Guerre commerciale : Un sujet brûlant pour le jeu de société
🔥 Comment la guerre commerciale de Trump dynamite l’industrie du jeu de société et menace Kickstarter. On analyse ce séisme ludique.
Guerre commerciale : Coup de massue sur l’industrie ludique
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L’essentiel en 3 points :
- L’industrie américaine du jeu de société est paralysée par les tarifs douaniers de Trump sur les importations chinoises.
- La dépendance à l’écosystème de fabrication chinois rend la délocalisation impossible à court terme.
- L’impact de cette guerre commercial est mondial.
60 000 boîtes de Gloomhaven sont actuellement bloquées dans un port chinois, otages d’une guerre commerciale qui menace de couler toute l’industrie ludique.
Imaginez la scène : vos jeux viennent de quitter la Chine. Votre campagne Kickstarter a cartonné. Tout roule. Et puis, pendant que le cargo traverse tranquillement le Pacifique… BOUM. Une taxe douanière de 20 % tombe de nulle part. Bilan : 25 000 dollars de perte sèche.
Ce cauchemar, c’est la réalité vécue par Judson Cowan de Tettix Games. Et ce n’est pas un cas isolé. Depuis début 2025, l’industrie du jeu est prise en otage par la guerre commerciale relancée par Donald Trump.
Vous l’avez peut-être remarqué en flânant dans votre boutique préférée : les prix grimpent et les boîtes semblent parfois plus légères. Derrière cette simple étiquette se cache une véritable tempête économique. Ce n’est pas juste une ligne dans votre flux d’info quotidienne. C’est une menace existentielle pour cet âge d’or ludique que nous vivons depuis une solide dizaine d’années.
On vous emmène dans les coulisses d’une guerre commerciale aux conséquences bien réelles pour nos étagères. Et pour toute l’industrie du jeu de société.
Le pion chinois et la roulette russe des tarifs
Le cœur du problème est simple : environ 80 % des jeux de société et des jouets que nous achetons sont fabriqués en Chine. C’est le résultat de décennies d’optimisation pour nous offrir des jeux à des prix compétitifs. Mais ce qui était une force est devenu un talon d’Achille géopolitique.
Le secteur du jeu s’est retrouvé pris dans les tirs croisés entre les USA et la Chine. Et point crucial : ce sont les importateurs (les éditeurs) qui paient la taxe, pas les usines chinoises.
La situation a dégénéré à une vitesse folle. Février 2025 : 10 % de taxe. Mars : 20 %. Avril : 54 %, puis un pic délirant et « dévastateur » de 145 % ! En mai, soudainement, une « trêve » ramène le taux à 30 % pour 90 jours (prolongée récemment jusqu’en novembre).
Pour les fabricants, c’est la douche froide. Le secteur est absolument écrasé.
Plus que les taux eux-mêmes, c’est l’incertitude totale qui paralyse tout le monde. La politique commerciale menée à la baguette, sans avertissement, rend toute planification « quasiment impossible », résume Scott Gaeta de Renegade Game Studios. Comment fixer un prix quand on ne sait pas si la taxe sera de 30 % ou de 145 % le mois prochain ?
L’effet multiplicateur
L’impact économique est brutal. Jamey Stegmaier (Stonemaier Games, l’éditeur de Wingspan) illustre parfaitement le désastre : « Si nous répercutions un tarif de 145 % (…), Wingspan, habituellement vendu 65 $, coûterait près de 200 $. »
Personne n’achète un jeu à ce prix.
Le problème, c’est l’effet multiplicateur. La taxe s’applique sur le coût de fabrication, mais cette hausse est amplifiée à chaque étape (éditeur -> distributeur -> boutique -> client). Si la taxe augmente le coût de 5€, le prix final peut augmenter de 25€ pour maintenir les marges de chacun.
Pour les éditeurs, c’est impossible à absorber. Les conséquences sont déjà là : CMON a mis sa production en pause. Et s’attend à connaître des chiffres dévastateurs pour le premier semestre 2025 ! D’autres éditeurs (Final Frontier Games, Greater Than Games) ont mis la clé sous la porte.
Cephalofair Games (Gloomhaven) s’est retrouvé avec 60 000 boîtes bloquées en Chine pendant environ deux mois, représentant une valeur de 1,2 million de dollars. Dans une interview au New York Times ce samedi 23 août, Price Johnson, directeur des opérations de Cephalofair, a déclaré que les taxes sur les importations aux États-Unis font « désintégrer » les modèles de tarification traditionnels de l’entreprise.
