Analyses & psychologie du jeu,  Jeux de plateau

L’esthétique d’un jeu, sa fabrique à succès ?

Est-ce qu’un beau jeu rime avec un bon jeu ? Une étude en psychologie se penche sur notre rapport à l’esthétique.


Esthétique

Est-ce que vous aussi vous avez remarqué que depuis quelques années, les jeux de société sont de plus en plus en beaux ? Quand on prend les jeux sortis entre les années 70 et 90, les jeux avaient tendance à présenter une esthétique plutôt morne. Des couleurs fades, des illustrations souvent inexistantes, ou peu raffinées. Et puis, peu à peu, avec l’âge d’or des jeux de société depuis les années 2000, et 2010 surtout, avec plusieurs milliers de titres qui sortent chaque année, les jeux sont devenus de plus en plus beaux.

Cet article m’a été inspiré par des discussions sur Facebook à la suite de la chronique sur Mille Fiori. Que nous trouvons excellent. Malgré son esthétique… austère. Pour ne pas dire moche. Certains membres de notre communauté ont trouvé notre note, maximale, abusée, au vu de son apparence très… « germanique » et plate.

Alors certes, la beauté est une question très personnelle. Le choix des couleurs, du style graphique. On aime, ou on n’aime pas. Les anglophones disent bien : « beauty is in the eye of the beholder », la beauté est dans l’œil de la personne qui regarde. Autrement dit, la beauté est subjective.

Pourtant, depuis 10-20 ans, les éditeurs, et surtout les éditeurs français, rivalisent pour sortir des jeux à l’esthétique de plus en plus recherchée, raffinée. La boîte, les cartes, les règles, les figurines, les illustrations. Depuis quelques années, on observe un marché du jeu de société qui cherche de plus en plus à offrir un beau matériel. Une question émerge. Est-ce qu’un jeu moche est un jeu mort ? Une toute nouvelle étude en psychologie semble répondre à cette question.

La psychologie au secours de l’esthétique

Selon une recherche parue en juin 2021 publiée dans Personality and Social Psychology Bulletin, nous percevons les autres humains, les animaux, les bâtiments et les paysages qui sont beaux comme ayant un statut plus élevée. L’étude en suggère la raison. C’est parce que nous percevons la beauté comme étant plus pure. Ce que nous trouvons beau, nous le valorisons et lui attribuons un statut plus élevé. L’étude ne s’intéresse pas aux jeux de société, mais l’écart n’est peut-être pas si grand à franchir.

Ce domaine de recherche en psychologie est en lien avec ce qu’on appelle la philosophie de la perception. Ou comment notre mental construit la nature des expériences perceptives et la façon dont elles se rapportent aux croyances ou à la connaissance du monde.

Les auteurs de l’étude de juin ont cherché à explorer un mécanisme supplémentaire qui pourrait expliquer comment nous attribuons un statut, moral, à des éléments non dotés de sensibilité. Des choses inertes, tels que les bâtiments et les paysages. Ou, pour ce qui nous intéresse, par extrapolation, les jeux de société. Nous savons déjà pourquoi nous nous soucions ou voulons protéger des gens ou des animaux. Parce qu’ils sont capables de souffrir.

Mais qu’en est-il des choses inertes, tels que les bâtiments, les paysages, ou les jeux de société ? Qu’est-ce qui nous pousse à les encenser ? À leur attribuer une valeur plus élevée ? Comment est-ce que notre perception change ? Y a-t-il d’autres facteurs qui expliquent ce phénomène ? C’est tout le but de cette recherche. Lier l’esthétique à la perception, et à la relation.

L’étude, en détail

Dans leur étude, les chercheurs définissent la position morale comme « moralement importante pour son propre bien ». Ils ont proposé que les gens se réfèrent à l’esthétique d’un élément lorsqu’ils jugent de son statut moral, que l’élément ait ou non la capacité de ressentir de la souffrance. Les chercheurs suggèrent que la beauté suscite la perception de la pureté, tandis que la laideur évoque l’impureté.

Christoph Klebl et son équipe ont mené une série d’études pour explorer cette interrogation. Une première étude a présenté aux sujets six images de trois animaux différents. Pour chaque animal, il y avait une version « belle » et une version « laide ». On a demandé aux participants d’évaluer l’attrait de chaque animal et d’évaluer dans quelle mesure ils ressentaient le désir de protéger l’animal, pour évaluer la position morale de l’animal. Ils ont également évalué la mesure dans laquelle l’animal évoquait la pureté.

Comme prévu, lapalissade, les participants ont évalué les beaux animaux comme plus attrayants que les animaux laids. Ils ont également déclaré ressentir un désir plus fort de protéger les beaux animaux. Cet effet a été généré par des perceptions de pureté et d’utilité, suggérant que les gens considéraient les beaux animaux comme ayant un statut moral plus élevé que les animaux laids, parce que les animaux les plus attrayants étaient perçus comme ayant une plus grande pureté et utilité.

Une étude suivante a plus ou moins reflété ces résultats, mais avec des images de visages humains au lieu d’animaux. Les résultats ont révélé que les gens ressentaient un désir plus fort de protéger les personnes ayant des visages attrayants par rapport à celles ayant des visages peu attrayants. Cet effet s’expliquait par une plus grande perception de la pureté et de l’utilité et une perception plus faible de la tristesse.

Une troisième étude a en outre reproduit ces effets avec des paysages, montrant que les gens ressentaient un désir plus fort de protéger de beaux paysages par rapport aux paysages moins beaux, qui étaient de taille et d’environnement similaires. Encore une fois, la pureté et l’utilité ont eu un impact sur cette perception. Et cette fois, l’aspect vivant et l’inspiration ont été des facteurs supplémentaires, suggérant que les gens se sentaient plus motivés à protéger de beaux paysages parce qu’ils semblaient plus purs, utiles, inspirants et vivants.

Protection

Une autre étude a trouvé des preuves du même effet avec les objets inanimés. Les gens ressentaient un plus grand désir de protéger les beaux bâtiments par rapport aux bâtiments laids. Et cela est dû au fait que les sujets participants à la recherche ont trouvé les bâtiments purs, parfaits, inspirants et utiles. Autrement dit, plus leur esthétique est raffinée, et plus le bâtiment revêt un statut important. Pareil pour les jeux de société ?

Cette perception a également été affectée par l’âge perçu du bâtiment. Les participants estimaient que les beaux bâtiments méritaient davantage d’être protégés. Parce qu’ils étaient perçus comme ayant plus de valeur historique et culturelle.

Deux études supplémentaires ont trouvé d’autres preuves de cet effet en utilisant une mesure plus directe de la position morale. Cette fois, les participants ont complété une échelle de position morale, qui évaluait si un élément est plus ou moins pur, plus ou moins parfait. Tant pour les images d’animaux que pour les images de bâtiments, les cibles les plus attrayantes, attirantes, esthétiques, se sont à nouveau vu attribuer une position morale plus élevée.

Dans l’ensemble, dans toutes les études, les gens ont systématiquement évalué les éléments attrayantes comme ayant un statut moral plus élevé. Et ceci raison de la perception que ces éléments à l’esthétique plus raffinée étaient considérés comme plus purs, plus parfaits.

Esthétique et jeux de société

Est-ce qu’un jeu moche est un jeu mort ? Ce que ces différentes recherches nous prouvent, c’est que l’esthétique, l’apparence, ce qu’on pourrait qualifier de… beauté, joue un rôle prépondérant dans les représentations. Est-ce qu’un jeu moche est un jeu mort ? Si l’on en croit les études citées ici, oui. Ou disons, que l’esthétique d’un jeu joue (c’est le cas de le dire) un rôle majeur.

Prenez Mille Fiori, par exemple. Un excellent jeu de draft, de placement, d’opportunisme. (De)servi par une couverture de boîte hideuse et une esthétique très années 2000, plate et morne. Est-ce que le jeu vous donne envie ? Est-ce que vous y avez joué ?

