Agra, comme un plat indien trop épicé. Avec tellement de goûts variés qu’on se laisse balader sans vraiment s’attarder sur une seule saveur. Less, is more. Dans Agra, c’est clairement le contraire
- Date de sortie: octobre 2017
- Auteur: Michael Keller (auteur 🇨🇭 de jeux. Qui a aussi signé La Granja)
- Illustrateur: Michael Menzel (Andor)
- Editeur: Quined Games
- Nombre de joueurs: 2 à 4 (optimum 3)
- Age conseillé: dès 12 ans (mais conseillé 14)
- Durée: 90 à 120 minutes (comptez facilement le double lors de votre toute première partie)
- Mécaniques principales: placement d’ouvriers, gestion de ressources
Agra, de quoi ça parle?
De lopin de terre. En Inde. Au 16e
Les joueurs et joueuses incarnent des exploitant·e·s de terre qui essaient de se dépatouiller pour agrandir leur domaine, faire de la lèche au régent en lui livrant de précieuses ressources, tout en construisant des bâtiments et en faisant appel à des notables
Tout ça en gérant 600 ressources comme des ouf
Si le thème n’est pas super, super sexy, l’Inde au 16e, il est quand même bien intégré puisque les ressources, les nobles, le régent, tout est bien exploité. Mais le jeu n’est pas du tout immersif pour autant, il s’agit surtout d’un jeu de gestion de ressources, ne vous imaginez pas vivre une aventure trépidante
Et comment on joue?
A son tour, on peut méditer (coucher un ou plusieurs de ses meeples sur le plateau), ce qui confère des actions bonus
Puis on doit placer un de ses meeples sur le plateau. Soit sur un bâtiment déjà construit pour y produire un type de ressource, soit sur l’un des quatre personnages disponibles qui offrent des actions spécifiques: construire un bâtiment, livrer et tenter de pécho du notable, procéder à des échanges de ressources ou encore upgrader son plateau perso
Les règles sont vraiment, vraiment cossues, touffues, complexes. Et le plateau et le matos en général surchargés de picto. Ad nauseam. Alors qu’au final, le tout est plutôt instinctif et fluide
On produit des ressources qu’on utilise pour: honorer des commandes ou construire des bâtiments. Sachant qu’il existe trois types de ressources. Oui parce que sinon ça serait trop simple, on se serait cru dans un party-game d’Uwe Rosenberg. Des ressources basiques, bois, coton, des ressources améliorées, planches, huile ou tissu, puis des ressources de luxe, toujours les mêmes ressources mais super upgradées: papier, vêtements…
Bref, on passe sa partie à améliorer ses ressources, car vous pouvez l’imaginer, les ressources de luxe seront plus compliquées à obtenir et rapporteront plus de points
Et comment on gagne?
A la fin de la partie, qui arrive selon quelques critères précis, on décompte les marqueurs posés sur le plateau lors des commandes honorées (régent + guildes) et l’argent récolté pendant la partie
Cet argent, qui sert aussi de PV, peut être utilisé tout au long de la partie, notamment pour réactiver l’un de ses meeples présents. Il va donc falloir faire très attention de ne pas le dilapider
Interaction?
Oui mais non mais oui
L’interaction n’est pas super, super torride
Agra est surtout d’un jeu de course, le premier à être capable d’honorer des commandes, de livrer telle ou telle ressource. Comme le plateau change constamment, avec des actions déjà occupées, des bâtiments déjà construits, des notables déjà livrés, il va falloir s’adapter à chacun de ses tours
Avec un gros kudos pour le système d’occupation des actions. Dans la plupart des jeux de placement d’ouvriers, quand une action est déjà occupée, il va falloir se la mettre derrière l’oreille (l’action). Pas dans Agra. Quand un meeple de l’un·e de ses partenaires de jeu occupe une action, on ne fait que le renvoyer au bercail. Hop c’est tout. Mais le faire offre une faveur, une action bonus à l’autre (si le meeple est encore debout=s’il n’a pas médité)
Donc pas punitif, mais avec le danger de favoriser les autres à la table et leur offrir des avantages
Et si son meeple occupe déjà une action que l’on veut reproduire, on peut la répéter, moyennant une dépense de 2 pièces=2PV
On risque de prendre Agra pour un « jeu vaisselle », mais on se mettrait l’omoplate dans le coude et jusqu’aux oreilles. Il faut bien suivre le jeu pour voir ce que les autres manigancent dans leur coin, quelles ressources sont produites, transformées, livrées
Et à combien y jouer?
A 2 et 3, des adaptations mineures sont apportées au jeux. Blocage de commandes par une couleur neutre, moins de noble dispo, mais c’est tout. Donc une interaction plus faible, (encore) moins passionnante
Mais à 4 le jeu devient très, très lent. Et le plateau change très rapidement entre ses tours
3 joueurs est l’optimum, un bon équilibre entre interaction, tension, chaos et durée
Alors, Agra, c’est bien?
Oui
Mais
Non
Oui, car le jeu fonctionne bien
Il offre une myriade de possibilités et est finalement beaucoup plus fluide qu’il n’y paraît malgré son déluge nauséeux de règles, de matos, de picto. Le jeu est complexe, riche et bourrée de règles extrêmement originales qui viennent épicer le jeu. C’est normal, on est en Inde après tout. Le marchand qui bouge. Le bâtisseur qui se balade. Les faveurs qu’on refile aux autres. La méditation, un tout petit plus qui en devient un grand quand on sait bien l’utiliser (oui, comme dans la vraie vie)
Attention, Agra est vraiment destiné à un public de joueuses et joueurs exigeants, prêt·e·s à chauffer du neurones pendant 2-3h (voir plus)
Mais Agra souffre de plusieurs défauts:
Après une heure de jeu, il devient extrêmement répétitif. Production, transformation, livraison. Une partie risque de suffire
L’envie, le besoin, la nécessité de planifier ses 8 prochains tours puisqu’il n’y a pratiquement aucun hasard, tout est connu, hormis la présence de deux figures, marchand et bâtisseur, dont la position est tirée au dé. Mais leur emplacement ne change pas grand-chose, à part un bonus. Donc oui, un jeu extrêmement stratégique qui pourrait demander beaucoup de planif, de prépa. Mais au final, non, c’est tout le contraire. Comme dans Five Tribes, le plateau change constamment dû aux actions des autres
On aura passé 4 tours à planifier de produire, transformer et livrer une guilde, un noble, et pouf, quelqu’un d’autre vous fait une queue de poisson et sabote tous vos plans. Donc une stratégie de pacotille. Il faudra gérer tactique (ce que je fais à ce tour-ci =>optimisation) et stratégie (ce que je peux préparer, planifier =>anticipation)
Le plateau est surchargé et peu ergonomique. Les illustrations de Menzel, baroques, en deviennent ici bordéliques et diminuent la facilité de lecture du plateau. Une question de graphisme plus que d’illustration
Le matériel, pléthorique et mal pensé. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Avec son plateau surélevé, les éditeurs ont voulu se la jouer originaux et attirer l’œil. Mais l’effet tombe à plat. C’est le cas de le dire. Les marqueurs ne sont pas stables, ils tombent tout le temps à peine on place un nouveau marqueur, et les pièces sont toutes tronquées pour y être placées et donner une impression de surélévation. Sauf que non, parce que sur le plat plateau ça détonne. L’enfer est pavé de bonnes intentions, encore une fois
Trop de choix tue le choix. Est-ce que vous est arrivé dernièrement d’aller acheter une télé? Laquelle prendre, quand les murs en sont recouverts? Analysis-paralysis, nous connaissons toutes et tous cette horrible état. Qu’acheter? Pourquoi celui-ci plutôt que celui-là?
Dans Agra, c’est pareil, il y a tellement de choix possibles et différents (notables, guildes, bâtiments, prod, régent, méditation ou pas, faveurs ou pas…) qu’à son tour on aura bien vite l’impression d’être perdu. Dans un magasin d’électroménager, on finira toujours pas demander de l’aide. Dans Agra, on risque de se figer. Ou de jouer « au petit bonheur la chance » à l’instinct. Ca marche aussi, mais pas toujours aussi bien
Une traduction française écrite à la moufle (voir plus bas)
Agra, l’un des titres forts de 2017 pour son matériel XXL et sa grande richesse.
Agra, comme un plat indien trop épicé. Avec tellement de goûts variés qu’on se laisse balader sans vraiment s’attarder sur une seule saveur. Less, is more. Dans Agra, c’est clairement le contraire
Mais encore
Attention, deux erreurs maladroites se sont glissées dans la trad VF
Il manque une partie au point Méditation, qui pourrait induire en erreur
Dans la langue de Trump
Dans la langue de Goethe
Cela peut paraître logique et évident, mais non, car ses meeples sont placés dans sa réserve perso, on pourrait penser qu’il suffit de les y coucher. Alors qu’il faut qu’ils soient placés sur le plateau. La VF pourrait prêter à confu
Et merci à Phane d’avoir réagi dans les commentaires pour cette erreur-ci, bien plus grave:
Donc on ne paie que 3 points de méditation pour ne livrer qu’une seule ressource à un seul notable. Grosse grosse nuance qui pourrait prétériter l’équilibre du jeu
Donc rien à voir
Les trois traducteur VF (oui, trois!) devaient avoir un peu trop abusé du pastis à l’apéro, parce que WTF.
Ou, et ça arrive aussi souvent, ils auraient pu avoir travaillé sur une ancienne version des règles de l’éditeur, qui lui aurait ensuite updaté les autres versions et pas la VF. Oui, cela arrive, et c’est moche, les traductions sont parfois foireuses
S’il y a déjà deux erreurs remarquées, c’est à se demander s’il y en n’a pas d’autres… Vous en avez repérées ailleurs?
Vous pouvez trouver Agra chez Philibert