La situation est si grave que John Stacey, directeur exécutif de la Game Manufacturers Association, a confié au New York Times un pronostic sombre : le nombre d’exposants aux conventions de jeux de société est en baisse, et il estime que beaucoup d’entreprises derrière nos jeux préférés pourraient mettre la clé sous la porte d’ici seulement six mois.
« C’est une situation perdant-perdant-perdant pour tout le monde », conclut Jamey Stegmaier.
Le grand exode (ou le mythe de la délocalisation)
Face à ce casse-tête, la question qui revient sans cesse est : « Pourquoi ne pas fabriquer ailleurs ? »
Pour les jeux de société spécialisés (le cœur de notre passion), la réponse est simple : c’est quasi-impossible à court terme. La Chine domine grâce à un écosystème unique. C’est un réseau gigantesque de fournisseurs spécialisés dans tout : dés personnalisés, figurines complexes, meeples en bois spécifiques, plateaux double-couche… Tout est là, concentré et efficace.
Aux États-Unis, l’infrastructure est « squelettique ». Jamey Stegmaier raconte qu’il lui coûterait aussi cher de fabriquer uniquement les boîtes aux USA que de produire le jeu entier en Chine ! L’Europe (Allemagne, Pologne) a des capacités de haute qualité, mais les coûts sont bien plus élevés (parfois le triple).
Cependant, les géants du jouet et du jeu de masse ont plus de moyens et des produits souvent moins complexes. Pour eux, la première réaction, c’est de fuir :
- Hasbro (Magic, Monopoly, Risk) a déjà réduit la part du « Made in China » à 50 % et vise les 40 % d’ici 2026, en misant notamment sur l’Inde.
- Mattel (Barbie, Uno) est en pleine révolution : de quatre usines en Chine, il n’en restera plus qu’une d’ici la fin de l’année.
- Spin Master (Pat’ Patrouille) veut faire chuter sa production chinoise à seulement 20 % d’ici 2026, au profit du Vietnam, de l’Inde et du Mexique.
Mais attention, on ne déménage pas 30 ans de savoir-faire en un claquement de doigts. La Chine a 30 ans d’expérience, une efficacité sans égale : ports, routes, tout est en place. Déplacer la production coûte cher et demande du temps.
Le paradoxe est cruel : l’objectif des taxes est d’encourager la production locale ou alliée. Mais la volatilité extrême de ces mêmes taxes rend l’investissement nécessaire pour construire ces nouvelles usines incroyablement risqué.
Stratégie de crise n°1 : La Shrinkflation débarque dans nos jeux
Si déménager est trop compliqué ou trop long, il faut trouver d’autres moyens de limiter la casse. Pour cela, les fabricants se penchent sur le contenu de nos boîtes. L’idée ? Simplifier et réduire les produits pour réduire leur coût de fabrication.
Oui, c’est ce qu’on appelle la shrinkflation (contraction de « shrink », réduire, et inflation). L’inflation qui réduit les produits. Et là, ça peut faire mal aux joueurs et joueuses habituées à un certain standard de qualité.
Concrètement, ça veut dire :
- Moins de matériel : Fini les jeux aux mille figurines si elles ne sont pas essentielles. Chaque petit bout de plastique ou de bois est une pièce taxée en plus.
- Des composants moins « premium » : Un fabricant de jouets éducatifs a dû revoir son gâteau d’anniversaire magnétique. Résultat : un aimant moins puissant, un seul plateau au lieu de deux, et un prix qui augmente quand même de 5 $ !
- Des classiques « réimaginés » : Hasbro a admis avoir « redimensionné » des jeux comme Touché-Coulé ou Opération pour qu’ils coûtent moins cher à produire.
Chez les éditeurs de jeux spécialisés aussi, la contrainte bride la créativité. On réfléchit à concevoir des jeux avec moins de composants ou des éléments moins complexes. C’est un défi intéressant, mais le risque, comme le dit un PDG du secteur, c’est de « retirer toute la magie de la boîte ».
Stratégie de crise n°2 : Le casse-tête logistique
Au-delà de la production, avec cette guerre commerciale, toute la chaîne d’approvisionnement est perturbée. La logistique devient un véritable jeu de stratégie expert.
Lorsqu’une trêve temporaire a abaissé les droits de douane de 145 % à 30 % pour 90 jours, cela a déclenché une course frénétique. Ce rush a engendré une flambée des coûts de transport et des goulots d’étranglement. Les places sur les navires se font rares et chères.
Pour plus de flexibilité, les éditeurs innovent :
- Produire localement (quand c’est possible) : Lego est le champion en la matière. Avec sa nouvelle usine au Vietnam et une autre en construction aux États-Unis, le géant danois produit au plus près de ses clients, maîtrisant les coûts et évitant les blocages.
