Avec Adobe, l’IA s’invite dans les jeux sans prévenir
🤖 Adobe active par défaut un texte alternatif généré par IA dans InDesign. Pourquoi les éditeurs de jeux dénoncent-ils ce choix et ses risques bien réels ?
Avec Adobe, l’IA s’invite dans les jeux sans prévenir
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L’essentiel en 3 points
- Pour certains comptes, InDesign génère par défaut des textes alternatifs par IA lors de l’importation d’images.
- Evil Hat et Chaosium ont dû republier Umdaar et le kit de découverte de Time Without Tide.
- Le problème touche au consentement, à la confiance et à l’accessibilité, pas à l’ajout d’illustrations générées.
Le bug le plus dangereux n’est pas toujours celui qui saute aux yeux : parfois, il se cache derrière une illustration.
Adobe a intégré à InDesign une fonction qui génère automatiquement des textes alternatifs pour les images. Présentée comme une aide à l’accessibilité, elle a été activée par défaut pour certains comptes et a déjà conduit Evil Hat et Chaosium à corriger puis republier des PDF de jeux.
L’affaire ne raconte pas une invasion d’illustrations artificielles. Elle raconte quelque chose de plus discret, et peut-être de plus inquiétant : un logiciel professionnel qui écrit dans les fichiers sans véritable opt-in.
Le 30 juillet 2026, le média anglophone Rascal a cristallisé cette colère dans un article signé Khee Hoon Chan. Son titre décrit la fonction générative d’InDesign comme un mécanisme sournois, peu utile et devenu un vrai bazar.
Une IA qui ne dessine rien, mais écrit quand même
Mais commençons par déminer la confusion. InDesign n’a pas glissé une image générée par IA dans tel ou tel jeu. La fonction au cœur de la polémique produit du texte alternatif, souvent appelé alt text : une description associée à une image afin qu’un lecteur ou une lectrice d’écran puisse en transmettre le sens à une personne qui ne la voit pas, ou mal.
Ce texte reste généralement invisible sur la page imprimée. Il compte pourtant dans les PDF et EPUB accessibles. Autrement dit, ce n’est ni un commentaire interne ni une métadonnée décorative que l’on peut abandonner au hasard : pour une partie du public, il devient le contenu.
Et c’est précisément là que l’automatisation se complique. Une illustration de dragon peut être informative dans un bestiaire, purement décorative en fond de page, fonctionnelle si elle sert de bouton ou complexe si elle accompagne une carte tactique. Le W3C rappelle qu’un bon texte alternatif doit restituer le sens ou la fonction de l’image dans son contexte, pas seulement énumérer ce que reconnaît un système de vision.
Reconnaître « une guerrière tenant une épée » ne suffit donc pas. Encore faut-il savoir si cette guerrière explique une règle, incarne un personnage, illustre une ambiance, signale une action ou peut être ignorée sans perte d’information. Ce choix est éditorial. Il dépend de la page, du jeu et du public.
Le petit réglage qui change toute l’histoire
Adobe a introduit la génération de texte alternatif dans InDesign 21.2, en janvier 2026, comme une fonction d’accessibilité. Sur le papier, l’idée se défend : accélérer une tâche souvent négligée et donner aux équipes un premier brouillon à relire.
Le problème tient au mode de déploiement. Dans sa documentation mise à jour le 28 juillet 2026, Adobe indique que, pour les utilisateurs disposant d’un accès illimité aux fonctions génératives standards, le texte alternatif est appliqué automatiquement lorsqu’une image est placée. L’option « Auto-generate Alt Text when placing images » est activée par défaut. La mention « Description generated by AI » l’est aussi.
Adobe décrit lui-même le système comme une expérience en opt-out : la fonction agit, puis l’utilisateur peut la désactiver. Sous Windows, le réglage se trouve dans Édition > Préférences > IA générative ; sous macOS, dans InDesign > Préférences > IA générative.
Le modèle actuellement indiqué pour cette tâche est GPT-4.1 mini. InDesign le choisit automatiquement, sans laisser l’utilisateur sélectionner un autre modèle. Adobe affirme que les contenus envoyés à ses modèles partenaires ou à ses propres modèles ne servent pas à leur entraînement. C’est une précision importante : cette controverse porte sur ce que le logiciel ajoute aux documents, pas sur une accusation de captation des fichiers pour entraîner une IA.
Techniquement, personne n’est obligé de conserver la fonction. Professionnellement, la nuance est moins cool, moins confortable. Une option qui modifie les exports avant que l’équipe ait décidé de l’utiliser ne ressemble plus tout à fait à une aide proposée. Elle ressemble à une décision prise à sa place.
Deux éditeurs, deux PDF à republier
Evil Hat : Umdaar rattrapé après l’export

Le 3 juin 2026, Evil Hat Productions a publié un avertissement au sujet d’Umdaar: Rebel Broadcast Edition, un jeu de rôle autonome de science-fantasy. L’éditeur a expliqué qu’Adobe avait ajouté silencieusement du texte alternatif généré par IA au document.
Evil Hat a supprimé ces descriptions, mis à jour le PDF et désactivé la fonction. Son message insistait sur un point sans ambiguïté : la maison ne fait pas produire ses jeux par IA et rémunère des personnes pour le travail créatif. Rien, dans cet épisode, ne permet donc d’affirmer que les illustrations d’Umdaar étaient artificielles. Le contenu indésirable se trouvait dans la couche descriptive du fichier.
Chaosium : Time Without Tide et les descriptions erronées
Le 6 juillet, Chaosium a annoncé un incident comparable dans le kit de découverte de Time Without Tide. Selon le communiqué signé par Michael O’Brien, Adobe avait inséré des descriptions d’images générées par IA sans que l’éditeur en ait connaissance ni qu’il y ait consenti. Chaosium précise que ces descriptions contenaient plusieurs erreurs.
La fonction a été désactivée, le document corrigé et une nouvelle version mise en ligne sur BackerKit. En quelques semaines, deux éditeurs reconnus ont donc dû intervenir sur des fichiers déjà diffusés, non parce qu’un graphiste avait volontairement lancé une génération, mais parce qu’un réglage logiciel avait travaillé en arrière-plan.
Ce que ces deux cas prouvent (et ce qu’ils ne prouvent pas)
Ces deux affaires ne démontrent pas que tous les documents InDesign sont touchés, ni que chaque compte possède les mêmes droits ou le même comportement. Adobe limite explicitement l’application automatique à certains utilisateurs, notamment ceux qui disposent d’un accès illimité aux fonctions génératives standards.
Ils montrent en revanche qu’une fonction activée par défaut peut traverser une chaîne de prod pro, parvenir jusqu’au public et forcer un éditeur à republier son produit. Pour un secteur habitué à inspecter les fonds perdus, les polices, les licences d’illustration et la moindre virgule de ses règles, découvrir une couche éditoriale invisible après diffusion a quelque chose d’assez… cruel.
Le paradoxe ? Automatiser l’accessibilité jusqu’à la dégrader
L’objectif initial est légitime. Les jeux de rôle, les livrets de règles numériques, les cartes, les diagrammes et les aides de jeu ont besoin de textes alternatifs de qualité. Trop de documents accessibles en apparence restent inutilisables dès que l’on quitte l’écran visuel.
Mais remplir automatiquement chaque champ ne garantit rien. Le W3C distingue les images informatives, décoratives, fonctionnelles et complexes. Une décoration doit pouvoir être ignorée par les technologies d’assistance ; une carte ou un diagramme peut exiger une explication longue ; une icône doit être décrite par son action, pas par sa forme. Le contexte est donc aussi important que la reconnaissance visuelle.
Les forums d’Adobe ont accumulé des témoignages inquiétants. Une personne dit avoir retrouvé un rapport médical annuel rempli de centaines de descriptions indésirables et incorrectes, au point d’écrire un script Python pour les retirer. D’autres utilisateurs ont signalé des logos ou des motifs géométriques décrits comme des figures nues. Ces témoignages restent des retours d’utilisateurs, pas une mesure scientifique du taux d’erreur, mais ils illustrent le coût potentiel d’une automatisation non sollicitée.
Le piège est double. Un texte alternatif absent se repère assez vite lors d’un audit. Un texte alternatif présent mais faux peut donner l’illusion que le travail est terminé. La case est remplie ; l’information, elle, reste mauvaise. Pour la personne qui utilise un lecteur d’écran, l’accessibilité n’est alors pas améliorée : elle a simplement gagné une erreur mieux cachée.
Une génération automatique peut servir de brouillon. Elle ne peut pas décider seule de ce que l’image signifie dans une règle, de ce qui est décoratif, de ce qui doit être expliqué longuement ni de ce qui ferait doublon avec le texte voisin. L’accessibilité ne se résume pas à produire davantage de mots. Elle consiste à produire les bons.
« Description générée par IA », l’étiquette qui brouille les pistes
Adobe active également par défaut une mention signalant que la description a été produite par IA. L’intention de transparence est compréhensible. Son effet peut pourtant devenir ambigu.
Un lecteur ou une lectrice, une plateforme ou un client ou une cliente peut comprendre, à tort, que l’image elle-même a été générée, alors que la mention ne concerne que son texte alternatif. Cette lecture n’est pas théorique : des professionnels ont précisément signalé ce risque dans les espaces de discussion d’Adobe.
Dans le jeu de rôle et le jeu de société, où Evil Hat et Chaosium ont jugé nécessaire de réaffirmer publiquement qu’ils rémunéraient des humains et n’utilisaient pas d’IA dans leurs projets, cette ambiguïté peut devenir réputationnelle. Le logiciel ne remplace pas seulement une petite tâche de documentation. Il peut introduire un soupçon sur un travail humain que l’éditeur voulait justement protéger.
Adobe corrige l’outil, mais pas encore sa philosophie
Adobe n’est pas resté immobile. Le 24 juin, un responsable de sa communauté a indiqué que les critiques sur le comportement par défaut, l’impact sur les documents existants, l’exactitude et les contrôles administratifs avaient été transmises à l’équipe produit.
La version 21.4 a corrigé au moins un problème important : le texte alternatif rédigé manuellement ne doit plus être écrasé lors de la reconnexion d’une image. Adobe a aussi changé le modèle utilisé et ajouté des possibilités de contrôle pour les organisations.
En juillet, InDesign 21.5 a apporté l’outil que beaucoup réclamaient : des opérations groupées permettant de générer ou de supprimer les textes alternatifs produits par IA sur plusieurs images, sans toucher à ceux qu’une personne a écrits ou modifiés. Pour nettoyer un document de plusieurs centaines de pages, ce n’est pas un détail.
Mais la doc officielle du 28 juillet maintient les deux cases cochées par défaut pour les comptes concernés : génération automatique et étiquette « Description generated by AI ». Adobe a donc facilité la réparation des dégâts possibles. Il n’a pas encore remplacé l’opt-out par un consentement explicite.
Adobe impose-t-il réellement son IA ?
Alors, est-ce qu’Adobe impose son IA ? Au sens strict, non. La fonction peut être désactivée. Les textes générés peuvent être corrigés ou supprimés. Les administrateurs disposent de contrôles supplémentaires et la version 21.5 offre désormais un nettoyage groupé.
Dans les faits, pourtant, Adobe impose au minimum une nouvelle charge de vigilance. C’est à l’utilisateur de savoir que l’option existe, de comprendre ce qu’elle modifie, de la désactiver, de vérifier les anciens documents et de contrôler les exports. L’absence de clic sur « Générer » ne garantit plus l’absence de contenu généré.
Voilà pourquoi la colère dépasse la simple allergie au mot IA. Le sujet est le consentement dans un outil de production. Un logiciel professionnel peut proposer une automatisation ; il ne devrait pas transformer silencieusement un document destiné au public avant que l’équipe ait choisi de l’activer.
La réponse la plus honnête tient donc en une formule : Adobe ne rend pas l’IA obligatoire, mais son réglage par défaut peut en imposer les conséquences.
Depuis le 2 août 2026, l’Europe exige la transparence. Pas l’opt-in
Le règlement européen sur l’intelligence artificielle est entré en vigueur le 1er août 2024, mais l’essentiel de ses règles et les obligations de transparence de son article 50 s’appliquent depuis ce 2 août 2026. Les fournisseurs de systèmes capables de générer ou de manipuler du texte, des images, de l’audio ou de la vidéo doivent, lorsque leurs sorties entrent dans le champ de cette disposition, les rendre détectables et les marquer dans un format lisible par machine. Les interactions directes avec une IA, les deepfakes et certains textes destinés à informer le public font l’objet d’obligations supplémentaires.
Ces règles ne sont pas décoratives. Leur non-respect peut, selon le cas, être sanctionné jusqu’à 15 millions d’euros ou 3 % du chiffre d’affaires annuel mondial. Une nuance compte toutefois au 4 août 2026 : les fournisseurs de systèmes génératifs déjà mis sur le marché avant le 2 août disposent d’un délai jusqu’au 2 décembre 2026 pour satisfaire à l’obligation de marquage et de détection de l’article 50(2). La fonction d’InDesign existait avant cette échéance. Même si elle entrait pleinement dans le champ de cette disposition, il serait donc prématuré de déclarer Adobe en infraction sur ce seul fondement.
À première vue, la mention « Description generated by AI » ressemble à une réponse parfaitement alignée sur le nouvel esprit européen. Mais l’AI Act exige d’abord que certains contenus soient identifiables ; il n’exige pas qu’un logiciel active leur génération par défaut. Il ne transforme pas non plus l’absence de réaction d’un maquettiste en consentement professionnel. Une sortie peut être correctement signalée et avoir tout de même été produite sans décision explicite de l’équipe.
Plus surprenant encore, les lignes directrices publiées par la Commission en juillet 2026 citent explicitement l’alt text, les légendes d’image, les libellés d’interface et d’autres courtes séquences parmi les contenus qu’elles considèrent hors du champ du marquage de l’article 50(2). La longueur et la fonction exactes d’une description peuvent appeler une analyse au cas par cas, mais le texte alternatif d’InDesign n’est donc pas automatiquement couvert. Quant à l’obligation de signaler les textes générés, elle vise les publications destinées à informer le public sur des questions d’intérêt public ; un livret de règles ordinaire ne paraît pas relever de cette catégorie.
Voilà le vrai trou dans la raquette. Le règlement européen cherche surtout à empêcher la tromperie et à rendre l’origine synthétique de certains contenus traçable. Il ne règle pas, à lui seul, l’opt-out d’Adobe, l’exactitude d’une description d’accessibilité, les interrogations de confidentialité lorsque des contenus du document sont traités par un modèle partenaire ou le préjudice d’image subi par un éditeur qui promet une production humaine. Ces questions peuvent relever d’autres règles — contrats, protection des données, droit de la consommation, accessibilité — mais pas nécessairement de l’article 50.
Dans l’affaire InDesign, la nouvelle loi européenne change donc le décor sans résoudre le conflit central. Elle demande : « Peut-on reconnaître qu’un contenu vient d’une IA ? » Les éditeurs de jeux demandent autre chose : « Qui a décidé que l’IA pouvait écrire dans notre fichier ? » La transparence n’est pas le consentement. Et une intrusion dûment étiquetée reste une intrusion.
Pourquoi le jeu de société et le JDR sont particulièrement exposés
InDesign occupe une place centrale dans de nombreux flux éditoriaux ludiques : mise en page de livrets, longs ouvrages de jeu de rôle, préparation des PDF, gabarits, index, tableaux, renvois, emballages et documents destinés aux imprimeurs. Le dossier de recherche fourni rappelle aussi que Chaosium met à disposition des créateurs communautaires des modèles InDesign, signe concret de cette dépendance.
Or les structures ludiques sont souvent petites. Une même personne peut écrire, éditer, diriger l’art, maquetter et exporter. Quand les délais sont serrés, la vérification se concentre naturellement sur ce qui se voit : débords, couleurs, alignements, crédits, résolution. Une description alternative invisible peut traverser toutes les étapes sans rencontrer de regard humain.
Le secteur cumule en outre des images difficiles à décrire automatiquement : cartes, plans, diagrammes de tour de jeu, icônes fonctionnelles, fiches de personnage, exemples de placement, arbres de compétences. Ici, le texte alternatif n’est pas seulement une légende. Il peut devenir une petite règle parallèle. Et une règle fausse, même cachée, reste une mauvaise règle.
Ce que les studios devraient vérifier dès maintenant
1. Contrôler les deux préférences
Dans Édition > Préférences > IA générative sous Windows, ou InDesign > Préférences > IA générative sous macOS, vérifiez la génération automatique et l’ajout de la mention signalant l’IA. Faites-le sur chaque poste et dans les environnements partagés.
2. Mettre InDesign à jour
La version 21.5 permet de rechercher les images concernées et de supprimer en groupe les textes générés par IA sans effacer les descriptions rédigées ou corrigées manuellement.
3. Auditer les documents déjà ouverts ou exportés
Ne vous contentez pas de désactiver l’option pour l’avenir. Inspectez les fichiers récents, les PDF accessibles et, lorsque c’est possible, leur lecture avec une technologie d’assistance.
4. Ne pas confondre nettoyage et suppression de l’accessibilité
Retirer un texte automatique erroné n’est qu’une première étape. Les images informatives, fonctionnelles ou complexes doivent recevoir une description humaine adaptée ; les images décoratives doivent être correctement marquées pour être ignorées.
5. Ajouter le texte alternatif à la checklist éditoriale
Au même titre que les crédits, les licences, les mentions légales et le contrôle prépresse, le texte alternatif doit avoir une personne responsable, un moment de validation et une règle de version. Une case de préférence ne remplace pas une politique d’édition.
Une conclusion, pour conclure
Cette affaire n’est pas le procès de l’accessibilité. Au contraire : elle rappelle que l’accessibilité mérite mieux qu’un remplissage automatique activé à l’insu des équipes. Adobe répond à un besoin réel, mais l’a emballé dans un choix de déploiement qui fragilise précisément la confiance nécessaire à son adoption.
Le vrai basculement est là. Le débat sur l’IA dans les jeux ne concerne plus seulement une couv un peu suspecte, une illustration à six doigts ou un texte promotionnel trop lisse. Il atteint les logiciels de production, les préférences, les métadonnées et les exports. Vous vouliez faire sans IA ? Minute, papillon. L’IA ne frappe plus uniquement à la porte de l’atelier. Elle peut déjà être assise dans le menu, case cochée.
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