Une chose est sûre. Cette recherche de juin 2021 nous permet de nous sensibiliser à, de conscientiser nos préjugés. Et donc, peut-être, de nous permettre de contrer ces préjugés et d’établir des attitudes plus positives envers des choses, des jeux moins attrayants sur le plan esthétique. Même si jouer à un jeu… moche peut « piquer les yeux ».


Article écrit par Gus. Rédacteur-en-chef de Gus&Co. Travaille dans le monde du jeu depuis 1989 comme auteur et journaliste. Et comme joueur, surtout. Ses quatre passions : les jeux narratifs, sa ménagerie et les maths.


Et pour vous, est-que ce l’esthétique d’un jeu est importante, cruciale, rédhibitoire ? Racontez-nous cela et donnez-nous un exemple de jeu ou une anecdote.

Votre réaction sur l'article ?
+1
0
+1
0
+1
0
+1
0
+1
0
+1
0

5 Comments

  • Rody

    Autant je suis sensible au dessin d’une BD (même si le dessin ne fait pas tout, loin de là), autant je me fiche du design des jeux.
    Mille fiori ne me dérange absolument pas, par exemple.
    Un beau jeu est une notion parfaitement subjective, de plus.
    Dune Imperium est bien trop chargé pour moi, et pas très agréable à joué pour cette raison.
    Un Happy City n’est pas à proprement parler « beau », mais il est mignon et en parfaitement adéquation avec le thème.
    Je dirais que ce que je n’aime principalement pas, ce sont les jeux surproduits qui font gonfler les prix pour pas grand chose (Wingspan en est un parangon).
    Au final, je dirais que je préfère un bon jeu fonctionnel (moche diront certains – Age of Steam ne m’a jamais gêné), qu’un bon jeu gâché par une surcharge graphique (ce qui est trop souvent le cas depuis quelques années).

  • Benj

    Non ce n’est pas rédhibitoire, la beauté d’un jeu c’est la cerise.

    J’ai l’impression qu’il y a eu un virage autour de 2008 sur l’aspect des jeux, des plateaux comme ceux de stone age / a l’ombre des murailles / les piliers de la terre / cuba m’avait fait prendre conscience de la laideur de jeu comme Puerto rico
    / Tigre et Euphrate / road and boat

  • patrikcarpentier

    C’est évident, et ceci dans 98% des domaines.

    La plupart du temps, au début, un jeu idiot mais bien présenté se vendra mieux qu’un jeu génial mais moche. De la même façon qu’une belle femme et/ou un bel homme auront très souvent plus de succès dans la vie personnelle et professionnelle que les autres. On ne prête qu’aux beaux et aux riches 🙂

    Mais les goûts et les couleurs sont très variables en fonction de l’époque, du milieu et j’en passe. Donc c’est tout un métier pour offrir le bon visuel au bon public.

    Essayez donc de lancer un wargame historique avec un design de bisounours-candy 😀
    (quoique, il y aurait peut-être une piste à creuser ;))

  • Ange

    B’en dans le cas où je rentre dans un magasin de jeux, sans avoir avec moi la liste des jeux qui m’intéressent (vus sur des sites par exemple…😉 ), c’est clair qu’avec 2-3 Explications du boutiquier et s’il y a hésitations entre plusieurs jeux, je repartirai avec le plus beau, motivant…
    Ceci dit une fois, je suis reparti avec Light Hunters : Battalion Of Darkness, qui ne me plaisait pas graphiquement, mais que le boutiquier trouvait top … et bien on y a joué une ou deux fois et oublié car on trouve que le graphisme n’aide pas au jeu et qu’on le trouve vraiment moche (subjectif bien sûr).
    Il m’est arrivé aussi de refaire une jeu testé chez quelqu’un, et au comme on jouait finalement souvent à ce jeu, b’e on l’a acheté afin d’avoir un plus beau jeu à manipuler !

    Donc je confirme, que chez nous, l’esthétique du jeu rentre en compte dans le choix et le plaisir du jeu.

À vous de jouer ! Participez à la discussion

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :