đ€ș Unmatched dĂ©cryptĂ© : recyclage culturel ou renouveau ludique ? PlongĂ©e dans les mythologies d’un blockbuster qui divise. đđ
Unmatched : Recyclage Ă lâinfini
AprĂšs le temps de la critique Ă chaud, vient le temps de la prise de recul. Unmatched est sorti depuis dĂ©jĂ 2019 et continue sa conquĂȘte des tables de jeu. Il est grand temps de faire un peu de mĂ©nage dans la bagarre.
Ă l’heure actuelle, Lewis Carroll, Sir Arthur Conan Doyle et H. G. Wells se retournent probablement dans leur tombe. Leurs hĂ©ros mythiques, Alice, Sherlock Holmes et l’homme invisible, ont Ă©tĂ© arrachĂ©s Ă leurs univers respectifs, moulĂ©s dans des figurines en plastique et hachĂ©s menu dans des decks de trente cartes â avant d’ĂȘtre jetĂ©s dans une arĂšne pour s’affronter jusqu’Ă la mort. Bienvenue dans Unmatched.
C’est la bonne idĂ©e de ce jeu d’affrontement que d’avoir renouvelĂ© les tĂȘtes d’affiche en allant puiser ses thĂšmes dans la littĂ©rature (Dr Jekyll, Dracula), la culture populaire (Robin des Bois, le Roi Arthur, Sinbad) ou encore la mythologie (MĂ©duse, Achille). Dans un imaginaire mainstream saturĂ© par Marvel et Disney, cette approche a de quoi intriguer, voire sĂ©duire (notons toutefois que Marvel a depuis rĂ©ussi Ă phagocyter le jeu en y installant quinze de ses superhĂ©ros). Chaque personnage est dĂ©clinĂ© Ă travers un style de jeu qui lui est propre, ajoutant Ă la sensation de jouer Ă la maniĂšre de, du moins Ă travers l’idĂ©e que se font les concepteurs de ces figures emblĂ©matiques (qui est peut-ĂȘtre parfois l’idĂ©e vague et archĂ©typale que l’on s’en fait nous-mĂȘmes). C’est le concept du « cross-over » que l’on retrouve ailleurs dans des gammes comme Smash Up ou encore Villainous. Les mĂ©caniques de ces jeux sont diffĂ©rentes, mais ce qui est vendu est le mĂȘme : la permĂ©abilitĂ© des univers de fiction. La boĂźte de Pandore du multivers est ouverte et tant que vous avez les droits d’exploitation, toutes les hybridations sont possibles. Imaginerons-nous un jour King Kong contre Bilbo le Hobbit, Tom Sawyer contre Gavroche, Harry Potter contre Barbie, ou encore Poutine contre Jean-Marc Jancovici ? Il est Ă©tonnant que le jeu n’ait pas encore mis en scĂšne la crĂ©ature du Dr Frankenstein, tant celle-ci pourrait ĂȘtre vue comme la mĂ©taphore mĂȘme de ces assemblages monstrueux qui sortent de l’usine Ă fantaisie.
En rĂ©alitĂ©, ce qui se joue est bien plus grave : c’est le chant du cygne de l’imaginaire. Frileux Ă l’idĂ©e de prendre le risque d’explorer de nouveaux horizons, le grand marchĂ© de la culture a trouvĂ© son interprĂ©tation du dĂ©veloppement durable : le recyclage Ă l’infini. Dans Unmatched, le hĂ©ros traditionnel est arrachĂ© Ă sa terre originelle (son « roman-terrier » pourrait-on dire) et mis dans un bocal de chloroforme. Il est vidĂ© de son sang â lire : de son sens â et son identitĂ© se fige dans une forme nĂ©crosĂ©e que les industriels du divertissement agitent sous nos yeux nostalgiques. Leur art est celui des nĂ©cromanciens et nous assistons jour aprĂšs jour Ă toujours plus de spectacles qui empestent la mort. Unmatched n’est pas autre chose que l’Ă©niĂšme avatar de cette colonisation de l’imaginaire par une armĂ©e de morts-vivants. Lorsque l’on sait qu’Unmatched est lui-mĂȘme une exhumation de Star Wars Epic Duels (du mĂȘme auteur) croisĂ© avec TannhĂ€user, cela n’a rien d’Ă©tonnant : l’hybridation est son ADN.
