En Afghanistan, les talibans interdisent le jeu d’échecs
♟️ Quand la politique s’invite au cœur du jeu : les talibans interdisent les échecs en Afghanistan. Les enjeux sont plus que symboliques.
Échec et mat en Afghanistan : la nouvelle croisade des talibans

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En bref :
- Les talibans ont décrété l’interdiction des échecs en Afghanistan, évoquant des raisons religieuses et morales.
- Cette mesure touche durement une communauté de joueurs déjà marginalisée dans un pays en tension.
- L’interdiction fait craindre la disparition d’un héritage culturel et ludique anciennement enraciné dans la région.
Imaginez que votre loisir préféré devienne illégal du jour au lendemain : c’est la réalité que vivent aujourd’hui les amateurs d’échecs afghans.
En Afghanistan, le régime taliban vient d’ajouter le jeu d’échecs à sa liste d’activités proscrites. La pratique des échecs est désormais suspendue sine die sur l’ensemble du territoire, en vertu d’un décret des autorités religieuses. D’après Atal Mashwani, porte-parole de la Direction talibane des sports, les échecs « sont considérés comme un moyen de parier de l’argent », ce qui contrevient à la loi sur la « Propagation de la vertu et la prévention du vice » adoptée en 2024. En d’autres termes, le gouvernement assimile ce jeu millénaire à une forme de jeu d’argent illégale et à un divertissement contraire à la morale islamique qu’il entend imposer.
Les talibans justifient cette interdiction en invoquant des motifs idéologiques et religieux. « Les échecs font l’objet d’enjeux religieux », affirme M. Mashwani, ajoutant que le jeu restera banni « tant que ces enjeux ne seront pas traités ». Concrètement, le ministère pour la Promotion de la vertu et la Prévention du vice – instance chargée d’appliquer la vision rigoriste de l’islam – a déclaré officiellement les échecs haram, c’est-à-dire interdits du point de vue religieux. La Fédération afghane des échecs a d’ailleurs été dissoute par les autorités, privant les joueurs de toute structure officielle. Face à cette offensive morale, les tentatives d’appel des membres de la communauté échiquéenne sont restées vaines : le 9 mai, une délégation de joueurs a supplié le département des Sports d’autoriser la poursuite des clubs et tournois, mais on leur a opposé un décret émanant de l’Émir (le chef suprême taliban) interdisant catégoriquement les échecs dans le pays.
Les Talibans, le retour
Cette mesure s’inscrit dans un contexte plus large de retour à l’austérité théocratique depuis la prise de pouvoir des talibans en août 2021. Le gouvernement islamiste impose graduellement une vision ultra-rigoriste de la société, bannissant toute activité ludique ou culturelle jugée « immorale ». Déjà, dès leur premier règne dans les années 1990, les talibans avaient prohibé bon nombre de loisirs populaires – du football aux cerfs-volants – et les échecs figuraient sur la liste des interdits.
Depuis 2021, ils renouent avec ces pratiques liberticides : les compétitions de MMA (arts martiaux mixtes) ont été interdites en 2024 car considérées comme trop « violentes » et incompatibles avec la charia, et les femmes ont été exclues de quasiment tous les sports, de l’éducation et de l’espace public en général. L’interdiction des échecs apparaît ainsi comme une étape supplémentaire dans la croisade morale du régime. Elle rappelle d’ailleurs la position d’autres autorités islamistes radicales : en 2016, le grand mufti d’Arabie Saoudite avait lui aussi émis une fatwa contre les échecs, estimant que ce « jeu de Satan » encourageait les paris et faisait perdre un temps précieux aux croyants.
Un peu d’histoire
Pourtant, le jeu d’échecs occupe historiquement une place importante dans le monde musulman et en Afghanistan. Né vraisemblablement en Inde du Nord au VIe siècle, il s’est diffusé dans l’empire perse puis dans le califat arabe sous le nom de shatranj. Au fil des siècles, nombre de califes, sultans et intellectuels musulmans ont pratiqué et apprécié les échecs comme un art stratégique. Certes, des théologiens rigoristes ont parfois condamné ce divertissement – notamment lorsqu’il donnait lieu à des paris d’argent ou détournait les fidèles de la prière – mais dans l’ensemble, les échecs ont su s’enraciner dans la culture de nombreux pays islamiques.
En Afghanistan, pays carrefour entre la Perse et l’Inde, les échecs étaient connus de longue date et joués de manière informelle, bien que ce ne soit pas le passe-temps le plus répandu dans les campagnes. Au XX^e siècle, et surtout après la chute du premier régime taliban en 2001, la discipline a connu un renouveau modeste : des clubs ont rouvert à Kaboul et dans quelques grandes villes, des tournois locaux ont été organisés, et de rares maîtres afghans ont pu participer à des compétitions internationales. Cette progression timide a été brutalement freinée par le retour des talibans.