- Des stocks malins : Certains, comme Spin Master, envisagent d’envoyer aux États-Unis des produits stockés au Canada ou au Mexique pour contourner les taxes sur la Chine.
- Rationaliser la gamme : Au lieu de proposer un jeu en cinq variantes, on réduit le choix pour simplifier la production. Chaque centimètre de carton est optimisé.
Kickstarter pris au piège
Le modèle Kickstarter est devenu le talon d’Achille de l’industrie dans ce contexte. Le principe : on fixe un prix, on lève les fonds, puis on produit. Sauf que le prix est verrouillé des mois, voire des années, avant l’importation.
Les créateurs se retrouvent piégés : ils ont l’argent des backers, mais doivent payer une facture fiscale massive et imprévue qui efface tous les bénéfices, voire les mène à la faillite.
La communauté s’adapte dans la douleur. Un nouveau modèle émerge : certains éditeurs annoncent qu’ils factureront des « frais de douane » variables dans le pledge manager, calculés au dernier moment. C’est nécessaire pour leur survie, mais cela transfère directement le risque commercial sur le dos du backer. Qui peut parfois se retrouver avec une facture finale… douloureuse (d’où le nom).
L’onde de choc mondiale (Europe, Suisse et au-delà)
Croire que cette crise ne concerne que les USA est une illusion. L’onde de choc traverse l’Atlantique.
D’abord, le marché américain est le plus grand du monde. S’il ralentit, les tirages mondiaux diminuent. Et en raison des économies d’échelle, des tirages plus faibles signifient un coût de fabrication unitaire plus élevé pour tout le monde, y compris pour les jeux destinés au marché européen.
Ensuite, la guerre commerciale ne vise pas que la Chine. L’Europe est aussi touchée, avec des droits de douane imposés sur les exportations vers les USA (environ 15% pour l’UE).
Le casse-tête Suisse
Si l’impact sur l’Europe est général, il y a un cas particulier qui illustre la violence de cette guerre commerciale : notre pays, la Suisse. On pourrait nous croire à l’abri, protégés par notre neutralité légendaire. Mais dans ce chaos mondial, il n’y a pas de zone neutre.
Fin juillet 2025, le couperet est tombé. Alors que l’Union Européenne subissait des taxes autour de 15%, la Suisse a écopé d’un taux hallucinant de 39% sur nos exportations vers les États-Unis (apparemment, parce que notre présidente aurait fâché l’occupant de la Maison-Blanche…).
39% ! C’est presque le triple de nos voisins européens. C’est un véritable coup de massue pour les éditeurs de jeux suisses tel que Helvetiq (Odin) ou Hurrican (Mr Jack). Le marché américain est souvent crucial pour rentabiliser une production ou faire décoller un jeu à l’international.
Peu importe où le jeu est physiquement fabriqué (en Europe ou en Chine) ; si l’éditeur siège en Suisse et gère l’exportation depuis là, la taxe menace de s’appliquer lourdement. Ajoutez 39% de taxe, puis appliquez l’effet multiplicateur (voir section 2), et le prix final en boutique américaine devient astronomique.
Cela force les acteurs suisses à des choix drastiques : abandonner le premier marché mondial, trouver des partenaires américains pour licencier leurs jeux (en réduisant les marges), ou mettre en place des acrobaties logistiques complexes (via des hubs en France ou en Allemagne, par exemple) pour contourner la taxe d’exportation directe depuis la Suisse. Pour les structures ludiques helvètes, l’accès au rêve américain vient de se transformer en parcours du combattant financier.
Fragmentation du marché
On assiste à une fragmentation globale du marché. Leder Games (Root), un éditeur américain, a même décidé d’envoyer la majorité du tirage de sa nouvelle extension Arcs vers l’Europe, privant son propre marché national à cause des coûts d’importation chinois. La disponibilité des jeux et leurs prix pourraient commencer à diverger fortement entre les continents.
Au final, qui paie l’addition ? (Spoiler : c’est nous)
Le constat est sombre. Malgré tous ces efforts (exode industriel, shrinkflation, optimisation logistique), une réalité s’impose : les jeux coûtent et coûteront plus cher.
Mattel l’a confirmé, ses prix vont augmenter pour compenser l’impact des taxes, estimé à 270 millions de dollars cette année ! On a déjà vu des exemples frappants, comme une poupée Barbie dont le prix a bondi de 43 % en une seule semaine aux USA.
Le consensus est unanime : les prix vont augmenter, moins de jeux seront publiés, et l’innovation va ralentir.
Pour nous, consommateurs, consommatrices, cela signifie :
- Des prix plus élevés à l’approche des fêtes.
- Des ruptures de stock sur certains produits très attendus.
- Le risque de voir se développer des contrefaçons bon marché et souvent… moisies. Et illégales.
Alors, on arrête de jouer ? Heureusement, non !
L’industrie du jeu fait preuve d’une incroyable créativité et résilience pour s’adapter. Les fabricants naviguent à vue pour que la passion du jeu reste accessible. Le jouet n’est pas un produit de luxe, mais un bien essentiel au développement et au bonheur.
Mais une chose est sûre : l’échiquier a été violemment renversé. Les règles ont changé et le coût pour jouer a augmenté pour tout le monde. La prochaine fois que vous tiendrez une boîte de jeu entre vos mains, en soupesant ses composants et en admirant son design, vous saurez tout le casse-tête économique et stratégique qui se cache derrière son prix. Et vous apprécierez peut-être encore plus la partie qui vous attend.
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6 Comments
Fred de Gus&Co
Est-ce qu’il n’est pas également probable que le secteur de l’occasion (qui a déjà bien bien le vent en poupe) se développe davantage ? Bien sûr, cela ne concerne pas les créations et nouveautés, mais pour les jeux récents et certaines « locomotives » plus anciennes des catalogues des éditeurs, la tendance à se tourner vers la seconde main pourrait s’accentuer. Au final, un manque à gagner pour les maisons d’édition, car seuls les joueurs les plus férus avec un portefeuille adéquat pourront continuer à suivre le marché. Les autres, plus modestes, ne s’arrêteront pas de jouer pour autant, mais se tourneront vers des titres plus anciens, ou attendront que les nouveautés rejoignent le marché de l’occasion. Ou la mutualisation par l’achat collectif ou l’emprunt en structure spécialisée (ludothèque)? Bref, s’il y a évidemment des inconvénients majeurs à cette situation, je me demande dans quelle mesure il ne peut pas y avoir un effet positif, paradoxalement, d’un point de vue humain et écologique (le comble!): un petit coup de frein du secteur à cette course folle à la nouveauté (la qualité de préférence à la quantité?). De la contrainte née la créativité, et faire moins de jeux mais meilleurs, tant d’un point de vue matériel que game design ? Je ne sais pas si je me fais bien comprendre…
mornard xavier
« Le problème, c’est l’effet multiplicateur. La taxe s’applique sur le coût de fabrication, mais cette hausse est amplifiée à chaque étape (éditeur -> distributeur -> boutique -> client). »: désolé je ne comprend pas ce raisonnement. SI un jeu de 25 euros a un coût de 5 en production et une taxe de 20% qui augmente le coût de 1, je ne vois pas pourquoi par exemple le distributeur qui coûte 5 sur le prix augmenterai son coût à 6 puisque la taxe ne le concerne pas… La vrai raison c’est que chacun des participants appliquent bêtement des barèmes parce que ça leur profite (parce que augmenter ses tarifs avec l’argument « c’est pas de ma faute, c’est l’Etat/les concurrents/le marché c’est toujours la bonne raison pour s’en mettre plus dans les poches…)
Soirées Ludiques
Aucun doute pour ma part que le marché de l’usagé sera d’autant privilégié par une plus grande part des joueurs ! De mon côté depuis prêt de 3 ans je cours principalement les soldes et depuis cette année je suis assez actif sur MarketPlace pour acheter et revendre, c’est un moyen de réduire de beaucoup le coût de plus en plus grandissant de notre merveilleux loisir !
Tata
Mais si je fais un KS dunjeu d’un éditeur américain avec un jeu produit en Chine mais livré directement en europe sans passer par les usa. Je ne suis pas impacté par ces frais de douane us. Non?
Si mon éditeur est européen et produit en Chine. Pour livrer en Europe. Là non plus les frais de douane des usa ne s’appliquent pas. Non?
Donc normalement c’est surtout les jeux livrés aux usa qui souffrent. Non?
Ce sont des vraies questions.
l'idioduvillage
Serait-ce réellement si cher de fabriquer tout ca en Europe? Je suis peut être bien trop naïf, mais nos jeux de société ne sont que du carton (plateau, cartes, boîtes) ou plastique pour les dés et les fig (ca c’est cher oui). Mais les taxes sont déjà tellement élevées et vont l’être encore plus, j’arrive pas à me rendre compte de pourquoi il n’y a pas d’entreprise qui fabrique tout ca chez nous…
Gus
Expertise. Machines. Et main d’œuvre. Pas les mêmes salaires…
Trump peut vouloir ramener tous les emplois sur sol ricain, faire construire un iPhone en Chine ou aux US ne sera jamais les mêmes prix parce que pas les mêmes salaires