Greater Than Games dans la tourmente
📉 Comment les surtaxes américaines bouleversent la production de Spirit Island et autres. Le destin fragile de Greater Than Games.
Greater Than Games au bord du gouffre

En bref :
- Les tarifs douaniers américains de 2025 ont lourdement impacté la production et la trésorerie de Greater Than Games.
- L’éditeur a dû suspendre tous ses projets et réduire son personnel, provoquant une onde de choc dans la communauté des joueurs.
- La dépendance aux usines chinoises et l’augmentation brutale des coûts laissent planer une grande incertitude sur l’avenir de cette société pourtant emblématique.
Au beau milieu d’une guerre commerciale sans merci, Greater Than Games se bat pour survivre sous le poids des nouveaux tarifs douaniers.
L’éditeur de jeux de société Greater Than Games – connu pour des titres à succès comme la VO de Spirit Island ou Sentinels of the Multiverse – a annoncé un important coup d’arrêt de ses activités. Dans un communiqué sorti hier jeudi 17 avril, cette société basée à St. Louis (Missouri) explique avoir dû réduire drastiquement son équipe et suspendre tous ses nouveaux projets, en invoquant les pressions économiques liées à la crise tarifaire internationale. Elle illustre de manière concrète l’impact des récents tarifs douaniers américains sur le secteur.
Une guerre commerciale qui frappe le jeu de société
La crise traversée par Greater Than Games s’inscrit dans un contexte de guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine entamée à la fin des années 2010. Depuis 2018, Washington impose des droits de douane additionnels sur de nombreux produits importés de Chine, y compris les jouets et les jeux. Or, la plupart des jeux de société sont fabriqués en Asie, notamment en Chine, ce qui place le secteur en première ligne face à ces mesures.
En 2025, l’administration américaine a encore renforcé ces tarifs : début avril, les droits sur les produits, et les jeux, en provenance de Chine ont brusquement grimpé à… 145 % (contre 10 % quelques semaines plus tôt), tout en étendant 10% de taxes à tous les autres pays pour 90 jours. On verra après…
Cette flambée soudaine a provoqué un choc chez les éditeurs de jeux, dont beaucoup opèrent déjà avec des marges très faibles. Les hausses de coûts sont telles que certains craignent une vague de faillites si rien n’est fait. Un acteur de l’industrie a même averti que le secteur du jeu de société aux États-Unis sera tué par ces tarifs si ces niveaux de taxes devaient perdurer. C’est dans ce climat d’incertitude et de volatilité extrêmes que Greater Than Games a vu son modèle économique lourdement fragilisé par les tarifs douaniers.
Coûts de production en forte hausse
Comme la plupart des éditeurs, Greater Than Games dépend presque entièrement d’usines basées en Chine pour la fabrication de ses jeux. Ce choix, historiquement avantageux grâce à des coûts modérés et un savoir-faire spécialisé, est devenu un point faible depuis l’instauration des nouveaux tarifs douaniers américains. En effet, chaque conteneur de jeux importé depuis la Chine est désormais lourdement taxé, faisant exploser la facture. Certains éditeurs ont ainsi vu leurs frais de douane passer de 1 000 $ à 26 000 $ pour un seul conteneur lorsque les tarifs américains étaient fixés à 20 %. On imagine l’impact avec des taux doublés ou triplés. On se rappelle la situation, tragique, de Cephalofair (Gloomhaven) avec des jeux bloqués en Chine qui ne peuvent pas arriver aux US.
Pour Greater Than Games, qui produit des volumes importants, de telles augmentations représentent des centaines de milliers de dollars de surcoûts imprévus. Or les budgets des éditeurs de jeux de société sont calculés au plus juste, avec des marges réduites. Absorber ces coûts sans ajustement est pratiquement impossible. À titre d’illustration, Jamey Stegmaier, cofondateur de Stonemaier Games, estime qu’un droit de douane de 30 % sur une production de 500 000 boîtes (à 10 $ de coût unitaire) engendrerait 1,5 million de dollars de dépenses supplémentaires.
Face à de tels chiffres, Greater Than Games et sa maison-mère Flat River Group se sont retrouvés devant un dilemme : accepter des pertes financières abyssales ou répercuter ces hausses sur le prix de vente des jeux.
Des prix de vente sous pression
Pour survivre, de nombreux éditeurs n’ont eu d’autre choix que d’augmenter leurs prix de vente. Certains acteurs de la filière ont indiqué avoir dû majorer d’environ 10 à 20 % les tarifs de plusieurs jeux afin de compenser un tarif douanier de 20 %. D’autres estiment qu’à partir de 30 % de taxes, la pilule devient trop dure à avaler et la répercussion devient inévitable sur les distributeurs, les boutiques et, in fine, les joueurs, les joueuses. Bref, nous 😥
Cependant, augmenter trop les prix n’est pas sans risque. Un renchérissement brutal des jeux peut freiner les achats et faire baisser la demande des consommateurs. Les éditeurs marchent donc sur une ligne étroite : ils doivent préserver leurs marges sans décourager les joueurs par des prix devenus prohibitifs.
Dans le cas de Greater Than Games, aucun ajustement tarifaire n’a encore été officiellement annoncé sur son catalogue existant, mais la viabilité de nouvelles impressions à l’avenir pourrait exiger des hausses de prix. L’entreprise a d’ailleurs prévenu qu’elle continuerait à produire les jeux de son catalogue « si nécessaire », signe qu’elle pourrait privilégier de petits tirages ponctuels en fonction de la demande. Chaque décision devra trouver un équilibre entre survie financière et acceptabilité pour la communauté de joueurs.
Chaîne d’approvisionnement et dépendance étrangère
La production et la logistique des jeux de société s’organisent sur un cycle long : conception, fabrication outre-mer, transport maritime, puis distribution aux boutiques. Un tel processus s’étale souvent sur plusieurs mois, ce qui rend l’ensemble très vulnérable aux changements soudains de réglementation en cours de route. L’apparition de nouveaux tarifs imprévus au beau milieu du cycle de production peut donc bouleverser complètement les plans des éditeurs. En 2025, face à des annonces tarifaires évoluant parfois en l’espace de quelques semaines, beaucoup de projets ont dû être repensés en urgence.
Greater Than Games n’a pas échappé à cette tourmente. Pris de court par la volatilité des taxes, l’éditeur a préféré mettre en pause tous ses projets en développement plutôt que de s’engager dans des productions potentiellement non viables. Cette dépendance à la fabrication en Chine, où se trouvent ses partenaires imprimeurs, laisse peu d’options de repli à court terme. En théorie, l’entreprise pourrait tenter de déplacer sa production vers d’autres pays moins touchés par les surtaxes (par exemple en Europe ou en Amérique latine), mais cela s’avère difficile en pratique.
D’une part, les infrastructures d’impression de jeux en Amérique du Nord ne sont pas prêtes à absorber ces volumes. D’autre part, la Chine offre un écosystème unique où la plupart des fournisseurs de composants sont situés à proximité les uns des autres, ce qu’aucune relocalisation rapide ne pourrait égaler. En clair, Greater Than Games est contraint de subir la situation : son modèle de production, basé sur des imprimeurs asiatiques fiables, ne peut être adapté du jour au lendemain sans coûts supplémentaires et délais importants.
Projets retardés et incertitudes pour les sorties à venir
La crise des tarifs a déjà entraîné des retards et reports de projets dans l’ensemble de l’industrie. Plusieurs éditeurs ont suspendu ou décalé leurs campagnes de financement participatif et les sorties prévues, par crainte de l’instabilité des coûts de fabrication. Greater Than Games se trouve dans la même situation : tous ses nouveaux jeux et extensions en préparation sont gelés jusqu’à nouvel ordre. L’éditeur a indiqué qu’il tiendrait informés les clients ayant précommandé ou financé des titres non encore livrés, mais aucun calendrier ferme n’a pu être avancé dans le contexte actuel.
Cette incertitude prolongée risque de frustrer les joueurs qui attendent ces jeux, tout en mettant la pression sur la trésorerie de l’entreprise. Tant que les projets restent en suspens, ce sont des revenus futurs en moins pour Greater Than Games, alors même que certains coûts (stockage, engagements pris lors des campagnes) continuent de courir. La direction espère sans doute pouvoir relancer la machine une fois les tensions commerciales apaisées, mais nul ne sait quand cet apaisement aura lieu.
Communication transparente et communauté mobilisée
Greater Than Games a communiqué de façon relativement ouverte sur sa situation, via son site officiel et les réseaux sociaux. Le ton employé est resté professionnel et mesuré, parlant de « réduction d’effectifs » et de suspension temporaire des projets. Cependant, en coulisses, l’ampleur du choc est bien réelle.
Darrell Louder, directeur créatif du studio, a confirmé publiquement sur Facebook la « fermeture » de Greater Than Games par sa maison-mère Flat River Group, déclarant que lui et toute son équipe étaient désormais sans emploi et se disant « anéanti » par la nouvelle. Ces mots crus, émanant d’un membre clé de l’entreprise, ont vivement réagi dans la communauté de joueurs.
Du côté des fans, les réactions oscillent entre la tristesse, le soutien et une lueur d’espoir. Beaucoup de joueurs et joueuses considèrent Greater Than Games comme une victime collatérale de décisions politiques qui la dépassent. Sur les forums spécialisés, certains passionnés disent espérer que les licences phares de l’éditeur, en particulier Spirit Island, puissent revenir sur le devant de la scène une fois la « tempête » tarifaire passée.
Plusieurs notent que les jeux en cours de production seront maintenus tant bien que mal et que l’éditeur tente de « tenir bon » en produisant au moins son catalogue existant. D’autres s’inquiètent toutefois de la perte des talents créatifs – développeurs, auteurs, illustrateurs – qui ont été remerciés, laissant planer une incertitude sur la qualité et le suivi des franchises à l’avenir.
Une issue encore incertaine
Le cas de Greater Than Games est emblématique des bouleversements que subit l’industrie du jeu de société face aux tensions commerciales internationales. Pour l’heure, l’éditeur survit en continuant d’écouler son catalogue existant, tandis que sa maison-mère assure un minimum de support logistique aux partenaires revendeurs et distributeurs. L’avenir de la société dépendra en grande partie de l’évolution des tarifs douaniers dans les mois à venir.
Un allègement ou une suppression des taxes permettrait peut-être à l’entreprise de reprendre ses projets et de réembaucher, alors qu’un maintien (voire une escalade) des barrières douanières risquerait de compromettre durablement l’équilibre financier de nombreux éditeurs, dont celui-ci. En attendant, la situation reste volatile, et personne ne peut prédire quand prendra fin cette guerre des tarifs qui, en 2025, aura mis un des éditeurs indépendants américains les plus en vue au bord du gouffre.
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