Dès août 2021, l’arrivée au pouvoir des fondamentalistes a semé la peur au sein de la petite communauté échiquéenne afghane. « Nous risquons de perdre complètement les échecs de la scène sportive du pays », alertait récemment Abdul Wais, vice-président de la Fédération, soulignant que sans soutien institutionnel ni autorisation officielle, le jeu était en train de disparaître de la vie publique. De fait, la plupart des clubs d’échecs ont fermé leurs portes après l’été 2021, et beaucoup de joueurs ont rangé leurs échiquiers par crainte de représailles. « La majorité des joueurs ont arrêté de jouer, et même les dirigeants de la fédération ont fui », témoigne un jeune passionné de Herat, qui raconte avoir dû s’entraîner seul chez lui pendant des mois.
Le président de la fédération d’échecs aurait trouvé refuge en Lettonie, tandis que d’autres maîtres afghans se sont exilés en Ouzbékistan pour continuer à vivre leur passion en sécurité. Ceux qui sont restés au pays pratiquent désormais dans la clandestinité.
Sur le terrain, l’application du nouveau décret provoque tristesse et résignation chez les amateurs d’échecs. Azizullah Gulzada, propriétaire d’un café à Kaboul où l’on jouait quotidiennement aux échecs jusqu’à présent, affirme qu’il se pliera à l’interdiction mais ne cache pas son incompréhension. « De nombreux pays musulmans ont des joueurs d’un niveau international qui participent à des tournois, observe-t-il. Ici, beaucoup de jeunes venaient [dans mon café] tous les jours, sans parier d’argent. » Désormais, regrette M. Gulzada, ces férus du jeu n’auront « plus vraiment de prétexte pour se rassembler ». Il craint également que cette décision ne prive sa clientèle d’une activité sociale importante, dans un quotidien déjà marqué par le chômage et le manque de loisirs pour la jeunesse. « Les gens qui sont passionnés d’échecs seront forcément attristés », confie-t-il, d’autant qu’aucune alternative ne s’offre à eux. Le simple fait de sortir un échiquier en public pourrait désormais être perçu comme un acte de dissidence.
Pas une anecdote
Des observateurs et défenseurs des droits humains s’alarment de cette nouvelle restriction imposée par les talibans. Certes, l’interdiction du jeu d’échecs peut sembler anecdotique au regard des atteintes bien plus graves aux droits fondamentaux (répression des femmes, exécutions sommaires, etc.), mais elle illustre la volonté du régime d’éradiquer toute forme d’expression culturelle libre. Les organisations internationales rappellent que le droit au jeu et aux loisirs fait partie intégrante de la vie sociale.
Human Rights Watch et d’autres ONG ont déjà dénoncé la politique talibane consistant à « bannir systématiquement les activités culturelles et sportives », y compris pour les hommes, dans le cadre d’une vision ultra-conservatrice de la loi islamique. Pour de nombreux experts, la croisade anti-échecs témoigne de l’obsession du pouvoir taliban à contrôler jusqu’aux moments de détente de la population, confirmant le climat de terreur et d’isolement qui règne aujourd’hui en Afghanistan.
En décrétant l’interdiction de jouer aux échecs, les talibans ajoutent un nouveau symbole à leur régime de censure et de contrainte. Ce jeu de stratégie, apprécié à travers le monde pour ses vertus éducatives et son aspect ludique, devient ainsi une victime collatérale de l’idéologie extrémiste au pouvoir à Kaboul. Désormais, les rares passionnés d’échecs afghans devront soit renoncer à leur passe-temps favori, soit le pratiquer clandestinement à l’abri des regards.
Cette mesure jette une ombre de plus sur la scène ludique et culturelle du pays, et fait craindre la disparition pure et simple d’un pan du patrimoine intellectuel afghan. Dans un Afghanistan coupé du monde et soumis à la férule des mollahs, le roi et la reine des échecs ont été mis échec et mat par les dogmes talibans, sans perspective de revanche à court terme.
Sources : Le Monde ; L’Orient-Le Jour ; The Indian Express ; Libération.
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2 Comments
David Mallem
Cette folie au nom d’une religion. Ils rêvent simplement d’une dictature comme la Corée du Nord et prennent juste l’excuse d’une religion.
Poltergeist
À force d’interdictions, j’espère vivement, qu’ils seront confrontés à un soulèvement massif. Frappés en plein cœur, comme ils le sont dans leur tête visiblement