Course de fond
Et le jeu dans tout ça ? Si le thĂšme confirme la standardisation de l’imaginaire qui ronge la partie la plus encombrante du secteur culturel, sa mĂ©canique cherche-t-elle au moins Ă sauver l’honneur des Sherlock Holmes et consorts ?
Dans Unmatched, je dois Ă©liminer mes adversaires en rĂ©duisant leur jauge de points de vie Ă zĂ©ro. Pour cela, je dispose au dĂ©part de cinq cartes en main et Ă chaque tour, l’Ă©quivalent de deux points d’action me permettent au choix de : 1) piocher et avancer (action double appelĂ©e « manĆuvre ») ; 2) attaquer (dĂ©fier sa cible en jouant une carte) ; 3) jouer un « stratagĂšme » (une carte pouvoir). Le tout se dĂ©roule dans une arĂšne fermĂ©e et dĂ©coupĂ©e en zones interconnectĂ©es.
Au cĆur des interactions, les joueurs jouent chacun une carte face cachĂ©e, puis la rĂ©vĂšlent : la valeur la plus haute lâemporte. S’ensuit une myriade d’effets et de capacitĂ©s de cartes qui viennent contrebalancer le rĂ©sultat en jouant sur les diffĂ©rentes variables du jeu (points d’attaque et de dĂ©fense, pioche, positionnement du personnage, etc.). Ainsi, Unmatched, sous ses airs de rĂšglement de compte tarantinesque, est essentiellement un jeu de bataille, croisĂ© avec un jeu de placement tactique et un jeu de bluff. C’est une bataille avec des ellipses, car les joueurs n’ont pas toujours les cartes en main pour rĂ©soudre l’affrontement. Ils attendent le bon moment, la bonne carte â et entre les deux, ils se baladent.
Car Unmatched est un jeu oĂč l’on se dĂ©place beaucoup. Le mouvement est vital puisque c’est lui qui permet de renouveler sa main et de rĂ©aliser les autres actions du jeu. En fonction de nos cartes (ou de leur absence), nous passons notre temps Ă fondre sur l’ennemi ou Ă le fuir pour nous renflouer. Toute la stratĂ©gie consiste ensuite Ă couper la retraite de la proie qui n’a plus de cartes en main (le jeu aurait pu s’appeler « La Traque », tant il donne l’impression anxiogĂšne de n’avoir nulle part oĂč s’enfuir). Le plateau, qui semble tombĂ© d’un cours de thĂ©orie des graphes, n’est au fond qu’un labyrinthe refermĂ© sur lui-mĂȘme, oĂč l’entrĂ©e et la sortie ne font qu’un et oĂč les joueurs incarnent tour Ă tour le Minotaure de l’autre.
Invocation mythologiques
Cette impression de n’avoir aucun Ă©chappatoire rĂ©sonne avec un sentiment d’impuissance qui hante rĂ©guliĂšrement le jeu. Ici, c’est l’impuissance Ă se protĂ©ger quand l’adversaire nous dĂ©fie et que nous n’avons pas de cartes « dĂ©fense » Ă jouer en rĂ©ponse. L’attaque est alors cinglante et tous les dĂ©gĂąts pĂ©nĂštrent. LĂ , c’est l’impuissance d’un personnage coincĂ© sur sa case, cernĂ© par d’autres hĂ©ros ou leurs sbires (les jetons alliĂ©s dont disposent certains personnages) et incapable de s’Ă©vader.
Impuissance enfin devant l’Ă©puisement de nos options de jeu, dans le cas d’une main vide ou mal fournie : la seule chose Ă faire est alors le repli tactique. Ainsi condamnĂ©s Ă une errance de nĂ©cessitĂ©, les hĂ©ros (et les joueurs) ont toutes les occasions de se sentir prisonniers de leur sort, victimes du destin qui s’acharne. Ă bien y regarder, Unmatched est certainement Ă placer dans le genre des supplices.
D’un cĂŽtĂ©, il y a Sisyphe et son mythique rocher. Les joueurs d’Unmatched sont perpĂ©tuellement pris dans le cycle accumulation/dĂ©plĂ©tion, le flux et reflux de ce qui rend possible toute action : la main de cartes. Et pour cause : une main vide est synonyme de mort. Il faut alors entreprendre une lente rĂ©surrection, une reconquĂȘte de ses facultĂ©s de nuisance Ă travers ses « manĆuvres », avec l’espoir de piocher la bonne carte.
