Critiques de jeux,  Jeux de plateau

Graffiti : Belle idée mais réalisation décevante

🎨 Le street art s’invite dans vos salons avec Graffiti, le jeu qui vous met dans la peau de graffeurs en herbe taguant les murs de Londres !


Graffiti

⚠️ Avertissement : Dans un souci de transparence envers notre communauté, nous tenons à préciser que cet article reflète notre opinion personnelle sur le jeu. Nous n’avons reçu aucune contrepartie de la part de l’éditeur du jeu. Nous avons acquis et testé le jeu de façon indépendante, sans lien commercial avec son éditeur. Les avis présentés ici représentent notre analyse honnête et impartiale du jeu, basée sur notre propre expérience.


C’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes. Ou, dans le cas de Graffiti, c’est avec les vieux jeux qu’on en fait des nouveaux. Ou, en vérité, comme ici avec Graffiti, mieux vaut ne pas le faire du tout !

Graffiti est l’un des tout nouveau jeu de l’éditeur Queen Games sorti en ce début d’année 2024. Enfin, « tout nouveau » est peut-être exagéré. Il s’agit en vrai de la refonte de Fresco, un autre de leur jeu sorti en 2010. Dans Fresco, on peignait une… fresque, c’est dans le titre. Dans Graffiti, on… vous avez compris.

Comme avec le thème, Fresco a été ici modernisé, simplifié. Mais, spoiler alert, quatorze ans plus tard, le tout ne passe pas. Ne passe plus. Les mécaniques, le jeu, son matériel, tout fait très… dépassé. Décortiquons plus en détail le jeu. Mais d’abord, petit contexte historico-poterie sur le graffiti.

Petite histoire du graffiti

Le graffiti, cette forme d’expression artistique souvent vue sur les murs des villes, dans les ruelles, sur les trains et les bâtiments abandonnés, a une histoire fascinante et complexe. Loin d’être une invention moderne, le graffiti existe depuis des millénaires, avec des exemples datant de l’Égypte ancienne, de la Grèce antique, et de l’Empire romain, où des inscriptions et des dessins étaient gravés sur les murs et les monuments. Ces premières formes de graffiti étaient des moyens d’expression personnelle, des déclarations politiques, ou simplement des marques de passage.

Au fil du temps, le graffiti a évolué, passant de simples inscriptions et dessins à des œuvres d’art complexe et hautement stylisées. Dans les années 1960 et 1970, le graffiti moderne a commencé à prendre forme dans les villes américaines, notamment à New York et à Philadelphie, où il est devenu une forme importante de culture urbaine. Les artistes graffeurs, armés de bombes aérosols, ont commencé à marquer les wagons de métro et les murs de la ville avec leurs tags, leurs logos et leurs murales. Ces œuvres, souvent réalisées sans autorisation, étaient considérées comme des actes de vandalisme par beaucoup, mais pour d’autres, elles représentaient une forme puissante d’expression artistique et de résistance culturelle.

Dans les années 1980, le graffiti a commencé à être reconnu comme une forme d’art à part entière. Des expositions de graffiti ont été organisées dans des galeries d’art, et certains artistes graffeurs ont commencé à recevoir des commandes pour leurs œuvres. Cette période a vu l’émergence d’artistes de graffiti célèbres comme Keith Haring et Jean-Michel Basquiat, qui ont réussi à transcender les frontières du graffiti pour devenir des figures majeures de l’art contemporain.

Aujourd’hui, le graffiti est une forme d’art globalement reconnue, présente dans presque toutes les grandes villes du monde. Il continue d’évoluer, avec de nouvelles techniques, styles et thèmes émergeant constamment. Les artistes graffeurs utilisent maintenant une variété de médiums, allant des bombes aérosols traditionnelles à la peinture numérique et au pochoir, pour créer des œuvres qui varient du simple tag à des murales complexes et détaillées.

Le graffiti reste cependant un sujet de débat. Pour certains, il est un moyen d’embellir les espaces urbains négligés et de faire des déclarations sociales ou politiques. Pour d’autres, il s’agit toujours d’une forme de vandalisme. Ce qui est indéniable, c’est l’impact du graffiti sur la culture visuelle contemporaine et son rôle dans l’expression de l’identité urbaine.

Le graffiti a parcouru un long chemin depuis ses origines anciennes. Il est passé de marques clandestines sur des murs à une forme d’art respectée et célébrée, témoignant de la capacité de l’art à évoluer et à influencer à travers les âges. La discussion autour du graffiti et de sa légitimité en tant qu’art continue, mais son empreinte indélébile sur la culture mondiale est incontestable.

Avec ce rapide historique, on mesure mieux comment le graffiti a évolué, de ses origines marginales à son statut artistique actuel.

Le street art a le vent en poupe et ça, l’éditeur Queen Games l’a bien compris. Avec Graffiti, ils tentent de surfer sur cette vague en proposant un jeu sur le thème du graffiti. Sur le papier, l’idée est séduisante. Dans les faits, le résultat est malheureusement décevant… Explications.

