand (2024) ont fait partie de cette série de l’éditeur Devir, dont la vocation est de faire partager à différents jeux un univers commun, celui de mondes magiques peuplés d’esprits de la nature.

L’aspect le plus stimulant de Daitoshi réside dans son rapport à l’environnement. Pour réaliser des actions, vous ne vous contentez pas de prendre un cube. Vous devez retirer une tuile d’une des quatre pistes de nature sauvage (rivière, forêt, montagne et sous-sols) du plateau central et l’ajouter à votre Registre d’Exploitation. Si vous possédez à la fin de votre tour au moins deux tuiles Yōkai identiques, l’une des zones de votre usine est retournée pour vous infliger un malus : moins de vapeur produite, moins d’ouvriers, coût plus élevé de la production…

C’est thématiquement brillant : pour s’enrichir, on détruit le paysage. Mais la nature réclame son dû. Chaque acte de destruction courrouce les Yōkai. Cela vous pénalise tant que vous n’avez pas réussi à vous débarrasser de ce Yōkai en colère, ce qui peut s’avérer compliqué. Si vous négligez cet aspect, cela peut vous coûter la victoire. Daitoshi est donc une gestion de la balance karmique : jusqu’où peut-on polluer pour gagner la course technologique ?

La production : Vapeur, inventions et opportunisme

L’action de Production est le moment où l’interaction indirecte se fait le plus sentir. Lorsque vous décidez de produire, vous devez consommer de la vapeur pour mettre en branle votre machinerie et générer des ressources (riz, énergie, brique, objets de luxe) nécessaires à votre expansion. Vous activez alors vos usines correspondantes.

Mais dans Daitoshi, votre tour ne vous appartient jamais totalement. Vos adversaires peuvent réagir à votre action. Si vous lancez une production, ils peuvent, en payant également de la vapeur, effectuer cette action de manière minorée. Cette mécanique de « suivi » maintient tout le monde en alerte : il ne s’agit pas seulement de gérer son propre stock de vapeur, mais de surveiller celui des autres pour profiter de leur impulsion ou, à l’inverse, de produire au moment où ils sont à sec pour les priver de ce bonus.

La production est aussi le principal moyen d’avancer ses pèlerins sur les pistes de nature sauvage, directement liées au scoring final.

La ronde des districts

Le cœur du jeu bat au rythme des déplacements de votre magnat sur la ronde des districts. Chaque tour commence par un choix géographique crucial : se déplacer vers un nouveau quartier. Une fois arrivé, la Phase de Ville s’enclenche selon une séquence stricte et stratégique.

D’abord, vous devez placer vos ouvriers sur les Ateliers disponibles du district pour en récolter les bonus immédiats : ressources, argent, points. Mais attention, la contrainte est forte : vous ne pouvez placer qu’un ouvrier dont la couleur correspond à celle du district. Si vous n’avez pas la bonne main-d’œuvre, vous passez à côté de ces bonus essentiels.

Ensuite, vous récupérez une tuile de nature sauvage sur les pistes dédiées, symbolisant l’exploitation des terres, ainsi qu’un ouvrier de la couleur associée, avant d’effectuer enfin l’une des quatre actions principales dictées par le lieu :

  • Construire permet de se débarrasser des tuiles des Yōkai en colère qui polluent votre registre d’exploitation. C’est une action essentielle pour éviter de se trouver trop pénalisé. Elle nécessite des briques.
  • Électrifier permet de gagner du prestige qui fournit des bonus puissants. Elle utilise de l’énergie.

Ces deux actions permettent d’agrandir la ville, ce qui concourt à la construction du moteur de tous les joueurs puisque, dans le même temps, de nouveaux ateliers sont créés, pouvant bénéficier à tous.

  • Développer des inventions est très utile à la construction de son moteur. Cela nécessite du riz.
  • Commercer avec les villes distantes permet de récolter des bonus intéressants et de préparer des combos bénéfiques. Les objets de luxe sont indispensables pour cela.

Une mention spéciale pour le district central, l’Hôtel de Ville : véritable joker, il permet de choisir la couleur de ses ouvriers pour l’activation des ateliers et d’effectuer l’action principale de son choix, offrant une flexibilité indispensable pour se sortir des impasses.

La complexité ne réside donc pas dans l’exécution des actions, mais dans leur planification, puisqu’on ne pourra réaliser les actions de phase de ville que si l’on possède les ressources associées. Or, leur acquisition est assez tendue, surtout en début de partie. Et comme on vient de le voir, chaque action principale a une ressource spécifique associée, même si la « richesse », une cinquième ressource joker, permet de remplacer les autres en cas de nécessité. De plus, chaque action nous obligeant à acquérir une tuile Yōkai, il est essentiel de gérer leur acquisition comme leur élimination pour ne pas se retrouver diminué par les malus qu’elles apportent.

La méga-machine

Comme si cela ne suffisait pas, Daitoshi ajoute l’existence d’une méga-machine, symbole du progrès, qui se déplace en sens inverse des magnats autour des districts. Lorsqu’un joueur se trouve dans le même district que la machine, il peut bénéficier d’un atelier supplémentaire et surtout acquérir des inventions, certes onéreuses, mais plus puissantes que les inventions classiques, récoltant par la même occasion de précieux points de victoire. En effet, ces inventions dites universitaires sont directement liées à une des pistes de nature sauvage et donc au score final.

Complexité originale

Daïtoshi est clairement un jeu expert. Sa mécanique est à la fois originale et relativement complexe à aborder. Ainsi, comme on a coutume de le dire, la courbe d’apprentissage est quelque peu abrupte. De plus, du fait de la tension sur les ressources, il faudra quelques parties, même pour des joueurs chevronnés, non pas pour acquérir la mécanique qui s’intègre facilement en quelques tours, mais pour maîtriser les stratégies et la gestion fine et organisée des actions afin d’optimiser le scoring.

Le sablier de la modernisation

Contrairement à une fin abrupte déclenchée après un nombre de tours défini à l’avance, la fin de partie de Daïtoshi est conditionnée par l’épuisement des pistes de tuiles des Yōkai. Cela laisse aux joueurs une certaine maîtrise sur le tempo, bien que la sensation de course ou de compte à rebours soit omniprésente. Chaque tour est un pas vers l’inéluctable fin de partie.

Le décompte final se fait en salade de points, facilement noté sur la piste de score. Mais il est important d’avoir bien pris connaissance des modes de scoring liés à chaque piste de nature sauvage dès le début de la partie pour ne pas se retrouver surpris en fin de partie, car ils sont loin d’être évidents.

Un solo efficace mais chargé

Le mode solo de Daïtoshi est solide. L’adversaire automatisé, le Maire de Daïtoshi, ne se contente pas de bloquer des cases ; il simule un véritable concurrent qui produit et construit. Géré par un deck de cartes, il offre un défi robuste. Le bot met une pression constante sur les ressources et le tempo.

Cependant, la gestion de l’automa demande une charge mentale non négligeable. Bien que les opérations soient logiques, elles exigent une certaine attention pour leur exécution afin de ne pas fausser l’équilibrage. Un paquet de cartes permet d’ajouter au bot des avantages, de départ ou en cours de partie, pour corser le défi. C’est un excellent moyen d’apprendre les rouages complexes du jeu, mais il manque parfois l’étincelle opportuniste qu’un joueur humain peut avoir.

Vapeur et couleurs

Le matériel de Daitoshi est indéniablement premium. Rien qu’en soupesant la boîte à bout de bras, on sait déjà qu’elle est bien remplie. Une fois le matériel dépunché et rangé, le couvercle de la boîte se bombe, peinant à contenir l’ensemble. Un insert de rangement aurait été le bienvenu pour remplacer la myriade de sachets « ziplock » fournis.

Le plateau central est immense, coloré et évolutif, puisque de nouvelles sections sont physiquement ajoutées au fur et à mesure du jeu lorsque de nouveaux quartiers sont construits dans les districts.

Les icônes sont nombreuses, ce qui nuit d’ailleurs parfois à la lisibilité lors de l’approche initiale. Leur organisation, notamment celles du placement des actions à enchaîner et le marquage des séparations entre les districts, est conçue de sorte qu’elles ne sont pas forcément placées de manière évidente. Ce n’est pas aussi dense que le plateau de Bitoku, du même éditeur, mais tout de même ! Le design aurait pu être davantage travaillé pour fournir une interface plus lisible.

Une fois l’iconographie assimilée au bout de quelques tours, on parvient mieux à se repérer. Les plateaux personnels à double couche sont ergonomiques et indispensables pour gérer les nombreuses pistes de l’usine. Les détails et les pions en bois ou en carton épais sont de qualité. L’iconographie est claire une fois apprise, mais elle est dense. Très dense. Lors de la première partie, on peut se sentir submergé par la quantité de symboles.

Daitoshi, verdict

Daïtoshi est un jeu qui ne fait pas dans la demi-mesure. C’est un eurogame baroque, foisonnant, qui demande un investissement total de ses joueurs. Si vous cherchez une expérience fluide et légère, passez votre chemin. Ici, on fait fumer les cerveaux autant que les cheminées.

Dani Garcia réussit le pari de marier une mécanique de gestion avec un propos écologique pertinent imbriqué dans le gameplay (la colère des Yōkai). La tension est palpable, les ressources serrées et les Yōkai impitoyables. C’est un jeu gratifiant pour ceux qui aiment construire des moteurs complexes et qui acceptent que leurs plans soient bousculés par l’adversité. Visuellement superbe mais exigeant, Daïtoshi est une pièce maîtresse pour ludothèque experte, à condition d’avoir la table et le temps pour l’accueillir.

On a aimé :

  • L’intégration thématique qui donne envie de s’excuser auprès de Mère Nature après chaque partie.
  • La mécanique de districts qui transforme « aller au boulot » en puzzle cérébral.
  • La profondeur stratégique : on planifie trois coups à l’avance comme si on jouait aux échecs avec des fantômes.
  • La direction artistique qui mérite un cadre au-dessus de la cheminée (de l’usine).
  • Un mode solo qui bat le maire local sans lui laisser une chance.

On a moins aimé :

  • La durée de partie extensible : prévoyez un thermos et des provisions.
  • La surcharge visuelle initiale qui donne l’impression de lire une notice de montage IKEA en japonais.
  • L’interaction frustrante : se faire voler sa place, c’est comme rater le dernier métro… sauf qu’ici, un Yōkai vous attend à la maison.
  • Le scoring mystérieux qu’on comprend vraiment à la troisième partie (si on survit jusque-là).

C’est plutôt pour vous si…

  • Votre cerveau s’ennuie avec les jeux « légers ».
  • Vous avez une table de salle à manger qui mérite un défi à sa hauteur.
  • L’idée de polluer virtuellement tout en gérant votre karma vous fait sourire.
  • Vous aimez quand un jeu vous murmure « essaie encore » après chaque défaite.

Ce n’est plutôt pas pour vous si…

  • Vos parties durent généralement « le temps d’un café ».
  • L’expression « salade de points » vous donne des boutons.
  • Vous préférez quand les règles tiennent sur un post-it.
  • Votre table basse est votre unique surface de jeu.

Conclusion

Daitoshi s’impose comme un poids lourd de l’année, au sens propre comme au figuré. Il offre une expérience de gestion industrielle riche et originale, punitive pour les erreurs mais jouissive dans la constitution d’un moteur générateur de combos. Sa mécanique de gestion des Yōkai est sa plus grande force, offrant une tension morale et stratégique constante.

Comme je l’annonçais en début d’article, la version originale semble aujourd’hui difficilement trouvable (en rupture de stock chez Philibert, non disponible chez Play-in), mais si vous la dénichez et que vous ne pouvez pas attendre la VF, sachez que le jeu est totalement iconographique et ne comporte pas de texte sur les éléments de jeu. De plus, une bonne âme vous a traduit intégralement les règles. Vous pouvez trouver le PDF sur BGG, dans les fichiers de Daitoshi.

Daitoshi, c’est un peu comme ouvrir une usine à côté d’une forêt enchantée : spectaculaire, ambitieux, et on finit forcément par payer l’addition.

Très bon !

Note : 4 sur 5.

  • Label Dé Vert : Non. Pour en savoir plus sur le label Dé Vert, c’est ici.
  • Création : Dani Garcia
  • Illustrations : Marina Vidal
  • Édition : Devir
  • Nombre de joueurs et joueuses : 1-4
  • Âge conseillé : 14+
  • Durée : 120 minutes
  • Thème : Construction de ville sous contrainte écologique
  • Mécaniques principales : Placement d’ouvriers, Engine-building, Construction, . Pour en savoir plus sur les différentes mécaniques de jeux, c’est ici.

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