Et c’est lĂ qu’entre en scĂšne un autre supplice, celui de Tantale et de son impossible accession Ă la table des mets. Face Ă nous, cet objet de dĂ©sir : la main idĂ©ale qui nous permettra d’achever l’adversaire aux abois. Entre nous et le carrĂ© d’as, les infinies variations de la pioche et de ses dĂ©convenues. La toile de fond de tout cela, c’est un dernier supplice : celui de PromĂ©thĂ©e. EnchaĂźnĂ©s Ă notre plateau (lui-mĂȘme maillage de chaĂźnes), nous voilĂ condamnĂ©s Ă nous ronger le foie jusqu’Ă ce que les forces vives s’Ă©puisent et qu’une nouvelle partie recommence.
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Unmatched : Le sens de la rixe
MalgrĂ© son statut de blockbuster, Unmatched a toutes les allures d’une bagarre de rue. Oubliez le ring et le dohyĆ : imaginez plutĂŽt la ruelle et le parking. Nous sommes au royaume des chassĂ©s-croisĂ©s, des coups de canif rapides et des mĂȘlĂ©es dĂ©sordonnĂ©es. C’est lĂ tout le contraste du jeu : convoquer des figures vĂ©nĂ©rables, alter ego positifs de notre propre imperfection et imprĂ©gnĂ©es d’une aura de dĂ©sirabilitĂ©, pour in fine les amener Ă se battre dans le caniveau. Non content de faire fi du sens dont ses fictions de rĂ©fĂ©rences sont Ă l’origine porteuses, Unmatched achĂšve son travail de javellisation de l’imaginaire Ă travers la dĂ©chĂ©ance des hĂ©ros qu’il convoque. La culture (au sens d’espace subversif de rĂ©invention du monde et de soi-mĂȘme) est morte un lundi Ă 22h, sur le trottoir de la rue Montorgueil.
C’est une Ă©vidence de dire que les jeux de sociĂ©tĂ© n’Ă©chappent pas Ă la marchandisation de la culture. Unmatched, par ailleurs plutĂŽt plaisant Ă jouer et offrant de joyeux duels, s’inscrit dans le sillage des Ćuvres dĂ©vouĂ©es au capital Ă la mĂ©moire courte. Il ne s’agit plus de cĂ©lĂ©brer l’histoire et son hĂ©ritage, ni d’aller y chercher un Ă©clairage sur notre Ă©poque. Non, le recyclage culturel procĂšde du clonage : Ă partir d’une goutte de sang, nous avons refabriquĂ© un dinosaure, Ă©poustouflant et terrifiant Ă la fois, mais dĂ©sespĂ©rĂ©ment inutile. Sous des dehors rutilants, nous faisons du surplace.
Et la formule fonctionne : les Ă©ditions et extensions s’enchaĂźnent. Le marchĂ© français n’exploite qu’une partie de ce qui est dĂ©jĂ sorti aux Ătats-Unis (imaginez ce qui nous attend : Bruce Lee, Buffy contre les vampiresâŠ). Nous lisons : « Unmatched est plus qu’un jeu de combat. C’est une invitation Ă devenir le hĂ©ros d’une histoire Ă©pique » (interview de Jayme Boucher, directrice des jeux du fabricant Mondo, Ă l’Ă©poque de la sortie du jeu). Ce discours de pur marketing traduit nĂ©anmoins un certain aveuglement (conscient ou non) sur le processus Ă l’Ćuvre derriĂšre ces productions. Comme si l’Ă©vocation seule du hĂ©ros suffisait Ă nous plonger dans son univers, dans sa sensualitĂ©. En rĂ©alitĂ©, il n’y a rien Ă l’intĂ©rieur de ces figures de paille. Tout est beau, lĂ©chĂ©, prĂ©cis et simple Ă comprendre â les clĂ©s de la recette du succĂšs. Et c’est lĂ toute l’ambiguĂŻtĂ© du systĂšme, d’ĂȘtre Ă la fois creux et dĂ©sirable. Car il faut le dire : Unmatched reste, pour son plus grand paradoxe, un bon jeu.
Tout compte fait, il pourrait bien manquer un duel de légende à la collection : Jean Baudrillard contre Steve Jobs. Mais nous savons déjà qui est sorti vainqueur.
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