Le graffiti est pour vous :

Un thème qui intrigue…

À première vue, Graffiti fait envie. Son illustration de tunnel tagué et son matériel façon street culture donnent envie de se plonger dans l’univers des graffeurs. On découvre avec intérêt les notions de bombes de peinture, de lettrages, de tags…

Avec son illustration de tunnel urbain tagué et son titre sans équivoque, Graffiti ne cache pas son inspiration. Ici, exit les mondes féériques ou médiévaux, place à l’esthétique brute du street art. Et cela se ressent dans tout le matériel : les jetons représentent des bombes de peinture, le plateau figure le fameux Leake Street Tunnel, haut lieu du graffiti londonien… On est plongé dans l’univers underground des graffeurs, entre cultures urbaine et street art.

Photo de Gloria Manarisip sur Unsplash

Mais ne vous méprenez pas : Graffiti n’est pas un énième jeu sur le thème du graffiti, il innove en proposant une véritable expérience de création artistique ! Car le but n’est pas juste de collectionner un maximum de points, mais bien de réaliser de magnifiques graffs sur les murs du tunnel. Et cela demande réflexion, sens tactique et sens artistique !

Le jeu bénéficie d’un habillage cohérent qui tranche agréablement avec les univers médiévaux ou fantastiques trop répandus. Le thème graffiti est original et intrigant, de quoi attirer les joueurs et joueuses en quête de nouveautés.

…mais un gameplay trop simplifié

Comment ça marche ? Le principe est assez simple. À leur tour, les joueurs et joueuses vont poser leurs bombes sur différentes actions pour collecter des jetons de couleurs. Puis, ils utiliseront ces jetons sur les graffitis pour remplir les différentes cases, un peu comme un puzzle. Plus ils remplissent de cases, plus ils marquent de points !

Mais attention, pour taguer il faut des autorisations de graff que l’on pioche. Et certains graffitis rapportent plus de points que d’autres. Bref, réfléchissez bien à votre plan d’action si vous voulez finir premier graffeur de la table !

Ce système simple mais malin permet de faire monter la tension au fil des tours. On surveille les autres du coin de l’œil pour ne pas leur laisser le champ libre sur un gros graff. Et on jubile quand on réussit à rafler l’autorisation qui nous manquait pour finir notre chef d’œuvre !

Photo de Walid Hamadeh sur Unsplash

Hélas, cette bonne idée se heurte à une réalisation décevante. Les mécanismes de jeu manquent singulièrement de profondeur et deviennent répétitifs à la longue.

On enchaîne les tours en posant ses pions pour collecter des jetons de couleurs, qu’on utilise pour remplir les graffitis du plateau. Le tout en piochant aléatoirement des autorisations de graffitis. Sympathique 5 min, frustrant à la longue…

Certes, Graffiti se veut un jeu familial (voir plus bas) et accessible. Mais même pour ce public, il paraît limité. On est loin de la qualité et de l’intérêt d’autres jeux de placement d’ouvriers de bombes aérosols.

Des parties qui traînent en longueur

Autre point négatif : la durée de jeu indiquée de 30 à 45 min est largement sous-estimée. Les parties ont plutôt tendance à s’éterniser, avec des fins de manches interminables pour attendre qu’au moins six graffitis soient complètement remplis. Le jeu peut traîner, s’enliser. Bâillement.

Cela accentue la répétitivité du jeu, dont on a hâte que la partie se termine… On ne va pas se le cacher, c’est n’est pas le meilleur indicateur d’un titre réussi.

Un jeu qui ne trouve pas son public

Avec des règles simples à comprendre et des parties fluides, on pose un ouvrier une bombe sur l’un des quatre plateaux (bonus, couleur, graffiti à réaliser ou jeton d’activation pour obtenir le droit de créer un graffiti), Graffiti est un jeu facile d’accès, idéal en famille ou avec des joueurs débutants. D’ailleurs je le conseillerais dès 8-10 ans, même si la boîte indique 14 ans.

Ses jolies illustrations colorées et son thème décalé peuvent facilement séduire les enfants et adolescents fans de street art. De quoi initier la nouvelle génération à cet art encore méconnu du grand public !

Pour les joueurs et joueuses plus expérimentés, Graffiti reste très fun si on est dans l’état d’esprit. On retrouve le côté addictif des jeux de pose d’ouvriers, tout en ajoutant une dimension créative très sympa. Et certaines parties à 4 peuvent devenir assez tendues lorsque la compétition s’intensifie ! Même si l’interaction reste très, très polaire. On est plus ici dans la course aux points que dans la possibilité d’aller pourrir les graffiti des autres.

Mon ressenti est qu’il s’agit clairement d’un « jeu familial », à destination des enfants et adolescents, plus que des joueurs experts. C’est, à première vue, un (bon) jeu d’initiation avec une belle réalisation, des règles simplifiées et une thématique qui plaira aux plus jeunes.

Oui, mais.

Graffiti peine à trouver son public. Trop simple pour les joueurs expérimentés, trop limité pour les familles…

Les enfants sont vite lassés et les adultes regrettent le manque de profondeur stratégique. Seuls les pré-ados fans de street art trouveront peut-être leur compte dans l’univers. Et encore…

Aucun rapport

Autre déception : le choix des symboles représentant les autorisations de graffitis. Pourquoi avoir opté pour de simples pictos de dés ? Difficile de percevoir le lien avec le street art.

Ce choix graphique confus dessert le jeu et son immersion. Des représentations de bombes de peinture ou de masques de graffeurs auraient par exemple été plus cohérentes.

L’utilisation de ces pictos abscons nuit à la compréhension et à l’adhésion au thème du jeu. Un mauvais point pour Queen Games qui frise l’incohérence sur ce plan et rate l’occasion de renforcer l’univers du titre.

Graffiti : verdict

Comme dit en introduction, Graffiti est donc la modernisation de Fresco, tant pas son thème que pas ses mécaniques. Mais cette réédition se prend les pieds dans le tapis. La mécanique principale de Fresco reposait sur la programmation, cachée puis révélée, des actions souhaitées pour le tour, de quoi imposer une certaine stratégie. Ici, dans Graffiti, on ne fait que poser ses bombes, une personne après l’autre, en mode placement d’ouvriers. Le jeu est ainsi certes simplifié, fluidifié, mais il devient alors extrêmement tactique, chaotique.

Graffiti. Le jeu vous tente ?

Autre point appréciable dans Fresco, le besoin de combiner des couleurs de base pour effectuer des mélanges, un point ici complètement évacué. Il suffit de se servir dans la réserve.

Alors oui, Fresco était plutôt destiné à un public Familial++, Initié, comme on dit aujourd’hui avec la sélection de l’As d’Or, alors que Graffiti se veut plus léger, plus accessible. Mais pas tant que ça ! Trop brouillon et confus pour les jeunes publics, trop léger pour les autres.

Bref, le pari est manqué pour Queen Games. Malgré une belle idée, Graffiti ne parvient pas à captiver sur la durée. Dommage. Ce jeu ne nous a pas du tout convaincus.! À force de surfer sur leur catalogue d’antan, c’est à se demander si Queen Games ne serait pas un peu à bout de souffle.

Bof bof.

Note : 2 sur 5.

Et encore un truc

Et en parlant de graffiti, le jeu de société et le street art, ce 1er février 2024, comme le rapporte le Los Angeles Times, des graffeurs ont « pris d’assaut » Oceanwide Plaza, un projet de développement d’un milliard de dollars qui est au point mort, et ont recouvert 27 étages de graffitis. Impressionnant !

Les travaux de construction sont au point mort depuis 2019, laissant inachevé ce projet de développement à usage mixte, qui doit / devrait accueillir des commerces, des hôtels et des logements. Si certains considèrent les graffitis comme un fléau, d’autres apprécient la tentative de récupération et d’utilisation d’espaces urbains à l’abandon.


  • Création : Marco Ruskowski, Marcel Süßelbeck
  • Illustrations : Markus Erdt
  • Édition : Queen games
  • Nombre de joueurs et joueuses : 2 à 4 (tourne mieux à 4)
  • Âge conseillé : Dès 14 ans (en vrai, dès 8 ans !)
  • Durée : 45 minutes
  • Thème : Street art
  • Mécaniques principales : Placement d’ouvriers. Pour en savoir plus sur les différentes mécaniques de jeux, c’est ici.

Rejoignez notre chaîne WhatsApp


Gus&Co : 100% Indépendant, 0% Publicité

Vous avez aimé cet article ? Depuis 2007, nous faisons le choix difficile de refuser la publicité intrusive pour vous offrir une lecture confortable. Mais l'indépendance a un prix (hébergement, temps, achat de jeux).

Pour que cette aventure continue, vous avez deux moyens de nous soutenir :

Le soutien direct : Rejoignez nos mécènes sur Tipeee pour le prix d'un café par mois.

☕ Soutenir Gus&Co sur Tipeee

Article écrit par Loïc. Breton d’origine et exilé depuis peu en Suisse (pour son chocolat, surtout), Loïc vit et respire jeux de société. Il est toujours prêt à sortir cartes et plateaux pour s’amuser et partager sa passion débordante. Joueur dans l’âme, sa devise est « Une petite partie, entre deux arrêts de bus ? ».

Votre réaction sur l'article ?
+1
5
+1
0
+1
0
+1
0
+1
0
+1
0

2 Comments

  • Raidden

    Je me rappelle lors de mes débuts dans le jeu de sociétés avoir joué à Fresco et c’était chaud pour mes neurones mais j’en ai une bonne impression.
    Il a laissé une big box avec pas mal de choses derrière lui.

    L’avoir transformé en quelque chose de moderne visuellement, c’était nécessaire. Le rendre plus familial, c’est non.

    Sympa l’info en plus à la fin !

À vous de jouer ! Participez à la discussion

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur Gus & Co

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture